LES FABRIQUES
nants et de les verser dans les rivières : cela fait, pour y donner du mouvement, on construit trois nouvelles cascades en rochers, et on jette trois nouveaux ponts de bois; coût : 148 476 francs. Mais l'eau continue à fuir : n'est-ce que cela? Il n'y a qu'à revêtir de glaise les parois des rivières et du lac : 72 000 francs. Gela n'en va guère mieux, mais on a dépensé 500 000 francs, et Berthault et les grenouilles ont eu satisfaction.
Dans un parc à la moderne, on ne saurait manquer de désirer des fabriques et Joséphine en veut de toutes sortes, et, à l'envf, Fontaine, Morel, Lepère, Berthault construisent des temples, des rochers, des ponts et des grottes; ce ne sont que statues et vases; le Louvre y passerait et le Dépôt des marbres, si l'on écoutait Joséphine ; et pourtant, voyez l'étrangeté : rien, dans ce parc rempli de monuments pittoresques et de fabriques compliquées, n'indique quel en est le propriétaire, ne proclame son nom, ne rappelle un seul des actes de sa vie.
Au moins, dans ces jardins anglais, tels que Méréville, qui est aux Laborde, Epinay qui est à la comtesse d'Albon, Ermenonville qui est "aux Girardin, quelques-uns de ces petits monuments qu'a multipliés la mode, parlent à l'esprit, évoquent un souvenir, commémorent un homme ou un fait : la colonne de Bougainville à Méréville, le tombeau de Rousseau à Ermenonville, latente de Washington à Epinay, c'est un temps, c'est une société, ce sont des faits qui se lèvent devant la pensée, et les propriétaires, «n passant dans ces beaux lieux, y ont laissé une trace ue
leurs affections et de leurs idées, une marque d'euxmêmes. Jusqu'ici, à Malmaison, rien qui n'ait été trouvé, inventé par les architectes, rien qui ne soit banal et vulgaire, qu'on n'eût pu placer aussi agréablement dans le jardin pittoresque d'un fournisseur ou d'une actrice. A son retour d'Allemagne, Joséphine a pourtant eu l'idée d'ériger dans son parc une colonne aux vainqueurs d'Austerlitz. Ce sera, sur un piédestal orné de basrreliefs et surmonté de quatre aigles aux ailes éployées qu'uniront des guirlandes, un fut de marbre d'où s'envolera la figure ailée de la Victoire. On veut juger l'effet et l'on présente, en menuiserie et en toile peinte, la silhouette du monument. La figure de la Victoire est peinte par Pecquinot, les aigles et les guirlandes par Roguier et les bas-reliefs du piédestal par Lethière. Il est alloué pour cela un crédit de 3 500 francs, et il est dépensé 4 550 francs. Puis, c'est fini. La colonne n'est point exécutée; bientôt, le vent et la pluie font leur œuvre et, sur la carcasse amen table, battent les toiles pourries. Qu'est cela, Auslerlilz? Du bois à brûler!
Et c'est tout ce que Joséphine pense d'histoire, tout ce qu'elle a vu du Consulat et de l'Empire!
En 4807, après la visite qu'elle est allée faire, le 2 avril, au musée des Monuments français, — visite aux flambeaux, car, parait-il, il est impossible de prendre autrement une idée des sculptures, — Lenoir, qui l'a si galamment reçue, prend la direction des fabriques du parc; le voici qui, du château de Richelieu, four-
nit deux obélisques en marbre de Givet, de quatorze pieds de hauteur, posés sur des boules de cuivre et sur des piédestaux massifs de même marbre ; plus « deux colonnes rostrales en marbre sérancolin, de la même proportion, d'un charmant style et d'un dessin gracieux, ornées chacune de six proues de navires taillées dans la masse et d'ancres enlacées de rubans ».
Lenoir ne se contente pas de procurer, il découvre que le petit temple construit sous le Consulat n'est pas bien où il est; il faut le porter en un endroit où, de la maison, il fasse point de vue. D'ailleurs qu'estce qu'un temple, et s'en peut-on contenter? On ne saurait se passer dans un parc de quelques débris de colonnes de marbre : n'y en a-t-il pas au Louvre? Fontaine, architecte du Louvre, résiste, se retranche derrière ses chefs, exige des ordres écrits; mais l'Empereur est en Pologne, les administrateurs ne se soucient point de batailler avec l'Impératrice; Fontaine est contraint de livrer, non seulement les fragments, mais huit belles colonnes de marbre Cipclino ' toutes faites et préparées pour une salle du Musée.
