‹ Joséphine, impératrice et reine, 1804-1809Chapitre 94 sur 104 · LES VOYAGES AUX EAUX · texte numérisé non relu

LES VOYAGES AUX EAUX

lui paraisse dans le secret, elle se précipite : « Qu'at-il dit? que fera-t-il d'elle? pourquoi la porte condamnée? pourquoi cette froideur afFectée? qu'est-ce que sera son avenir? » Et rien, pas de réponse, des paroles vagues, des airs gênés. Et il entre quelqu'un, et il faut étouffer ses larmes, assurer sa voix, reprendre son sourire, et s'habiller, et paraître. Sans doute, ce Fontainebleau qui vit des drames plus sanglants, n'en vit point d'aussi poignants, où l'humanilé fût plus déchirée, où un cœursaignât davantage.

Jusqu'ici, en ces petits voyages, Joséphine n'est qu'à l'état de satellite de l'astre dont vient toute lumière ; l'éclairé- t-il, elle brille d'un éclat incomparable ; la prive-t-il de ses rayons, sa gloire s'éteint et elle retombe au néant. Ne faut-il point la regarder à présent seule, marchant d'elle-même et faisant à elle seule son rôle d'Impératrice? Sans doute, elle ne sera jamais qu'un reflet; les honneurs qu'on lui rendra ne s'adresseront à elle que par raccroc ; le train qu'elle mènera ne sera qu'un train de circonstance et les paroles qu'elle prononcera, lui auront d'avance été dictées ; néanmoins, cela a sa curiosité et il le faut voir.

Ce n'est point une médiocre affaire qu'un voyage aux Eaux de Sa Majesté l'Impératrice, surtout en l'an XII (1804), tout au début, lorsque l'Empereur est tout neuf en la dignité impériale, qu'il prétend la maintenir entière et ne laisser faire à sa femme que

ce qui convient à une grande souveraine. Avant même qu'on se mette en route, les frais courent grand train. 11 a fallu acheter des chevaux et des voitures, quarante-sept chevaux qui coûtent 67 214 francs, et huit voitures ; quatre berlines, deux cabriolets, une chaise à ressort et une calèche pour 26 772 francs ; une dizaine de mille francs encore de harnais et de réparations. Puis, l'Empereur ne pouvant souffrir que, à Aix-la-Chapelle, ville impériale, son épouse descende à l'auberge, a fait acheter, tout meublé, l'hôtel de M. Jacobi, conseiller de préfecture. « C'est, dit-on dans les journaux, un des plus beaux bâtiments qui décorent 4a ville. » Aussi, est-ce peu le payer que 144 000 francs. De plus, il a fallu se précautionner de présents à donner, tels que colliers, boucles d'oreilles, bagues, épingles et boîtes, et Alargueritte en a fourni pour 36 000 francs, tandis que Commun fournissait pour 2 880 francs de schalls destinés au même usage.

La partie de la Maison d'honneur désignée d'abord pour accompagner l'Impératrice est nombreuse ; mais beaucoup trouvent des prétextes et, à la veille du départ, il reste seulement le premier écuyer, M. d'Harville ; un écuyer cavalcadour, M. de Fouler ; deux chambellans, MAI. de Beaumont et d'Aubusson; la lame d'honneur et trois dames du palais : Mme' de La Rochefoucauld, de Luçay, Auguste Colbert et de Vaudey ; il est vrai que M"e Lucie de Luçay accompagne sa mère et remplace agréablement M1"6 Rémusat. Il y a, de plus, le secrétaire des Comman-

déments et, pour le matériel, un maître d'hôtel contrôleur, un maître d'hôtel ordinaire, deux huissiers, dix valets de pied, toute la Chambre et un détachement d'importance des cuisines et de l'office. L'écurie, comme de juste, précède avec les équipages aux ordres de Guérin père. C'est cinquante personnes pour le moins.

Pour voiturer tout ce monde (sauf les gens des écuries qui ont pris les devants et dont le voyage coûte, avec la nourriture des chevaux, 8 900 francs), il faut, à chaque poste, soixante-dix-sept chevaux, menés par vingt-quatre postillons. L'Impératrice et ses officiers d'honneur partent directement de Saint- Cloud ; les gens sont conduits à Saint-Denis par les voitures de la Maison : c'est une économie de quatre postes et demie, dont la ci-devant royale qui compte double. A deux francs par cheval, à trois francs par postillon, cela monte : En voici pour 12 216 francs.

