‹ Joséphine, impératrice et reine, 1804-1809Chapitre 69 sur 104 · EXTÉRIEUR DE MALMAISON · texte numérisé non relu

EXTÉRIEUR DE MALMAISON

reine, et, au retour, comme le général cherche une campagne, elle le mène tout droit à la maison de ses rêves, cette grande maison aux toits ardoisés, qu'elle regardait de Croissy, qui faisait alors toute son envie et qu'elle avait si longtemps désirée sans espoir, du fou désir du rêve irréalisable.

Rien pourtant qui dût formellement attirer ni séduire : une sorte de caserne, sans caractère d'architecture, avec, aux deux extrémités, deux pavillons légèrement en saillie, où sur la haute charpente tranchaient des mansardes de pierre. Au bâtiment central, neuf croisées, à chaque pavillon deux; après les pavillons, encore deux petits bâtiments ajoutés, moins élevés de toiture que le centre et percés d'une ouverture à chaque étage. Au total, avec ces hauts et bas, quinze fenêtres en façade ; deux étages sur sous-sol et rez-de-chaussée; mais le second, sous le toit, très bas de plafond, sauf dans les deux pavillons ; tout hormis à ces pavillons, simple en profondeur. C'est là la façade sur le jardin.

Sur la cour, deux ailes d'une sorte de style grec à fronton sont venues se coller aux deux pavillons, en forme d'annexés. Elles sont assez longues pour porter trois ouvertures sur la cour et sur le parc, mais n'ont que la largeur du pavillon auquel elles s'adossent. Dans le prolongement du château, en retrait, les bâtiments de la ferme, assez spacieux pour sept chevaux, douze vaches, cent cinquante moutons, des cochons en nombre et une basse-cour. C'est la forme idoptée dans presque tous les demi-chàtcaux à pré-

802 JOSÉPHINE IMPêkATRICE ET REINE

tention de terres qui se trouvent aux environs de Paris. Le faire-valoir n'en est point séparé et, de la maison, r*on surveille le métayer.

Le parc attenant a soixante-quinze arpents assez médiocrement plantés, mais il y a en plus trois cent douze arpents en culture et qu'on peut louer : prés, terres arables, vignes surtout. La vigne domine : on y fait, année moyenne, cent vingt pièces d'un vin suret, proche cousin de lArgenteuil et du Suresne. D'aucuns en font assez de cas pour que la pièce trouve preneur à cinquante francs. Le lieu s'appelle Malmaison. On dit que c'est à cause des Normands qui, au ixe siècle, s'y établirent et lui donnèrent mauvais renom : malus portas, mala mansio, mala domus ; le vocable est commun. Il se trouve, en France, au moins sept villages ou écarts pour le porter. En 1244, ce Malmaison-ci est une grange dépendant de l'église de Rueil et fieffée à l'abbaye de Saint-Denis. Au milieu du xvie siècle, un conseiller au Parlement de Paris, Christophe Perrot, y établit sa campagne et s'en dit seigneur. Un siècle après, par une Perrrot qui en est héritière, elle passe aux Barentin ; mais ceux-ci, quoique se parant de la seigneurie, n'habitent point, et ce sont des locataires qu'on voit durant la fin du xvne et la plus grande partie du xviue siècle : La Jonchère, le trésorier de l'Extraordinaire des guerres, en achète l'usufruit et y dépense deux cent à deux cent cinquante mille livres ; puis c'est M. de Boulogne, receveur général et parent de l'intendant des finances; puis une Mme Harenc, qui s'y fait une société fort

ANCIENS PROPRIÉTAIHES 303

aimable et y établit Marmontel d'abord précepteur de Son petit-fils, puis commensal, amuseur et homme de lettres.

En 1764, après plus de deux siècles. de possession, neuf générations d'hérédité, Barentin, le futur garde des sceaux, vend Malmaison à Mme Daguesseau, née de Nollent, veuve tout récemment de Henri-François-de- Paule, l'aîné des fils du chancelier. Celle-ci la garde sept ans à peine et, le 23 mars 1771, la revend à M. e! Mmo Le Gouteulx. Ces Le Couteulx — Le Couteulx du Moley pour se distinguer des Le Couteulx de la Noraye qui ont Louveciennes, des Le Couteulx de Canteleu, des Aubrys, de Vertron, de Verclives, de bien d'autres encore et qui tous s'allient les uns aux autres — sont d'une famille de robe et surtout de finance, se piquent d'être gens d'esprit et reçoivent grande compagnie. Ils ont presque à demeure un comte d'Olivarès à qui l'on fait la gracieuseté de Lapliser Sierra-Morena une allée du haut du parc; et leur table est ouverte à des héros comme le duc de Crillon, à des poètes comme Jacques Delille et à des peintres comme Mme Lebrun. Pour la fête de Mme du Moley — la comtesse du Moley, dit-on pour être bien accueilli — Delille chante le ruisseau de Malmaison, nonneur peu mérité; mais que ne doit pas, après dîner, un poète gourmand à un fermier général des eaux de Paris? La Révolution survient et M. du Moley, qui attire fort chez lui M. l'abbé Sieyès, est des plus vifs contre cette noblesse qui ne sert à rien. — Est-ce à cause de la savonnette de secrétaire du roi que son

grand-père a achetée en 1702 ; ou à cause du titre de comtesse que sa femme a pris sans nul droit; il ne sait point de mesure à ses rancunes et, pour la calmer, il ne faudra rien moins qu'un titre de baron qu'il se fera octroyer par le Roi le 6 janvier 1815.

La noblesse détruite, la royauté décapitée, vient le tour des fermiers généraux. Du Moley, qui est seul de son espèce, échappe au grand massacre des gens d'argent d'ancien régime et, grâce à des amis qu'il a su se ménager en divers endroits, il passe assez tranquille à sa campagne les jours, du plus grand péril, tandis qu'on perquisitionne et qu'on arrête tout à l'entour, mais les protecteurs sous la République coûtent plus cher, paraît-il, que les protégés sous la monarchie, et, advenant l'an VII (1798), il se trouve fort désargenté et souhaiterait fort vendre sa terre, ne serait-ce que pour se débarrasser des vingt-cinq personnes qu'il entretient à la ferme et qu'il n'ose pas congédier.

Bonaparte, poussé par sa femme, vient visiter et offre 250 000 francs; mais, tenté d'un autre côté, occupé des préparatifs de son expédition en Egypte, il ne pousse pas la négociation et part. L'affaire en reste là. M. du Moley revient à la charge, fait parler à Joséphine qui, de son côté, meurt d'envie d'acheter et ne résiste pas à revoir et à revisiter. Des négociations s'engagent. Mme du Moley affirme qu'on lui propose 200 000 francs comptant, plus un domaine national de 11 000 francs de revenu, mais est-ce vrai? Rien ici pour tenter les nouveaux riches : une bonne

Page 1