Gela sera pour donner de l'ampleur au petit temple reconstruit. Mais ce n'est pas assez de colonnes : Lenoir en sait d'autres, de granit antique, qui traînent quelque part à Metz. Le préfet, M. de Vaublanc, sera trop heureux de les offrir. Devant la serre, on en dressera une de quatorze pieds de haut, pour y poser un vase antique en porphyre et cela fera une fontaine. Mieux encore, car ce Lenoir est infatigable. 11 se trouve, dans l'église des Grands Carmes de Metz
qui sert de magasin à l'arsenal, deux chapelles d'une extrême finesse : ne peut-on les acheter? C'est fait, et les voici emballées en cinquante-huit caisses qui roulent vers Malmaison. Seul, le transport des autels coûte 4 952 francs; les caisses arrivent, mais la fantaisie est passée. On ne les ouvrit jamais : telles au départ de Metz, telles à la mort de l'Impératrice et telles à la vente de Malmaison.
Echec ici, mais qui ne compte point. Avec Joséphine il y a toujours de la ressource et il ne s'agit que de provoquer une nouvelle fantaisie. Elle a toujours eu le goût du bibelot, — s'entend, de celui à la mode en son temps, l'antique et les tableaux italiens. D'Italie, elle en a rapporté de pleines voitures, mais tout est resté jusqu'ici entassé et hors de vue, sauf les camées et les pierres gravées, qu'elle apprécie, surtout entourés de diamants et de perles fines, mais qu'elle accepte même sans entourage. On a su qu'elle en avait le goût et qu'elle en possédait déjà quelques parures, et l'on s'est empressé de lui en offrir : témoin cette sardoine, large comme un cadran de pendule Cléopdtre aux pieds de César, que lui adresse Berthier. le plus beau camée du Vatican, dit-on; témoin cet Al 'exaadi'e, si remarquable que Millin lui consacre un chapitre de ses Monuments inédits. Point de buste alors, point de portraits d'elle où des pierres gravées ne paraissent dans sa toilette, tantôt attachant sa ceinture et retenant la manche de sa robe comme dans le buste de Chaudet et dans le portrait d'Appiani,
tantôt faisant le centre de son diadème, comme dans le buste de Houdon. C'est une parure de pierres gravées qu'elle porte le jour du Couronnement, et dans les grandes occasions, elle préfère ses camées même aux diamants et aux pierres de couleur.
Elle en a trois parures entières, quantité montées séparément en bracelets, en ceintures, en médaillons, en colliers, puis d'autres, les plus beaux et les plus grands, dans des écrins, et elle ne les voit que lorsqu'elle inspecte tous ses bijoux; mais ce n'est pas assez encore : elle obtient de l'Empereur que son joaillier Nitot choisisse pour elle, au Cabinet des médailles, des intailles et des camées pour lui faire une nouvelle parure, plus importante et plus rare que toutes celles qu'elle possède : Nitot prend quatrevingt-deux pierres, quarante-six camées et trentesix intailles; mais, au moment de les monter, on s'aperçoit que le poids en sera insupportable; on les laisse au Garde-meuble, d'où, en 1832, ils rentreront au Cabinet, sauf vingt-quatre petits camées à sujets gracieux que Joséphine a conservés.