On marche, gendarmerie aux portières et des sousofficiers courant avec les piqueurs au-devant des voitures; à chaque ville où il y a garnison, un fort détachement de cavalerie vient au-devant de l'Impé ratrice ; vingt-cinq coups de canon à l'entrée, autani à la sortie, et toute la troupe en haie. C'est ainsi à Soissons où l'on arrive à trois heures et demie ; on ne s'est arrêté jusque-là qu'un quart d'heure pour déjeuner et, à Soissons, on ne passe que le temps des discours à la porte de la ville ; on traverse au pas, crainte d'accident. Très tard, on arrive à Reims où tout est illuminé, mais où rien n'est préparé pour le

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coucher. A grand'peine, l'on trouve des gîtes, mais ce qui fait oublier toute la peine, c'est la brillante garde d'honneur que le sénateur général Valence est venu commander en personne, c'est l'accueil chaleureux de la population et l'enthousiasme que témoigne l'armée. En gratifications, M. d'Harville s'allège de 3 100 francs et Reims laisserait un fort bon souvenir sans un accident survenu au général Valence, son cheval, effrayé des tambours et des trompettes, se renversant sur lui. On vient coucher à Sedan : fort joli discours du sous-préfet, M. Philippoteaux, et du maire, M. Poupart de Neuflize, qui reçoit tout de suite 3 600 francs pour ses pauvres; il présente la veuve d'un officier mort à l'armée : 600 francs. La journée du lendemain est singulièrement dure. Jusqu'à Rethel, « la grand'route est épouvantable », mais cVst bien pis encore quand on l'a quittée. Des chemins où il semble que nulle voiture n'a jamais passé. A la nuit tombante on arrive à une montagne près de Feulen qu'on ne gravit qu'à grand'peine. On soutient les voitures avec des cordes ; l'Impératrice, qui a si grand'peur, pousse des cris, veut à toute force descendre. C'est l'Empereur lui-même qui a marqué l'itinéraire : il a pris pour une route construite un chemin qui est à faire : et, m ilgré les avertissements des gens du pays, l'on n'a point osé se détourner. Force est, la nuit tout à fait tombée et les chevaux fourbus, de s'arrêter à un petit village appelé Marche où toute la suite s'entasse dans une mauvaise maison, les favorisés sur des matelas, les autres uans des auges. Au

petit jour, on repart, laissant 1 420 francs pour ce gîte infâme. Dix lieues encore de ce supplice, de ces constantes inquiétudes, de celte terrible fatigue. Enfin, à deux lieues de Liège, on arrive au bac pour traverser la Meuse et dès lors, un site divin, une réception à miracle ; on traverse le fleuve dans une jolie barque ornée d'orangers et de feuillages ; les troupes sont sous les armes, tout est illuminé et l'on a apprêté un beau feu d'artifice. On couche à Liège, à la préfecture et, après avoir laissé 1 500 francs de gratification, le lendemain matin, on repart pour Aix-la-Chapelle où l'on arrive enfin à cinq heures et demie du soir. Comme de juste, à l'extrême frontière du département de la Roër, on rencontre les généraux commandants, un escadron du 23e chasseurs et la gendarmerie nationale ; à la montagne qui domine la ville, les autorités civiles ; à la barrière, arcs de triomphe, salves d'artillerie, l'infanterie (19e et 30e de ligne) bordant la haie et, à la maison — au paiais de Sa Majesté — garde d'honneur à pied et à cheval. Il en coûtera cher pour ces honneurs : on donnera 508 fr. 62 au détachement de gendarmerie, 9 818 francs aux détachements du 19e de ligne et du 23e chasseurs, 250 francs à la musique, 3 465 francs aux sous-officiers attachés à la suite de l'Impératrice, 2 600 francs aux officiers de la garde d'honneur et on achètera encore des bottes que l'on paiera 180 francs pour les sous-officiers d'escorte, et l'on fournira de bonnets à poil pour 2 375 francs les grenadiers du 19e de ligne.

