‹ Joséphine, impératrice et reine, 1804-1809Chapitre 93 sur 104 · RAMBOUILLET · texte numérisé non relu

RAMBOUILLET

cinq chevaux d'attelage. On s'en va courre les loups jusqu'à Dourdan et c'est occasion pour l'Empereur de visiter l'hospice et l'église de Saint-Germain et de laisser 3000 francs ici et là. On a d'ailleurs des plaisirs simples : pour égayer sa cour, pour faire danser Mraes de La Rochefoucauld, de Mortemart, de Perrone et M1'9 d'Arberg, l'Impératrice fait venir des ménétriers, et cela fait un bal champêtre.

C'est fini pour 1806 et l'on a autre chose à voir : mais quel cortège l'Empereur mène avec lui, du 7 au 17 septembre 1807 : quatorze grands officiers et officiers de la Maison, neuf pages, trois dames de l'Impératrice, le prince et la princesse Jérôme, le prince et la princesse de Berg, le prince Primat, le prince et la princesse de Bade, sept officiers ou dames de leurs maisons, la maréchale Bessières etMmeDuroc; quarantequatre personnes à loger, et il en vient encore d'autres qui ne restent pas tout le voyage comme le grand-duc de Wurtzbourget le prince régnant de Dessau. Aussi, les plus hauts en dignité et les plus favorisés ont-ils chacun une toute petite chambre, où à peine si l'on peut remuer. Il fait un temps pluvieux et froid et tout le monde a des rhumes ou des fluxions. « Mais il ne faudrait point le dire à l'Empereur, qui trouve ce séjour charmant, tandis que l'Impératrice le déteste »; il y a de quoi. Après le déjeuner de onze heures que les princes et les princesses prennent seuls avec l'Impératrice, tapisserie avec les princesses et les dames. A deux heures seulement, on part en chasse et en voilà jusqu'à huit ou neuf heures

du soir. On rentre, on a fait dix, douze, quinze lieues, on est transi. L'Empereur tire sa montre. « Je vous laisse dix minutes, Mesdames, pour faire votre toilette : ceux qui ne seront pas prêts mangeront avec les chats. » Gela lui est simple à lui, car, à Ram- Douillet et dans ses voyages de chasse, à moins d'ordre contraire, tous les hommes portent l'habit de chasse. Et, après ce beau dîner qui dure à peine un quart d'heure, whist ou reversis qui prend une heure ou deux ; puis Paër, que Napoléon vient de recruter en Allemagne pour sa Musique, chante et joue du piano; cela est le bon moment pour quelques-uns. La musique finie, l'Empereur se retire et on reste avec l'Impératrice à « faire la belle conversation », tous les hommes debout, comme de juste. L'Impératrice, même à Rambouillet, ne change point ses heures et ne congédie son monde qu'entre une heure et demie et deux heures. On est mort et, quand on ressuscite le lendemain, c'est pour recommencer la fête.

En 1808, un passage à peine : c'est le 29 octobre; Napoléon vient d'Erfurth, il va en Espagne. Joséphine l'accompagne jusque-là; mais, en 1809, le 10 mars, il prétend s'installer, malgré le froid très vif et la mauvaise saison. Il emmène avec lui Hortense et Pauline, quatorze grands officiers et officiers de la maison, dix dames du palais ou femmes d'aides de camp; il invite en même temps que le prince et la princesse de Neufchâtel, le prince Borghèse et le prince Aldobrandini, le prince Kourakin, le prince et la princesse Wolkonsky, car on est dans toute la ferveur de l'alliance

russe. Sort-on en calèche, Kourakin est dans la voiture de Leurs Majestés; chasse-t-on à tir, Wolkonsky a la place près de l'Empereur. Pour les soirées, on est loin des ménétriers de jadis; on a Crescentini et la Grassini, et Napoléon en est à ce point satisfait qu'il accorde à chacun d'eux une gratification de 10 000 francs. On dit que le jeu plaît aux Kusses : l'Empereur joue donc, ce qui est commun; mais il intéresse la partie, ce qui est singulièrement rare, et il perd 1 540 francs. — Petit jeu!

Le 14, au moment où l'on va se mettre en chasse, arrive tout droit de Pétersbourg qu'il a quitté le 1er, le colonel Garroly, aide de camp d'Alexanlre. Napoléon le prend au débotté, le mène avec lui, le fait dîner à sa table, et, sur ses dépêches, dès le lendemain, mettant fin au voyage à la grande joie de Joséphine, il rentre à Paris.