Pure coquetterie, cela, et qui ne passe point l'ordinaire des femmes ; au lieu des camées en plastique dont il est de mode de se parer, Joséphine en a de véritables et d'antiques, mais elle a bien d'autres choses : d'abord, des vases étrusques, puis des statuettes, des statues, des bustes antiques, butin d'Italie; ensuite, le présent considérable d'objets trouvés à Pompéia et à Herculanum, offert en l'an XI (1803), au Premier Consul par le roi des Deux-Siciles : bijoux antiques,
JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REIiSE
neuf tableaux : Apollon et les Muses, un beau trépied de bronze, une armure entière, un casque avec la tête de Méduse en bas-relief, plusieurs mosaïques, quelques statuettes, un grand nombre d'ustensiles domestiques, de lampes, de vases peints, — un musée entier. Elle en a fait jusque-là assez médiocre cas, et, depuis 1803, tous ces objets sont restés emmagasinés dans une salle, sous le théâtre, avec quantité d'autres rapportés d'Egypte par Bonaparte : un afflux continuel a, sans que Joséphine s'en souciât, augmenté la collection ; quiconque allait en Italie rapportait quelque objet; quiconque y commandait envoyait quelque présent; Menou en avait adressé; Murât, les généraux commandant dans les Deux-Siciles, et ce fut bien mieux lorsque Eugène et Joseph y eurent des trônes. En \ 806, déjà, il avait été question d'une petite chambre absolument dans le style romain, qui aurait eu pour parquet une belle mosaïque trouvée àCapri et qui aurait été meublée de tous les ustensiles envoyés de Naples; mais, après que Lenoir se fut introduit, l'on alla bien plus au grand : ce fut d'abord, dans la serre, la décoration d'un salon, où vint prendre place près d'un Amour de Bosio, un Hermaphrodite du xvi* siècle, de grandeur naturelle; vases et candélabres d'albâtre, guéridons à tablettes de granit; à côté, une petite galerie d'antiquités, sept grandes statues, des candélabres de marbre blanc, des bas-reliefs copiés de ceux du temple de Thésée à Athènes, et puis cent un vases, vases peints, vases en terre blanche avec figures noires, vases peints en noir.
Ce premier essai plaît fort à Joséphine et lui parait sortir du commun : Denon lui démontre qu'elle se connaît à miracle en antiquités et Lenoir renchérit. A coup sûr elle s'y connaît presque aussi bien que lui. Ne serait-ce pas digne de Sa Majesté de présenter d'ensemble les collections qu'elle a formées et ne faut-il pas pour cela une galerie, une vraie galerie, telle qu'il convient à un amateur comme elle, une galerie où seraient réunis les tableaux, les vases, les statues ; où, sur des tables de marbre, figureraient, entre les gaines à bustes, les antiquités les plus rares faisant une cimaise au-dessous des chefs-d'œuvre de peinture qu'on pourrait enfin regarder à son aise. L'emplacement est tout indiqué : cette galerie suivrait la petite construite par Fontaine, qui prend entrée sur le salon de musique; elle remplacerait le vilain couloir de toile qui mène à la salle de spectacle ; mais, point d'erreur, il la faudrait tout à lanouvelle mode, et à voûte plate, au risque qu'elle croule. Voici en 1808, pour la commencer, 63 046 francs et le double en 1809. Au mois de mars, tout est terminé, même la décoration à la gothique, avec les meubles en bois sculpte recouverts de velours vert et les rideaux de soie blanche. Et, le 19 mars, après que les Comédiens ordinaires ont donné la Gageure imprévue dans la salle de spectacle, après qu'on a tiré le feu d'artifice préparé par Fontaine, c'est là qu'on danse et qu'il y a bal.
Lenoir, qui, dès lors, prend le titre de Conservateur des objets d'art de la Malmaison après celui & Administrateur du Musée Impérial des Monuments français,
a présidé au placement des antiquités dont il a rédigé le Catalogue historique et raisonné, catalogue en dix chapitres, comprenant deux cent quatre-vingt-quatre objets, et qui, en vérité, mérite d'être regardé; Lenoir qui s'est improvisé expert en archéologie et qui sait à peine en épeler le rudiment, a accumulé dans ses descriptions toutes les naïvetés, dans ses attributions toutes les ingénuités qui sont de mise pour les ignorants. Il espère pourtant que son catalogue lui vaudra sinon une baronnie, comme en eut une M. Denon, au moins une toque de chevalier et l'étoile de k Légion ; mais le temps est passé où Joséphine obtenait des grâces.