Voici l'Impératrice en son palais : c'est une masure, petite et triste, où il est impossible qu'on se loge. On est, de plus, fort inquiet d'une des voitures de suite dont on n'a point de nouvelles depuis vingt-quatre heures et qui n'arrive qu'à trois heures du matin après des aventures sans nombre. Une des femmes de l'Impératrice, Mm0 Saint- Hilaire, est assez blessée et se plaint à grands cris qu'on n'ait point envoyé l'armée au-devant d'elle ; un valet de pied a un bras démis. Tout cela fait du noir : de plus, ces dames trouvent la ville affreuse : on est sous la pluie depuis le départ de Paris et cela n'embellit point les rues. Enfin, le soleil reparaissant, l'Impératrice déménage de son vilain palais pour aller occuper la préfecture qu'a cédée avec empressement la belle Mrae Méchin, la victime de Viterbe, et où Mme Gay, la femme du receveur général, a fait porter ses plus jolis meubles. Pauvre Sophie Gay ! Elle compte que du coup, elle va s'introduire à la Cour, qu'on lui passera son divorce avec Liotier, ses incartades au temps du Directoire, sa lettre sur Mme de Staël et ses romans et que, en l'Impératrice, elle va retrouver la vicomtesse ; mais elle compte sans l'Empereur et elle en sera pour son voyage.

L'Impératrice, d'ailleurs, ne voit guère comme société, en dehors de ses dames et de Mme Méchin, que deux ou trois Allemandes, femmes de généraux, Mme de Sémonville, femme de l'Ambassadeur à La Haye, venue pour soigner sa fille, Mme Macdonald, presque mourante, puis Mme Franceschi, Mrae de Léry,

la fille d« Kellermann, et quelquefois des dames comme Mme de Goigny et Mrae de Durfort accourues aux eaux pour solliciter : celles-ci ont, en leur nièce et cousine, Mme de Luçay, la meilleure des introductrices et si elles n'obtiennent point les radiations qu'elles désirent, qui donc y parviendra?

Les bains sont la grande affaire, car Joséphine n'en espère rien moins que raffermissement delà dynastie et Corvisart lui-même en est venu surveiller l'effet; mais cela n'empêche point les promenades : on est d'autant plu*, empressé d'en faire qu'Aix est horrible et que la population est des plus vilaines. On va à la Borsette, on visite les ruines des abbayes et des châteaux carolingiens, on déjeune sur l'herbe, on chasse au renard et aux lièvres, l'on inspecte les manufactures de drap et d'aiguilles, l'on descend dans des mines de charbon ; puis, il y a le religieux : les visites au trésor, la vénération des reliques de Charlemagne, dont l'Impératrice emporte quelque fragment; il y a la fête de Gharlemagne, avec la Cour, les autorités, la troupe en grande tenue, et des messes, et des discours, et des trônes, et toutes les splendeurs officielles : MUe de Luçay quête, mais presque pour rien. Le soir, pour divertissement, on a d'abord l'opéra allemand, mais ce sont les plus détestables acteurs el l'on a grand'peine à rester jusqu'au bout. Joséphine préfère voir la petite naine Nanette Stocker, haute de dix-huit pouces, qu'elle comble de jolis présents, ou faire découper par le silhouetteur Bronch, des portraits d'elle et de sa Cour. Le silhouetteur n'y perd

point, car on lui paye chaque silhouette neuf napoléons, mais c'est si amusant de voir ainsi courir les ciseaux sur le papier noir.

Cela n'est guère impérial, mais pour illustrer lt séjour, voici venir, de Paris, Picard aîné avec une bonne partie de la troupe du théâtre de l'Impératrice. Mauvaise spéculation : après avoir ri d'abord aux pièces bourgeoises, les dames et l'Impératrice même trouvent Picard mauvais ton; ou ne sort pas de la diligence et de la rue Saint-Denis. Cela n'empêche point le public de s'y porter et les domestiques de la Maison d'en faire leurs délices, mais avec la salle comble, c'est à peine si l'on a 1 200 francs de recettes et les 46 000 francs de gratification que reçoit Picard ne payent point son voyage.