Ainsi, pour le 19,jourdesa fête, Joséphine sera à Malmaison pour y voir représenter la Gageure imprévue par la troupe des Français et, après le feu d'artifice en son honneur, y donner bal dans sa nouvelle galerie.

A Rambouillet donc, pas tout à fait un mois en sept voyages! A Fontainebleau, au contraire, des séjours prolongés, des voyages pareils à ceux des rois bourbons, où toute la Cour accompagne l'Empereur et l'Impératrice, où les ministres le suivent, où les bureaux même se transportent après lui, où la capitale politique est comme changée de lieu. Alors, ce ne

sont plus des ménétriers ou quelque chanteur qui viennent distraire les soirées, ce sont les troupes entières des Théâtres impériaux et c'est, sur la route ie Fontainebleau, plus d'animation que dans les rues es plus fréquentées de Paris.

Bien plus encore que Rambouillet, Fontainebleau l'a séduit : « Voilà, a-t-il dit, la vraie demeure des rois, la maison des siècles. » Dès qu'il en a eu fait la reconnaissance aux premiers jours de l'Empire, en messidor an XII (27 juin 1804), il a décidé conLre l'avis des architectes « unanimes à déclarer qu'il en coûterait plus pour réparer le château que pour le démolir, » que tout serait remis en état d'habitation. A vrai dire, à ce premier voyage, il a fallu camper : on a apporté des meubles de Paris, on en a loué d'autres ; c'a été comme en campagne, mais l'Empereur est parti très satisfait, déterminé à la dépense nécessaire. A preuve, tout de suite, il a nommé le personnel intérieur et ordonné les travaux. Toutefois les choses sont à peine en train lorsqu'il se décide à aller au-devant du Pape à Fontainebleau. Moyennant 160.000 francs, l'on parviendra à mettre le palais en état décent, mais l'on n'a que dix-neuf jours devant soi pour tout meubler. Par un prodige d'activité, l'on y parvient : ce sont des chariots d'artillerie qui portent les meubles ramassés aux Tuileries, à Saint-Cloud, chez les fabricants, dans l'hôtel de Moreau, dans le château de Grosbois ; il y a partout des glaces ; il y a des tableaux qu'on porte du Louvre et l'on soigne les sujets de sainteté pour l'appartement du Pape ; on

achète tout le linge, la porcelaine, la verrerie, la batterie de cuisine ; on est prêt, et même l'obélisque de la croix de Saint-IIerem, a reçu un bel aigle en fer-blanc de 165 fr. 15.

Il est vrai que, si les appartements des Souverains font bel effet, les personnes de la suite sont logées assez mal et certaines ne le sont point du tout, mais, malgré le froid et les incommodités, ce premier voyage de quatre jours doit laisser de bons souvenirs à Joséphine, car c'est là qu'elle enlève, grâce au Pape, ce mariage religieux si longtemps et vainement désiré.

L'Empereur a pris goût à Fontainebleau : dans l'année , il y jette 1 500 000 francs pour les bâtiments, un million pour le mobilier. Il y aura 800 000 francs pour les bâtiments et 700 000 francs de meubles en 1806 : durant l'Empire, on y dépensera en bâtiments (et le chiffre est ici très réduit) 6 242 000 francs, on aura, de mobilier, au prix d'inventaire, pour 3 392000 francs, — sans compter les dépenses des jardins, les acquisitions d'immeubles, les dépenses imputées sur le produit des Forêts, et le reste.

Dès 1807, tout est en ordre et presque en état et l'Empereur peut ordonner, le 21 septembre, un de ces voyages, où douze à quinze cent personnes — les plus hautes en dignité de l'Etat — sont invitées, logées, meublées, et où trois mille, non des moindres, trouvent à dîner. C'est l'Empereur Ini-même qui donne ces chiffres dont, à priori, l'on reste sur-