Les antiquités font bon effet dans la galerie, mais )ps tableaux et les statues sont plus accessibles. En ce temps-là, qu'on le voulût ou non, chacun presque avait pris au Musée une sorte de sensation, sinon de connaissance des arts. A force de voir ces chefsd'œuvre qui, après chaque campagne, étaient exposés comme le plus précieux butin des victoires, il s'était imposé aux Parisiens une façon de règle d'art et presque un goût de la beauté. On savait au moins Jes noms des maîtres et Ton avait des notions sur les écoles. Il était à la mode de collectionner les tableaux anciens, et, dans les salons, certaines ignorances n'étaient point permises. Ce n'était qu'un vernis sans doute; mais, de ce vernis, chacun était plus ou moins couvert, et, si l'on admirait de confiance, au moins étaient-ce de belles choses qu'on admirait.
LES TABLEAUX ANCTENS 361
Les tableaux que Joséphine avait rapportés d'Italie étaient, en vérité, fort dignes de cette admiration. Moins nombreux qu'on n'a dit, car il y en avait cent dix en tout, ils avaient été choisis par de vrais connaisseurs : il y avait là cinq tableaux de l'Albane, trois du Guerchin, un du Bachiche, un de Pompée Battoni, deux de Jean Bellin, un de Bonifazio, un de Carlo Bonone, deux de Guido Canucci, deux de Denis Calvard, un d'Antonio Campi, un de Bernardino Campi, un de Canini, un de Carlo Cittadini, un d'Alonzo Cano, deux de Louis, un d'Augustin et un d'Annibal Carrache, un du Cigoli, un du Corrège, un de Daniel Crespi, six de Carlo Dolci, un du Dominiquin (la Communion de saint Jérôme), trois de Sasso Ferrate, un de Gaudensio Ferrari, un de Francia, un du Galanino, trois du Garofalo, un de Ghirlandaio, un de Lucca Giordano, un du Giorgione, un du Guide, un du Guerchin, trois de B^rnardino Luini, un du Mantouan, un de Carlo Marate, deux de Fra Bartolomeo, un de Palma le vieux, deux du Parmesan, un de Raphaël Mengs, un duPamphile, un de Rocaccini, un de Sébastien de Piombo, un de Piazzetta, un de Pellegrini, trois du Pérugin, un du Pesarese, deux des frères Ricci, un de Raphaël del Colle, deux de Guido Reni, un de Rochus Marconius, un de Roselli, quatre de Raphaël Sanzio {Saint Georges; Saint Michel; Sainte Famille ; la Crèche), quatre d'André del Sarte, trois de Sehidone, un de César da Sesto, un de Strozzi, quatre de Léonard de Vinci, quatre du Titien, deux de Paul Veronese, un d'Alexandre Vero-
nese, un de Perin del Vaga, un de Pierre de Cortone, un- de François del Gairo, un de Taruffi, un de Tiarini, un de Lionello Spada, un du Coglinianensis, un de Ri bal ta.
Avec les gouaches et les miniatures de la même école, c'étaient cent trente morceaux dont les attributions n'étaient guère discutables, étant donnée la façon dont la collection avait été formée.
A cette suite italienne, Joséphine avait joint une série flamande, presque aussi nombreuse et qui se composait, presque en parties égales, de tableaux qu'on lui avait offerts et de tableaux qu'elle avait achetés : Asselin, Backuysen, Nicolas Berghem, Guérard Berkeyden, Bartolomé Breemberg, Cuip, Gérard Dow, Karl Dujardin, Albert Durer, David de Ileem, Melchior Honderkouter, Pierre de Hoogh, Lingelbach, Gabriel Metzu, François Miéris, Jean Miel, Pierre Neef, Van derNeer, Van Ostade, Paul Potter, Rembrandt, Rubens, Teniers, Van der Werff, — et puis Seghers, Vinant, Weeninx, de Witt, Wouwermans, Van Dyck, Van der Myn, Swanewelt, Ruysdael, Holbein, Van Toi, Ochterwelt, Pœlemburgh, Terburg, Maas ; c'étaient des noms dont on pouvait s'enor- .gueillir, et sur ces cent quatre-vingt-six tableaux, Paul Potier en avait seize, Rembrandt quatre, Rubens trois, Teniers cinq, Van der Werff trois.
Une partie avait été achetée par Joséphine à la suite de son voyage en Belgique, en l'an XI : une collection toute faite acquise alors, par l'entremise du peintre Van Brée, moyennant une somme de