JOSÉPHINE DANS LES CÉRÉMONIES
aller etla nonchalance qu'on attend des femmes de son pays; loin de là, elle y avait introduit, par l'attention et l'observation, une dignité des gestes et de l'allure qui n'avait rien de roide et d'empesé et qui était si bien apprise qu'elle en était devenue naturelle, une façon d'être qui était si bien celle que devait prendre la souveraine et qui en Uiême temps lui était à ce point personnelle, que c'était tout le Régime nouveau qu'elle incarnait : tant il importe à une femme d'être agréable à voir ei plaisante à regarder, de savoir s'habiller, marcher et sourire, de parer son visage et son corps, de promener sur les êtres qui l'avoisinent la banalité de sa grâce, d'avoir de la mémoire, de l'à-propos et du tact. N'est-ce pas en effet tout ce qu'on lui demande et tout ce qu'on peut au mieux espérer délie ?
MALMAiSON
De quel poids Trianon , le Trianon gouffre des Finances, le Trianon théâtre des orgies royales, le Trianon plus grand que Versailles, de quel poids la légende créée autour du palazzino préféré de la Reine par les courtisans qui en étaient exclus a écrasé Marie-Antoinette; de combien de jours l'invention de se retirer hors de l'Étiquette et de l'obligatoire entourage, de jouer des pastorales à la Sedaine et de fournir des tableaux à la Greuze a avancé pour la reine de France, le Roi, cette société entière, l'heure de la chute inévitable, de la dégradation, de la mort à la place de la Révolution, qui peut le dire et le compter? On avait prétendu s'affranchir des devoirs que la Royauté impose, on avait prétendu se libérer de cette servitude à laquelle la Reine est soumise à chaque heure de sa vie et qui étend sur elle, comme une protection contre elle-même, comme une garantie pour la Nation, la constante surveillance de l'Étiquette ; on
avait voulu être à soi, se retirer chez soi, ne plus vivre sous l'œil du public. La conclusion tirée par tous : qui se cache, a quelque chose à cacher. Et avec les rivalités des gens de cour, les jalousies, les haines, une légende terrible formée, grossie, accrue, tombant en avalanche sur le palais et, sinon une des causes directes de la Révolution, au moins l'une des armes les mieux trempées que les ennemis de la Reine aient fournies aux ennemis de la Royauté.
L'exemple est tout frais encore, mais il ne saurait arrêter Joséphine : dans les conditions particulières, où elle est placée, elle n'a point à craindre qu'on tourne contre elle son désir de se retirer parfois hors des palais, de se mettre en demi- caractère, de déposer son fardeau, de s'en délasser. Parvenue à la couronne sans être née pour la porter, obligée par son âge de renoncer à l'espérance de donner des héritiers au trône, ne recevant de la souveraineté que les honneurs, sans les privilèges ni les charges, elle ne prête plus à la médisance, et la calomnie contre elle est à présent sans intérêt. Au contraire des reines qui, étant de droit partout chez elles, n'y sont en fait nulle part, elle possède comme un bien propre, une maison qui n'est point un palais, qui n'a rien de royal dans ses dehors, qui était sa propriété t.vant qu'elle devînt une personne publique, et où, lorsqu'elle s'y retire, elle semble redevenir une personne privée.
Nul ne s'inquiète de ce qu'elle y fait ; nul ne fait le compte de ce qu'elle y dépense ; nul n'en glose ni ne le critique. Elle est chez elle et c'est son argent qui