Peu à peu, le soir, Joséphine se restreint à son trictrac, au whist, aux petits jeux, durant que ses dames s'occupent au loto et c'est ainsi, sauf lorsque l'Impératrice donne bal et que la ville lui rend sa politesse : alors, de son trône, Joséphine, sans rire, voit danser sur le dos des braves Allemandes les robes de réforme quelle a données à ses femmes de chambre et dont celles-ci font bon commerce.

On s'est fait une vie assez douce remplie par les bains, les promenades, les parties de campagne, les excursions, pas mal de musique et de la conversation ; l'étiquette s'est relâchée au point que l'Impératrice s'en va déjeuner sur l'herbe, qu'on s'assied en sa présence et que même un général, ne trouvant point de meilleur siège, s'installe commodément sur le divan

voyage sur les bords du riiin 407

où elle est assise; n'étaient les gratifications énormes aux ouvriers des manufactures (3 600 francs), ai:x assistants de l'évêque (1 200 francs), aux montreurs de reliques (600 francs), au directeur et aux chanteurs du théâtre (2 640 francs); n'étaient les aumônes s-i largement répandues qu'elles passent 33 000 francs; n'était la dépense qui, pour l'office, la cuisine, la cave, le logement des gens, atteint 154 823 fr. 78, peu de chose distinguerait l'Impératrice d'une baigneuse de grande qualité, une de ces Russes qui alors ne venaient aux eaux qu'avec maison complète et train de reines. 11 y faut de l'argent certes, car ce voyage d'un mois coûte à la maison 523 921 francs. Mais qu'est cela? Au moment où toute la Maison se réjouit de retourner à Paris, où le contrôleur, qui est le grand maître du voyage, est déjà parti, voici qu'on apprend que l'Empereur arrive de Boulogne ; voici qu'on expédie de Paris en toute hâte les grandes livrées des valets de pieds, des cochers et de tous les gens de l'écurie ; voici que l'Impératrice appelle chacune de ses dames pour les prévenir en particulier qu'elle accompagne l'Empereur à Mayence, que, durant son séjour, elle recevra des électeurs, d'autres personnes et particulièrement le prince de Bade et sa famille et qu'elles ne peuvent se dispenser de faire venir chacune une ou deux robes parées, même brillantes, et leurs diamants. Désolation générale, cris et larmes, désespoir de Mme de La Rochefoucauld « à cette tuile qui tombe sur sa caisse et l'enfonce ». Il faut se garder de la plaindre : du coup, elle emporte de la caisse mieux

garnie de M. d'Harville, cent louis pour ses toilettes et elle trouvera moyen de faire des économies.

Désormais, l'Empereur arrivé, silence dans les rangs : l'Empereur parle seul ; étiquette sévère, l'Empereur l'ordonne; exactitude rigoureuse. l'Empereur n'attend pas : il faut, tout le jour, être en parade; l'on se couche quand il lui convient, c'est-à-dire vers une heure du matin el l'on part quand il lui plaît, vers les sept heures. Comme entrée de jeu, dès l'annonce de son arrivée, les dames du Palais ont dû sortir de la préfecture et s'installer à l'auberge, et lorsqu'elles rentrent là, éreinlées des parties continuelles, impossihle de fermer l'œil, car les punaises ne respectent rien. L'Empereur reste dix jours et, chaque jour, cérémonies en grand costume, tantôt pour la remise des nouvelles lettres des ambassadeurs, tantôt pour des Te Deum, tantôt pour des fêtes de la ville; puis, visite en détail de toutes les manufactures, courses dans tous les environs; le soir, dîner, spectacle, jeu, salon. Le 25 fructidor (12 septembre), l'Impératrice part pour Cologne où l'on est assez bien logé; mais c'est la même vie et Joséphine qui, depuis quinze jours, est tourmentée par la migraine, n'en doit pas moins suivre et faire bonne mine au duc de ttavière. C'est à cinq heures du matin que l'Empereur a fixé le départ de Cologne le 29 (16 septembre); Joséphine parvient à le faire retarder jusqu'à midi : aussi n'arrive-t-on que dans la soirée à Bonn et les dames sont logées dans une maison inhabitée. De là à Coblentz où l'on est distribué par billets de logement

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