CERCLES CHEZ L'IMPÉRATRICE- — CONCERTS 27 L
gagnant à Londres, dans la saison, 240 000 francs.
Encore en 1806, d'autres Italiens, oiseaux de passage, paraissent dans les petits concerts. C'est en hommes, Tarulli et Barilli; en femmes, Mraes Canavassi, Barilli et Ferlendis, mais, si bien qu'on les paye, ce n'est rien auprès de la Catalani ; 5 400 francs à la Ganavassi, 2 200 à la Barilli, 1 400 francs à la Ferlendis, et pour les petites, comme une demoiselle Salucci, on descend à un cachet de 400 francs.
A Vienne, l'Empereur a conquis Grescentini. De Pologne, après Iéna, il ramène un premier ténor, Brizzi, un compositeur, Paër, et une prima donna : Mme Paër. Paër était à ce moment maître de chapelle du roi de Saxe; sa femme, Françoise Riccardi, était première cantatrice et Brizzi premier ténor. Napoléon les a entendus dans Y Achille de Paër et il a pris, du talent de tous trois, une idée si avantageuse qu'il a ordonné au Grand chambellan de les engager à tout prix. Paër, nommé compositeur de la Chambre, aura à vie 28000 francs de traitement annuel, 12 000 francs de gratification assurée par contrat, voiture et appartement ; à chaque œuvre nouvelle qu'il donnera aux Tuileries, il recevra une boîte avec chiffre en diamants contenant quelque 10 000 francs de billets. Certaines années, ses gratifications supplémentaires ont monté à 50 000 francs.
Mme Paër a 30 000 francs par an et Brizzi 28 000.
En 1807 enfin, la Musique de la Chambre est définitivement constituée par l'engagement, aux appointements annuels de 36 000 francs, de Joséphine Gras-
sini, la cantatrice que Napoléon a entendue à Milan en 1791, qu'il y a revue en 1800, qu'il a alors attirée k Paris, mais qu'il n'a pu y retenir. La Grassini reçoit, en dehors de son traitement, des gratifications allant certaines années à 22 000 francs : elle a un congé de quatre mois et, chaque hiver, la salle de l'Opéra pour un concert ou une représentation à son bénéfice.
Avec de tels éléments, l'on peut bien affirmer que les concerts donnés par l'Impératrice, de 1807 à 1809, ont dépassé comme attrait artistique tout ce que, en n'importe quelle cour, on a pu imaginer jusque-là. Jamais souverain n'a dépensé autant d'argent que Napoléon pour sa musique particulière; jamais conquérant n'a, pour son plaisir intime, groupé de tels chanteurs et il a fallu en effet, à l'imprésario qu'il était, quelques voyages et certaines batailles pour mettre sa troupe au point. D'ailleurs, il n'est point exigeant : le concert ne dure jamais plus d'une heure et il est presque uniquement vocal.
Aussitôt après le concert, on soupe dans la grande salle à manger du rez-de-chaussée : les tables sont dressées selon le nombre de dames invitées ; à la table de l'Impératrice, fauteuil pour elle, fauteuil pour l'Empereur, qui ne s'y assied jamais, chaises pour les dames désignées. L'Impératrice est servie par deux pages ; les dames par les maîtres d'hôtel et par les valets de chambre d'appartement. L'Empereur, s'il se trouve là, va de l'une à l'autre et dit à beaucoup des mots piquants pour paraître à l'aise. Les hommes restent debout, comme toujours, et un buffet est
dressé pour eux. Après souper, l'on rentre dans les salons ; l'Impératrice passe encore quelque temps à causer et ne se retire que vers une heure du matin.
Aux Cercles dans les Grands appartements, l'étiquette est tout entière développée et parfois même, ne la trouvant pas assez sévère, Napoléon relève et prévient les omissions par un ordre spécial. Les Grands cercles sont assez fréquents : dans l'hiver de 1806, chaque lundi; plus tard, un peu moins souvent, mais le cérémonial reste le même.
Un chambellan est chargé du service des invih tions ; il tient à jour une liste de toutes les personnes qui peuvent être admises aux fêtes de la Cour, c'està-dire des personnes présentées. Cette liste, contrôlée et approuvée par l'Empereur lui-même, est partagée de façon que tous ceux qui y sont inscrits soient invités successivement. Il n'y a d'invitées pour toute la saison, à tous les cercles, que les princesses, les dames de l'Impératrice et des princesses, et certaines femmes de grands officiers de la Couronne. Toutes les autres reçoivent un billet pour un jour marqué. Si l'Empereur prend son costume — s'entend le petit costume du Sacre — les invitations en font mention ; les hommes arrivent alors dans le grand costume de leur charge et les femmes en grand habit avec traîne. A défaut, les hommes sont souvent, dès 1806, en habit à la française, de soie ou de velours, de couleurs claires, de broderies vives, avec au côté l'épée de cour ; mais, quel que soit leur costume, ils portent sur I habit
la décoration du grade qu'ils occupent dans la Légion — et cette décoration doit être du modèle réglementaire, la croix ne peut être pins petite qu'à l'ordonnance et le ruban ne peut être passé seul à la boutonnière.
