‹ Joséphine, impératrice et reine, 1804-1809Chapitre 66 sur 104 · THÉÂTRE DE LA COUH · texte numérisé non relu

THÉÂTRE DE LA COUH

Pour arriver à ce foyer, en venant des Grands appartements ou simplement de la Salle des maréchaux, il faut descendre le grand escalier, traverser la Salle des gardes, remonter l'escalier du Conseil d'Etat, passer la première antichambre, la Salle même du Conseil, qui est encore séparée du foyer par la seconde antichambre servant de salle de commissions : c'est un long trajet dans des pièces peu chauffées, avec des changements de température qui ont leurs dangers, mais on n'a point l'air de s'en occuper.

De fait, Fontaine a montré une ingéniosité singulière, car, dans cette aile du Palais, se trouve déjà la Chapelle qu'il a construite en 1804 et qui occupe, au rez-de-chaussée et au premier étage, toute la longueur de la Salle du Conseil d'Etat et de ses annexes : il s'agit de ne point mêler le profane au sacré ; il a fallu, au rez-de-chaussée, ménager des accès et des vestibules pour les gens de la Ville, procurer des dégagements qui empêchent la fusion ou même le contact des deux mondes différents : le monde officiel qui viendra parle foyer, et le monde non présenté qui, du Carrousel, gagnera ses loges par d'autres couloirs, par d'autres escaliers et sans entrer en contact avec la Cour.

A son retour d'Italie, le 1er janvier 1808, l'Empereur s'empresse de visiter la nouvelle salle ; il la trouve trop grande, craint que les spectateurs ne voient mal et n'entendent pas; toutefois, c'est un triomphe à la première représentation, le samedi

9 janvier. On joue la Griselda, de Paër, et tout paraît à souhait, chanteurs, costumes, décors, le livret spécialement imprimé chez Fain « imprimeur des théâtres de la Cour » avec le texte français en regard de l'italien, surtout la salle. On ne revient pas de l'effet que produisent dans ce cadre les toilettes et les diamants ; on trouve un agrément particulier à la majesté des dispositions, à leur ampleur, à leur étendue, surtout à la sobriété des décorations qui n'écrasent point les ajustements des femmes. Habitué qu'on est, dans les salles de spectacle, à ces loges superposées, pressées les unes contre les autres pour ménager au public payant un plus grand nombre de places, on se plaît i ce plan neuf et ingénieux, vraiment approprié à un théâtre de Cour, cette salle aux grands espaces vides, aux hardies colonnades, où l'on ne présente le spectacle qu'à quelques privilégiés, où l'on méprise le public, où, par l'architecture, est annoncée la rareté du plaisir qu'on va prendre.

L'Empereur est si satisfait qu'il charge le Grand maréchal de complimenter l'architecte ; mais, huit jours après, il faut déchanter. Soit que les mesures aient été mal prises, soit que, au dehors, le froid soit devenu très vif, il fait dans la salle une température cruelle. On joue Cinna, ce qui ne réchauffe point l'atmosphère. Les dames se plaignent si haut et les toux deviennent si alarmantes que l'Empereur quitte la salle sans attendre la petite pièce : une comédie d'Etienne : Brueys et Palajrrat. Grands reproches. Fontaine s'ingénie, place sept poêles nouveaux sous

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le théâtre au risque du feu, lambrisse la loilure, callaie les ouvertures, rehausse dans les loges le gradin pour les sièges du second rang et, le 23, on joue Bruliis et la pièce d'Etienne dans une salle où il fait trop chaud, mais où, par souvenir de l'autre aventure, toutes les dames sont couvertes de fourrures.

Désormais, durant les séjours de l'Empereur à Paris, les spectacles prennent un cours habituel ; le samedi eu 1808, le lundi en 1809, régulièrement, l'on donne soit tragédie et petite comédie, soit un acte d'opéra séria ou buffa, suivi d'airs italiens et parfois d'une entrée de ballet.

Quoique théâtres impériaux, l'Opéra-Comique et le Théâtre de l'Impératrice, ne sont jamais, pour ainsi dire, admis alors à paraître aux Tuileries. Aussi, mal gré la beauté de la salle et la perfection du jeu des acteurs, on s'amuse peu et tout est froid : on n'applaudit point en présence de Sa Majesté

Comme on se rend directement à la salle de théâtre, le cérémonial se trouve allégé ; il n'est plus question des entrées dans la Salle du trône. Au retour, l'Empereur et l'Impératrice tiennent cercle quelques instants, puis saluent et se retirent. Il devient singulièrement rare que l'on soupe après le spectacle. Durant les entr'actes, les valets de pied passent des rafraîchissements et l'on compte qu'il y en a plus qu'il ne faut, avec 250 glaces moulées, un bol d# punch et 20 carafes de sirops variés.

Ce sont là les plaisirs : l'on peut croire que Joséphine en eût préféré de plus gais, de plus conformes à son genre d'esprit et à l'éducation qu'elle avait prise au temps du Directoire, mais, quoi qu'elle en dît, elle se prêtait assez volontiers à cet ennui que lui imposait son métier d'Impératrice et s'y plaisait même. Elle se plaignait de l'étiquette et l'aimait, elle y trouvait comme l'affirmation de sa fortune, la preuve matérielle de son élévation. A l'occasion, elle y eût ajouté des détails, quitte, en des circonstances, à en supprimer le principal. Comme à beaucoup de choses, elle n'y portait pas de suite, et il en résultait des inconvénients, mais, sur le moment, tout était sauvé par le spectacle qu'elle donnait.

Elle portait dans les cérémonies un air qu'on a d'autant mieux remarqué et d'autant plus loué, qu'elle ne l'avait point reçu d'éducation, et qu'on ne pouvait penser qu'elle l'eût de naissance. Jamais pourtant souveraine ne fit mieux en France que cette petite créole ; jamais aucune ne montra tant de dignité, d'à-propos et d'aisance. Jamais, comme elle, aucune ne sut marcher, tenir sa place dans les cortèges, avancer sous les regards, de façon à déployer ses toilettes et ses costumes sans que rien en dérangeât l'harmonie. Elle avait, de naissance, cette grâce qui ne s'acquiert point ; mais, amoureuse de son corps, elle en avait perfectionné les attitudes et les avait mises au point par cette constante étude que les femmes vraiment femmes consacrent à la joliesse de leurs mouvements. Elle n'y avait point accentué le laisser-

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