3SW JOSÉrnTNF IMPÉRATRICE ET REINE

pris : la liste du voyage est loin en effet d'être si ample, bien qu'elle soit déjà longue : de personnages princiers, il y a la reine de Hollande, les Jérôme, les Murât, Stéphanie et son mari, Borghèse, le Prince primat et le grand-duc de Wurtzbourg, puis Talleyrand etBerlhier : et après, en tout, trente-cinq officiers, dames du palais et invités. Mais chacune des princesses a sa maison, chacune tient sa cour et reçoit alternativement. Rien que pour les étrangers, il y a cinq maisons à table ouverte : chez les deux secrétaires d'Etat, de France et d'Italie, chez les deux ministres des Relations extérieures et chez le ministre de l'Intérieur de France. Il y a table presque ouverte pour les Français chez Berthier, chez Duroc, chez les grands officiers et chez les maréchaux qui sont du voyage. Au total, cinquante-deux tables fournies par les cuisines de l'Empereur, onze cents lits établis dans l'enceinte du château et quatre mille fournis par la Cour aux personnes logées au dehors. C'est un Allemand, de la suite du grand-duc de Bade, fort précis et bien informé à l'ordinaire, qui fait ce compte. Or. ces lits, pour les plus petits seigneurs, imagine-t-or ce qu'ils coûtent? voici des musiciens logés dans une auberge à raison de 45 francs : ils sont à la vérité plusieurs ensemble ; mais le Badois paye une misérable chambre 18 francs par nuit et, quant à la mangeaille, si l'on n'est point de la Cour, on est rançonné comme en Calabre : celui-ci a payé 6 francs une tasse de thé et quelques raisins ; celui-là — c'est le cardinal Caprara — 600 francs pour un bouillon qu'il a pris

et un mauvais dîner qu'il a fait servir aux gens de sa suite. Il passe en vérité tout un monde, et un monde qui ne recule point à payer; chacun des membres du corps diplomatique a pris une maison- Comme il serait à Paris, constamment, à travers la petite ville, passent des cortèges d'ambassadeurs venant présenter leurs lettres de créance ou de recréance, et les voitures de gala défilent sous grande escorte, laissant voir détonnants costumes : le duc de Frias qui arrive d'Espagne; l'ambassadeur de la Sublime Porte qui présente ses nouvelles lettres, le général comU» de Tolstoï avec sa suite, et c'est, après, le prince de Nassau-Weilbourg, et c'est le prince de Waldeck, ce sont les princes de Mecklembourg.

Voici la vie : sauf les jours de chasse, marqués et désignés d'avance, Joséphine mène, la matinée et l'après-midi, la même existence que partout ailleurs. Toilette, marchands venus de Paris, déjeuner avec sa fille et ses dames, puis visites des personnes qui habitent le château et quelque ouvrage en main pour avoir l'air de s'occuper. A quatre heures, nouvelle toilette et, de cinq à six, avec l'Empereur qui, pour la première fois, sort de ses appartements où il travaille sans arrêt depuis sept heures du matin, promenade en calèche. On va loin parfois; l'Empereur s'arrête, interroge quelqu'un, des journaliers, un vieux prêtre, quelque ancien soldat, sur qui tombe ensuite la manne dorée. A six heures, toutes les tables sont en activité: on dîne, mal chez Ghampagny, très bien chez Mme de La Rochefoucauld, et chez le Grand

maréchal ; mais il faut être prié : si l'on n'a point d'invitation, on se réfugie à une dernière table qui est pour le commun. L'Empereur dîne seul avec Joséphine : il invite parfois les princes et les rois, mais personne n'est admis à sa table de droit et pour le temps du voyage.

Après dîner, on attend l'heure de se présenter chez le grand personnage désigné pour tenir la Cour : car il y a un règlement pour cela comme pour le reste : un soir, chez l'Empereur; un autre chez l'Impératrice, un autre chez la princesse Caroline, un autre chez la reine Hortense et soirées de spectacle, cela fait la semaine : point d'imprévu.

Si c'est chez les princesses, l'on monte vers huit heures ; l'on se place en cercle et l'on attend,; l'Impératrice entre, parcourt le salon, puis prend sa place et attend comme les autres : plus ou moins tard, l'Empereur arrive, s'assied près de Joséphine; on danse des contre-danses; il regarde, fait un tour, dit des mots, disparaît et chacun s'en va.

Quand c'est l'Empereur lui-même qui reçoit dans les Grands appartements, c'est pire. On entre dans l'antichambre: un chambellan annonce; au bout d'un temps plus ou moins long, on est reçu : quelquefois, ceux-là seulement qui ont les entrées ou tout le monde. On fait cercle, puis il y a musique : la Grassini, Crescentini, Paër, Brizzi ; et, après, les femmes s'asseyent par contenance à des tables de jeu jusqu'au moment où l'Empereur disparaît. Chez l'Impératrice, les mêmes divertissements, sauf la musique : TEmpe-

reur se promenant de long en large, les femmes assises en silence les unes à côté des autres, les hommes debout, collés contre la muraille.

