MOBILIER DE MALMAISON
vieille maison, à la bourgeoise : au rez-de-chaussée, vestibule au centre, trois pièces à gauche, quatre à droite ; au premier, où l'on accède par un seul vilain escalier étroit, un long couloir carrelé régnant sur toute la façade, et, ouvrant sur ce corridor, une vingtaine de chambres, carrelées elles aussi, étranglées à l'entrée de garde-robes, où, par les petites portes vitrées, glisse à peine un rayon de jour ; des entresols, ici et là, pris sur la hauteur, permettant d'entasser du monde ; et, au second étage, pareille distribution avec le toit chauffant ; nulle hauteur, point d'air. On se contente de peu pour le matériel de la vie et pour ce qu'on appelle le confortable — le mot n'est point inventé, ni la chose.
Là dedans, des meubles qui ne tirent point l'œil et dont l'élégance est bien passée : ceux du boudoir ovale, trois canapés et six chaises garnis en mousseline; ceux de la chambre à coucher, en toile de Jouy rose sur blanc ; ceux du grand salon, canapés, fauteuils et bergères, en quinze seize vert ; ceux du salon turc, en nankin avec les rideaux de gaze brochée, des panneaux de glace au-dessus des portes et, pour tenir lieu de tableaux, huit panneaux de papier arabesque. C'est là le grand luxe ; est-ce en vérité pour séduire les Madame Angot en un temps où, tout à l'entour de Paris, ce n'est que châteaux à vendre, châteaux royaux, châteaux princiers, châteaux des ducs et pairs, châteaux de la noblesse, de la robe et de la finance : Ecouen, Chantilly, Brunoy, le Raincy, Bercy, Sceaux, Berny, Bagatelle, La Muette, Anet,
Trianon, tout ce qui est le plus magnifique et le plus rare de la France passée, tout ce que la pioche révolutionnaire a épargné, tout ce que la Bande noire n'a pas encore pris le temps de démolir pour en rendre le plomb des gouttières et des jeux d'eau, le bois des charpentes et les ardoises de la toiture ! En vérité, pour que Joséphine envie Malmaison, il faut que, buvant pour la première fois à la coupe de la fortune, elle ne s'y soit point enivrée, il faut qu'elle n'ait pris au contact nul goût de financière, qu'elle soit restée une Dame, avec le sens juste des proportions et le tact des convenances sociales. Etant la vicomtesse de Beauharnais, elle eût pu, mieux argentée, habiter Malmaison sans que la demeure l'écrasât ou que, dans le cadre, elle parût hors de proportion. Étant la générale Bonaparte, elle n'y est en rien déplacée, car si, pour y vivre honorablement, il faut joindre au revenu de la terre, quelque 25 à 30 000 livres de rente, l'on peut y dépenser 100 000 francs par an, avec un train d'élégance.
Grâce à Ghanorier, seigneur de Groissy, qui s'entremet en homme d'affaires, par le désir qu'il a de reconquérir une aussi agréable voisine, l'on finit par s'entendre. M. du Moley, bien qu'il affirme que, avant son départ, le général lui a offert trois cent mille, cède à deux cent quatre-vingt-dix, et ce qu'il vend ainsi, c'est non seulement le château, le parc et les terres, mais les glaces qu'il estime vingt mille livres et le mobilier rural comprenant tous les animaux de la ferme. Pour le mobilier, on s'arrangera à dire d'expert, t.'ela