Les femmes, si elles n'ont pas le bas de robe qui n'est requis qu'aux grands jours, ont au moins la chérusque. Selon l'étiquette, leur robe ne doit avoir ni broderie ni frange ou n'en avoir qu'au bas seulement, et la broderie, dont d'ailleurs le dessin est libre, ne peut excéder un décimètre de hauteur ; mais, en réalité, pourvu que l'on suive la forme adoptée, toutes les broderies sont permises et toutes les couleurs — sauf le noir. L'on ne paraît en deuil devant Leurs Majestés qu'avec une autorisation expresse. Par contre, s'il y a deuil de cour, chacun est tenu d'obéir aux instructions du Grand Maître : pour une reine, même douairière, c'est quinze jours de soie noire, et huit jours de petit deuil ou de blanc; point de pierres de couleur alors, mais les diamants.
Le chambellan, après avoir pris les ordres de l'Empereur sur le nombre des personnes qui doivent être averties — invitées est proscrit du Cérémonial — fait imprimer des lettres selon une formule arrêtée et où ne varient que l'objet et le lieu de la réunion.
Le Grand Chambellan, d? après les ordres de S. M. l'Empereur, a l'honneur de vous prévenir qu'il y aura cercle à la Cour, au palais de le à
Papier et impression vulgaires, rien d'élégant là, ni d'agréable. Aux princes et princesses, on n'envoie point de billet imprimé, mais une lettre écrite à la main et qui est portée par un valet de chambre de l'Empereur. Les autres billets sont jetés à la poste.
Le soir de la fête, à sept heures et demie précises, les chambellans de service et deux dames du Palais sont rendus dans les Grands appartements pour vérifier si tout est dans l'ordre, recevoir les arrivants et leur faire les honneurs. A huit heures battant, voici les princes et les princesses, les grands officiers et les officiers et dames des Maisons de Leurs Majestés. Les princes, les princesses avec leur dame d'honneur et leur dame de service, pénètrent ainsi que les grands officiers et leurs femmes dans la Salle du Trône. Le reste se réunit dans les salons.
A huit heures et demie, ce sont les ministres, qui, avec leurs femmes, ont droit à la Salle du Trône, et les personnes des maisons des princes et princesses et a autres composant la Cour » qui n'ont droit qu'aux salons.
A neuf heures — ces heures sont d'obligation et sont marquées sur les billets — les avertis arrivent. Il y a 6 à 700 personnes réunies dans la première et la seconde antichambre des Grands appartements. Les femmes ont le droit de s'asseoir, elles ont môme celui de causer entre elles. Les tables de jeu sont dressées, portant les sixains de cartes et les jetons d'argent à l'effigie de l'Empereur — ce ne sera qu'en 1812 que Denon fera frapper, à l'usage exclusif des
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résidences, les jetons spéciaux à l'exergue Heur et Malheur — mais on ne joue point.
Vers neuf heures, l'Impératrice, accompagnée de sa dame d'honneur et de ses dames de service, entre dans la Salle du Trône, où, par respect, il n'y a point de tables de jeu. Elle fait le tour du cercle, reçoit les hommages, distribue des mots aimables ; puis, les chambellans viennent prendre ses ordres et introduisent, pour la saluer, les personnes qui se trouvent dans les premiers salons,
Au bout d'un temps assez court, l'Impératrice passe avec les princesses dans le Salon de l'Empereur, qui fait suite à la Salle du Trône et précède la Galerie de Diane. Des tables de jeu y sont dressées pour elle, pour les princesses, pour la Dame d'honneur. Le chambellan de jour a prévenu les personnes « auxquelles l'Impératrice fait l'honneur de jouer avec elles » ; il a de même désigné celles qui doivent s'asseoir aux autres tables. Tous les avertis peuvent circuler librement, même dans ce salon, mais on ne présente plus.
Dans la première et la seconde antichambre, les chambellans et les dames du Palais forment des parties : on tient les caftes par contenance et sans porter au jeu nul intérêt; on ne joue point d'argent. Le jeu dure une demi-heure à peine.
Un peu avant dix heures, l'Empereur sort de ses appartements et parcourt les salons. Les joueurs ne se lèvent point et n'interrompent point leur partie, à moins que l'Empereur ne s'approche : en ce cas, on
pose les cartes et l'on reste debout tant que l'Empereur vous parle. Les hommes qui ne jouent pas, étant debout toute la soirée, n'ont pas cet embarras.
A dix heures, les chambellans commencent à faire passer en ordre les avertis dans la salle de concert qui est la Saile des maréchaux. Ils vident succès sivement les salons, la première, la seconde antichambre, la Salle du Trône, le Salon de l'Empereur. Ils placent les femmes sur les deux côtés d'un quadrilatère oblong dont le troisième sera occupé par l'Empereur et sa cour et le quatrième par l'orchestre. Les femmes sont assises sur deux rangs de tabourets, les premiers du premier rang réservés aux dames de l'Impératrice et des princesses qui ont le pas sur toutes les autres dames ; puis, les places selon le rang des maris. Derrière les tabourets, les hommes sont debout.