Une fois, il y a un grand bal annoncé chez l'Empereur, et, à ce bal, la princesse Caroline et la princesse Stéphanie doivent mener un quadrille; mais, le soir venu, l'Empereur se trouve enrhumé, ne vienl pas ; il désire qu'on lui redonne le quadrille ; partie des danseuses sont reparties à Paris, d'autres sont naïades. Néanmoins, l'on se retrouve, l'on répète, l'on danse, l'on s'ennuie tout autant. Mais l'Empereur trouve la chose de son goût et la juge de bon style.

Les soirs de spectacle sont plus désirés ; ce sont les lundi, mercredi et vendredi, « comme autrefois »; la Comédie-Française doit alterner avec l'Opéra- Comique, le théâtre de l'Impératrice et la troupe italienne, mais la troupe de Feydeau, malgré la rentrée d'Elleviou, n'a point de succès près de l'Empereur; moins encore la troupe de Picard qui vient jouer la Manie de briller et les Ricochets ; et ce sont les Français qui ont tout l'avantage. Spectacle plutôt sévère : sur dix-huit représentations, douze tragédies : Horace, Iphigénie en Aulide, lihadamiste et Zénobie, Œdipe, Le Cid, Les Vénitiens, Mithridate, La mort de Pompée, Iphigénie en Tauride, Manlius, Rodogune, Nicomède ; on s'y endort quelque peu, les jeunes femmes d'abord et l'Empereur même. Les comédies sont aussi du genre sérieux : c'est Tartufe, le Philinte de Molière, le Joueur, les Châteaux en Espagne, l'Optimiste, les Précepteurs ; c'est son goût, cela et la

musique italienne, et l'on en trouve une preuve singulière dans les gratifications qu'il distribue aux acteurs; lui-même leur répartit une somme totale de Hl 750 francs. Là-dessus, 9 000 francs pour les trois acteurs de Feydeau, 78 500 francs presque uniquement à la troupe tragique, un trait de sa plume sur Desprez, Lacave, Dugazon et Mrae Thénard — des comiques — et, à leur place, 6 000 francs à la Grassi ni, autant à Paër, autant à Crescentini, 3 000 francs à Mme Paër et autant à MUe Delihu.

Il est à ce moment dans une telle passion de musique que souvent, après le spectacle, il fait revenir ses chanteurs dans le salon de l'Impératrice et les écoute jusqu'à une heure du matin.

Parfois, mais pour d'autres, il y a des divertissements d'un genre moins sérieux : le vieux Despréaux, le mari de la Guimard, donne des représentations à lui seul, où ses doigts, habillés de diverses couleurs, dansent sur une table, au son d'un violon, simulant tous les pas, toutes les attitudes, toutes les minauderies de ces danses qu'il connaît si bien; mais cela égaie quelque après-dîner chez les princesses ou chez M™1' de La Rochefoucauld, y alterne avec les jolies danses italiennes que met à la mode la charmante Mme Gazzani. L'Impératrice n'en voit rien.

A ces agréments de vie, trois fois la semaine, il faut joindre la chasse que la température fort basse rend singulièrement pénible. Même, malgré la volonté de l'Empereur, faut-il, à cause du mauvais temps, retarder d'un jour la Saint-Hubert dont la célébration

doit être accomplie selon les anciens rites, à commencer par la gratification de 3000 francs que Napoléon offre à l'équipage.

D'ex'.érieur, rien de plus beau que ces chasses à courre : depuis le Consulat à vie, M. d'Hanneucourt, capitaine des Chasses, s'est appliqué à recruter une meute qui, sinon par le nombre, au moins par le bel état et la bonne race des chiens, eût pu rivaliser avec les meutes royales. Tous les hommes de vénerie viennent des maisons du Roi et des princes ; les lieutenants des chasses et le porte-arquebuse sortent de ces anciennes familles qui, depuis Charles IX pour le moins, servent le Roi en ses plaisirs. A la tenue des hommes et des chevaux, rien à reprendre; c'est le grand style et la bonne façon ; et, de même est-il des hommes et des dames qui suivaient la chasse : ceuxci avec l'habit vert galonné en galons de vénerie faisant sur la poitrine une sorte de plastron d'or et d'argent, celles-là bien plus étonnantes et faisant un escadron volant à qui les admirations ne manquent point : d'abord, pour celles qui suivent à cheval, il y a eu l'amazone aux couleurs de l'équipage, mais cela a paru sombre et l'on s'est arrêté alors à l'amazone de casimir chamois avec parements et collet verts brodés en argent ; sur la tête un chapeau de velours noir à grandes plumes blanches. Pour celles qui suivent en voiture, et ce sont presque toutes, on trouve mieux. En ce temps, Leroy triomphe dans ce qu'il appelle les habits de chasse : une redingote de velours courte qu'on porte sur une robe de satin blanc. L'Em-

