THEATRE HE LA COUR
Joséphine a vu ces retards sans grand'peine ; peut être les eût-elle suggérés, car le spectacle, au dehorsétait une de ses seules distractions et son véritable amusement. Sous le Consulat, avant le traité de Lunéville, elle y allait presque tous les soirs; au début de l'Empire, très fréquemment encore. Il est vrai que ce n'était qu'en grande loge, avec cortège et piquet autour de la voiture, uniquement dans les théâtres impériaux ; que, si l'Empereur l'accompagnait, comme il voulait être rentré à dix heures, elle n'entendait jamais la fin des pièces, mais elle n'en prenait pas moins un peu d'air du dehors, apercevait d'autres gens que les personnes présentées, recevait la distraction des toilettes, des visages nouveaux, se mêlait, de si haut que ce fût, à la foule. Sans doute, elle eût préféré des spectacles plus gais et moins pompeux que ceux qu'elle était condamnée à voir. Si elle se plaisait à son théâtre, « le Théâtre de l'Impératrice » où Picard la faisait rire, elle se fût amusée encore davantage au Vaudeville et au théâtre Montansier ; elle eût volontiers fréquenté à la Porte-Saint- Martin, à l'Ambigu, à la Gaîté, aux Jeunes Artistes, aux Jeunes Elèves, à la Cité et n'eût point même méprisé le Théâtre sans prétention et les Jeunes Comédiens. Cela l'eût sortie des pompes un peu lourdes sous lesquelles, à des jours, elle succombait. A défaut de telles fêtes, de telles escapades, dont on ne trouverait peut-être qu'un ou deux exemples, n'ayant point le spectacle, elle se contentait du théâtre. Par un goût qu'ont bien des grandes dames,
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qui n'est guère explicable chez elles et qui Test mieux chez Joséphine par la vie qu'elle mène, elle était fort au courant du tripot dramatique et se mêlait même, de plus près qu'il n'eût convenu, aux rivalités des princesses de la Comédie-Française. MUeRaucourt était, durant le Consulat, sur le pied de lui écrire, et comme elle était fort connaisseuse en fleurs rares, cela fît un nouveau lien qu'elle forma avec l'Impératrice qui, en 1809, lui offrit les ouvrages de Redouté, qui, plus tard, la reçut à Navarre, lui fît les honneurs de ses serres, et la retint à déjeuner. A Mlle Georges, elle donne ses premiers costumes de tragédie ; elle a assez de goût pour Mlle Contât pour l'inviter à Malmaison et c'est le tact de l'actrice qui sauve seul l'Impératrice de la position embarrassante où elle s'est placée. Elle accorde des audiences à M"e Duchesnois, à M110 Volnais, à M"0 Bourgoin, promet à l'une un congé, à l'autre une part entière, se défend mal contre des familiarités qu'on exagère, se rend la fable de la Comédie, l'espoir des factieuses, la terreur de l'administration et se fait rappeler à l'ordre par M. de Rémusat.
Cela la distrait au moins et l'amuse. C'est le seul moyen qui lui reste de s'encanailler et de voir des irrégulières dont elle compte que le jargon l'amusera, car on est toujours disposé à attendre des actrices tout l'esprit que leur prêtent les auteurs.
Fini ou presque, ce dernier divertissement; finie bien plus, la joie de sortir et de se montrer dans les théâtres, à partir du moment où la salle des Tuileries sera
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achevée. L'on va retomber de plus en plus dans l'officiel, dans l'étiquette, dans les cortèges, et plus même une petite porte par où s'en évader à des soirs ! Certes, elle est belle celte salle qui va être achevée à la fin de novembre 1807. Très longue par rapport à sa largeur, elle est, dans tout son pourtour, garnie de colonnes ioniques en brèche violette, dont les fûts et les chapiteaux sont rehaussés d'or. Au fond, elle se termine par une partie circulaire où se trouve la loge diplomatique, flanquée des loges des princes et des princesses et reliée à l'amphithéâtre où prendront place les plus qualifiés de la Cour. Sur l'avant-scène, dans deux avant-corps formés par quatre colonnes dont l'entablement supporte la retombée du cintre du proscenium, sont, en face l'une de l'autre, la loge de l'Empereur et la loge de l'Impératrice : sur le devant, grand fauteuil doré, galonné à la Bourgogne, au mur, grande glace, drapée de soie cramoisie, où la salle se reflète à volonté. C'est pour les jours ordinaires; en grand gala, l'Empereur occupe la loge diplomatique. Des deux côtés longs du parallélogramme, règne une sorte de balcon où les spectateurs se détachent sur une très haute tenture vert d'eau semée d'abeilles d'or; au-dessus de cette tenture, presque à la hauteur de la colonnade, s'ouvre un rang de loges, presque inaperçues ; d'autres, grillées, sont ménagées au rez-de-chaussée, des deux côtés du parterre ; d'autres, au-dessus de la loge diplomatique, tout en haut, d ans l'arc doubleau supportant la coupole ; mais rien de cela n'est visible : l'œil n est
frappé que par le parterre, l'amphithéâtre, les deux balcons, les avant-scènes : c'est là uniquement que se tiendront les gens de la Cour.
Point trop d'or,, point d'écrasantes sculptures; partout un ton de brèche violette avec quelques rehauts d'or, et des accotoirs de soie cramoisie. La coupole, en forme de calotte sphérique régulière, décorée, sur un fond vert d'eau, d'aigles, de figures et d'arabesques dorés en relief, repose sur quatre arcs doubleaux très épais, d'une ornementation semblable, et, aux angles, sont placés les bustes de Corneille, de Racine, de Molière et de Voltaire. Du centre de la coupole pend un lustre de cinquante lumières, bronze doré et cristaux taillés. Veut-on transformer la salle de spectacle en salle de bal ? On monte sur la scène un décor répétant exactement les dispositions de l'amphithéâtre : un escalier fait communiquer l'amphithéâtre et le parterre ; un autre le parterre et la scène ; l'on a ainsi une salle de trente-cinq mètres de long sur quinze mètres de large, qui, par ses différences de niveau, se prête singulièrement aux pompes des cortèges, des banquets et des bals impériaux.
Précédant la salle, à la hauteur des loges princières, s'étend, dans toute la profondeur du Palais, un foyer de forme oblongue, enrichi de portiques, éclairé par trois lustres et décoré de grandes glaces ; les tentures y sont bleues, à galons et franges d'or, le plafond bleu lapis avec figures dorées en relief ; une sorte de portique, aux colonnes de stuc blanc veiné, fait l'ouverture sur la salle.