Entre dix heures et quart et dix heures et demie, lorsque tout le monde est placé et casé, l'Empereur entre, suivi de l'Impératrice, des princes et princesses, des princes étrangers et des grands dignitaires. Il s'assied sur son fauteuil disposé, au fond de la salle, sur une estrade richement décorée. Le fauteuil de l'Impératrice est à gauche, et ensuite des chaises pour les princesses selon leur rang de famille ; le fauteuil de Madame mère (si elle est présente) est à droite avant les chaises des princes. Les beaux-frères de l'Empereur ont le pas sur les grands dignitaires, mais, pour éviter les contestations de rang que pourraient élever les princes étrangers, ceux-ci sont
assis à la gauche, après les princesses sœurs de Sa Majesté, lesquelles ne viennent qu'après les bellessœurs.
Derrière l'Empereur, les grands officiers et les offi ciers de service debout.
L'orchestre prélude. Voici, au hasard, le programme d'un des concerts de 1806 :
Ouverture des Deux Jumeaux de Guilelmi.
Air de Roméo et Juliette ... de Zingarelli. Par Mme Duret.
Air des Horaces de Cimarosa.
Par M. Crescenlini
Air détaché de Grescentini.
Par Mrae Barilli.
Duo de Cléopdtre de Nasoliui.
Par Mme Barilli et M. Crescentini.
Air détaché avec chœurs . . . de Jadin. Par M. Lays.
Duo délie Cantatrice villane . de Fioraventi. Par Mme et M. Barilli.
Grand final du Roi Théodore à Venise, de Païsiello.
Le concert fini, dans le grand carré resté vide, s'avancent les danseurs et les danseuses le plus réputés de l'Opéra. L'Empereur a son corps de ballet qu'il paye à l'année ; Gardel en est le maître à 6 000 francs ; Despréaux, comme maître à danser et compositeur des divertissements, reçoit 3 000 francs; puis viennent, comme danseurs, Vestris, Duport et Saint-Amand; comme danseuses, Mmes Gardel, Bigoltini et Louise
Courtois. Cela n'empêche point qu'on ne requière au besoin d'autres sujets, mais ceux-là sont à appointements fixes.
La première fois qu'on a fait appel à leurs talents, c'a été le i4 frimaire an XIII, le soir de la Distribution des aigles, où, après le concert, le Pape reconduit par l'Empereur jusqu'à la Galerie de Diane, il y a eu, en présence des cardinaux fort amusés, un divertissement où Mme Gardel, Vestris et Duport se sont Distingués de telle sorte que l'Empereur a envoyé à chacun une gratification de 3 000 francs. La chose ayant plu, il fut donné, dans l'hiver et le printemps de 1806, cinq ballets dont les frais montèrent à 15 234 francs — sans parler des petits divertissements à l'occasion.
Malgré que l'on ait dit « que cette partie des fêtes amusait tout le monde et même l'Empereur », les délicats trouvaient « que ces ballets vus de si près, faisaient perdre l'illusion que l'on éprouve en les voyant sur le théâtre » avec le prestige de l'éloignement et de l'éclairage. Il y avait désillusion en bien des cas, et, de plus, le terrain mal préparé se prêtait moins aux danses qu'aux chutes, interdisait les effet, de force qu'affectionnaient Gardel et Vestris et ne permettait guère que les attitudes et les ensembles. Néanmoins, cela était neuf et cela plut assez lorsque les divertissements eurent été expressément réglés pour ce théâtre.
Durant le concert, l'Impératrice a composé sa table de souper et elle a envoyé son chambellan prévenir
les personnes qu'elle a désignées. Les princesses ont ! fait de même.
Après le ballet qui ne dure pas plus d'une demiheure, l'Empereur et l'Impératrice, suivis des princes et princesses, des dames du Palais, puis de toutes les autres personnes repassent par la longue enfilade des salons jusqu'à la Galerie de Diane. Là, des tables rondes sont dressées, étincelantes d'argenterie et de cristaux : une, celle de l'Impératrice, un peu plus grande, de dix ou douze couverts ; puis, de huit à dix couverts, table de chacune des princesses, table de la Dame d'honneur, de la Dame d'atours, douze à quinze autres tables présidées par autant de dames du Palais. Les femmes seules s'asseyent; les hommes vont à un buffet dressé à l'extrémité de la galerie et font le cercle autour de l'Empereur qui se promène en disant un mot aux uns et aux autres. Parfois il va parler àquelque dame, mais cela est rare et l'on en jase.
Le souper est servi en ambigu : deux pages se tiennent derrière le fauteuil de l'Impératrice ; deux derrière le fauteuil vide de l'Empereur. Le maître d'hôtel de l'Impératrice découpe à sa table et fait offrir par les pages; aux autres tables, le service est fait par les maîtres d'hôtel, les valets de chambre d'appartement, les coureurs et, s'il y a trop de monde par la livrée. Au bout d'un quart d'heure, l'Impératrice se lève, repasse avec l'Empereur dans la Salle du Trône ; les avertis suivent, nul ne peut se retirer que l'Empereur n'ait congédié le cercle ; il est alors minuit et demi ou une heure du matin.