pereur ayant désiré que les dames de la Cour reçussent un costume et l'Impératrice y ayant accédé comme de juste, Leroy est naturellement appelé au conseil, propose et fait adopter son habit de chasse et il ne s'agit plus que d'en déterminer la couleur. On imagine qu'il sera plus brillant que chaque maison princière ait la sienne : l'Impératrice adopte le velours amarante brodé d'or, la reine de Hollande prend le bleu et argent; à la grande duchesse de Berg revient le rose et argent, et à la princesse Pauline le lilas et argent; cela en velours, traversé d'une écharpe de satin blanc et porté sur une robe aussi de satin blanc, brodée en or ou argent; les bottines pareilles à la redingote, la toque de même couleur, brodée et couronnée de plumes blanches. N'est-ce pas en vérité joli à voir, ce cortège passant dans les avenues de Fontainebleau, et les calèches menées à la d'Àumont, et les calèches menées à l'Espagnole, et les piqueurs en livrée de chasse, et toute la vénerie, et les pages, et les amazones, et l'immense suite, et les mamelucks porte-arquebuses, et, dans les abois, les fanfares éclatant, et la Bonaparte sonnant pour la Royale.

Ce qui manque le plus, c'est le gibier. Malgré les efforts faits depuis 1805 pour repeupler en fauves la forêt, on n'est arrivé qu'à des résultats singulièrement médiocres. On n'a pu songer à rétablir les anciennes capitaineries et, pour appliquer sérieusement les règlements édictés pour la protection des plaisirs de VEmpereur, il ne suffirait point des arrêtés pris par le

préfet de police, il faudrait, dans la législation, des changements qui eussent paru singulièrement tyranniques. On se contente donc de poursuivre une quarantaine de mauvais cerfs qui ont été apportés du Hanovre et du reste de l'Allemagne et qui, dans une forêt de vingt lieues de tour, sur laquelle le braconnage prélève une forte dîme, ont encore des velléités de retour et des envies de déplacement. L'Empereur, qui aime surtout en la chasse l'exercice violent qu'elle procure, qui, en tout cas, n'a ni principes, ni éducation de veneur, court ventre à terre, à droite et à gauche, sans suivre régulièrement. Les officiers de vénerie font de leur mieux, mais, devant les résultats, les étrangers, tels que Metternich, sourient.

Telles sont les splendeurs de ce premier séjour à Fontainebleau qui marque dans l'histoire de l'Empire comme l'époque du plus grand luxe, de la plus forte dépense, qui constitue la plus vive et la plus sérieuse tentative qu'ait faite Napoléon vers le rétablissement intégral des divertissements de l'ancienne Cour. Qu'y manqua-t-il pour qu'on s'y plût? « C'est singulier, disait-il, j'ai rassemblé à Fontainebleau beaucoup de monde, j'ai voulu qu'on s'amusât, j'ai réglé tous les plaisirs et les visages sont allongés et chacun a l'air triste et bien fatigué. — C'est, lui répondit Talleyrand, que le plaisir ne se mène point au tambour el qu'ici comme à l'armée, vous avez toujours l'air de dire : Allons, Messieurs et Mesdames, en avant marche ! »

Joséphine avait du moins eu pour se distraire

un peu, durant ce voyage, l'illusion qu'elle avait inspiré un dernier amour — celui que toute femme envie et qui lui semble aussi doux et cher qu'à l'automne, en un beau jour, les derniers rayons du soleil couchant. Il se trouvait là un jeune prince de jolie figure et d'aimable prestance, amoureux un peu, faut-il l'avouer, des femmes dont surtout l'on avait parlé. C'était ce prince de Mecklembourg-Schwerin qui afficha si haut sa passion pour Mme Récamier : en ce moment il était tout à l'Impératrice : croyait-il que les troupes françaisesen quitteraient plus vile ses Etats? Elle, en riait et s'en amusait doucement : Napoléon commença aussi par en rire; mais, soit que ces mines persévérantes l'agaçassent, soit plutôt qu'il lui fût revenu que ce jeune prince s'était fait la coqueluche du faubourg Saint-Germain, pour avoir dit un jour, en entrant dans un salon : « Point de diamants, point de cachemires, bonne compagnie ; » il le lui fit payer — et cela coûtait cher d'avoir chez soi de l'armée française. Le prince de Schwerin n'en garda point rancune à Joséphine ; après le divorce, il lui proposa tout net d'épouser.

On n'en était pas loin, de ce divorce, lorsque de Schœnbriinn, l'Empereur décida que la fin de l'automne de 1809 se passerait à Fontainebleau. Il y eut une belle liste de voyage, plus de soixante-dix personnes, tous les ministres, les présidents des sections du Conseil d'Etat, les femmes des grands officiers et des principaux officiers, sans parler de la Cour entière, et de Madame, et de Julie, et d'Hortense, et de Pau-

line ; mais, comme on sait, maigre la belle liste, personne ne se trouva présent lorsque, le 26 octobre, à dix heures du matin, l'Empereur arriva, et quand, dans la journée, Joséphine accourut en grande hâte de Saint-Gloud, elle vit bouchées et murées les portes qui faisaient communiquer son appartement avec celui de Napoléon. Ce fut en apparence, durant ces vingt jours, du 26 octobre au 14 novembre, la même vie qu'on avait menée en 1807 : point de tragédies pourtant sur le théâtre; c'est au palais qu'on la donne. Il ne se joue que deux comédies : le Secret du Ménage et la Revanche; puis, quantité d'opéras italiens; un acte de celui-ci, un acte d'un autre. Gela occupe trois soirées : les autres, il y a réunion chez les princesses, cercle chez l'Empereur, parfois grand bal. Lorsqu'on n'est de rien d'officiel, l'on s'amuse à des petits jeux chez Mme de La Rochefoucauld.

Pour les dîners, l'Empereur lâche un peu de l'étiquette : il ne dîne plus seul avec l'Impératrice ; il n'admet point uniquement des princes ou des princesses à sa table; chaque jour il y veut du monde, des ministres, même les sénateurs qui sont du voyage, même Fontanes, même les sénateurs députés du royaume d'Italie.

Presque chaque jour, longuement, éperdument, il chasse : des chasses qui durent cinq à six heures d'horloge, où il éreinte ses chevaux, fait vingt lieues à pleine course. Les jours où Ton ne chasse pas à courre, on chasse à tir ; pour la première fois on chasse aux toiles; on rabat quatre-vingts sangliers

dans une sorte de cirque au milieu duquel est un grand échafaudage pour les chasseurs, et les dames regardent la tuerie d'une tribune qui a huit mètres de côté.

Il faut à l'Empereur du gai, il lui faut du mouvement, il lui faut des distractions violentes et fortes : il a pris son parti, est décidé au divorce, le marque par mille endroits : au spectacle, ce n'est plus lui qui, durant l'entr'acte, quitte, comme il faisait d'habitude, sa place à droite de la scène, qui vient à l'Impératrice pour bavarder; c'est elle qui, deux fois en une seule soirée, vient près de lui « et avec bien moins d'assurance que de coutume ». Toute la Cour note les préférences données aux Bonaparte, le délaissement où se trouve Joséphine. A quoi bon la ménager à présent, à quoi bon devant celle qui va cesser d'être la souveraine, garder les formes et l'attitude que Ton doit seulement à celle-ci ; « et, durant que Joséphine fait le tour du cercle pour adresser à chaque personne, selon son habitude, une parole obligeante, les dames du Palais s'asseyent, rient, causent tout haut avec les officiers ». La pauvre femme, quel calvaire elle gravit, en sa grande parure, des fleurs au corsage, le diadème de diamants en tête, un sourire de danseuse sur ses lèvres contractées, forçant sa voix à se faire aimable et douce, son cerveau à se souvenir de ces inutilités mondaines qui flattent les gens ! Sitôt qu'elle rencontre seul un grand officier qu'elle peut prendre à part, un ministre, un grand dignitaire, un homme quelconque, si petit personnage soit-il, qui

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