‹ Joséphine répudiéeChapitre 106 sur 165 · JOSÉPHINE ET LES ENFANTS · texte numérisé non relu

JOSÉPHINE ET LES ENFANTS

des hommes paraissent polis et des enfants bien appris. Joséphine a donc beau faire : les joies qu'elle suggère aux enfants qu'on lui amène ne sauraient les rendre naturels et simples; elles les laissent toujours apprêtés et courtisans, et elle estime dès lors que c'est leur façon d'être habituelle et qu'ils sont toujours aussi aimables.

Même ses petits-enfants à elle, si diables qu'ils se croient et qu'elle les croie, sont emprisonnés par l'étiquette et garrottés par le cérémonial ; elle les gâte certes, et de tout son cœur, mais ils n'en vivent pas moins à part, isolés, prisonniers de leur grandeur précoce et déjà en dehors de l'humanité. Elle leur donne à chaque visite tout ce qu'ils souhaitent et bien plus : ce qu'il y a de plus cher et ce qu'on fabrique de plus ingénieux, des jouets où s'est épuisé le génie du fabricant et qui n'ont qu'un malheur, c'est de n'être pas des jouets. Elle envoie chaque mois aux petites « princesses d'Italie » une caisse pleine de chez Leroy. Il y en a pour 1 401 francs en novembre, pour 1168 francs en décembre 1812. Si tôt que la coquetterie vienne aux filles, est-ce à deux ans ?

Pourtant, c'est ici la consolation principale et la joie de Joséphine : elle est très grand'mère, du moins tant qu'elle peut, étant impératrice, et lorsque ses petits-fils viennent la voir, — ce qui est fréquent, — elle s'en trouve d'autant plus heureuse que c'est presque la seule distraction qu'elle reçoive.

A Paris, en effet, dès le retour de l'Empereur, tout a été mis en branle. Il faut qu'on s'amuse, ou qu'on

en ait l'air, qu'on fasse du bruit, qu'on ne pense pas. Les princesses sont requises de rendre à la société du mouvement et de la gai té et au commerce des profits. On danse tant qu'on peut et par ordre. De Malmaison, Joséphine entend les lointains échos de ces tristes fêtes, les bals des « jambes de bois ». Elle ne parvient pourtant pas à s'en désintéresser entièrement et, à défaut d'y paraître, il faut du moins qu'on en fasse chez elle quelque répétition. Lorsque, aux Tuileries, le 2 mars, Hortense donne une seconde représentation de son quadrille des Péruviennes, c'est Joséphine qui paye les costumes qu'il a fallu remplacer, et elle s'en fait, chez Leroy, une note de 2 030 francs. Il est vrai qu'on est venu l'en distraire en lui en offrant la primeur. Et, ce jour-là, peut-on croire qu'elle a revêtu ce costume chinois que viennent, pour 985 francs, de lui faire les tailleurs Léger et Michel, ou bien est-ce quelqu'un de la Maison qu'elle a ainsi envoyé aux Tuileries?

Certes, elle a besoin de se distraire comme elle peut, car Malmaison, si triste à l'hiver, est de moins en moins fréquenté. Si près de Paris et sous l'œil de l'Empereur, on n'y peut admettre que des personnes présentées et les personnes présentées sont prises chaque soir par les bals des princesses et par les fêtes officielles. Joséphine y ressent donc, bien plus vivement qu'à Navarre, l'obligation d'obéir aux règles de la Cour, en n'étant plus de la Cour, et de subir les contraintes de l'étiquette sans avoir aucun des agréments de la représentation. De plus, ce sont, sans

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cesse, de la part de la Maison d'honneur, des moues ei des récriminations. Où sont les avantages et les honneurs qu'on avait promis ? Où la parité avec la Maison de l'Empereur ? Et c'est pour n'être de rien, ne participer à rien, à moins d'avoir d'ailleurs un titre et une fonction, qu'on s'est réduit à un tel esclavage ? Par les visiteurs qui tous sont de la Cour, y ont un rang, ou du moins y paraissent, on a les oreilles rebattues de fêtes où l'on est point admis, de splendeurs qu'on ne connaît point et de faveurs où l'on n'est point initié. A cette perpétuelle tentation, il faut, par une obligation où le cœur, ni même le devoir n'entre pour rien, préférer cette vie qui a de la campagne tous les ennuis et de la Cour toutes les servitudes. La vanité étant l'ordinaire mobile qui, avec une sorte de misère, fait rechercher de telles places, il est juste que, dans la maison de Joséphine, — devenue la maison de Tantale, — on passe très vite de l'envie à la haine et de la haine à l'exaspération.

Au printemps, un peu de calme se fait. L'Empereur parti, les violons licenciés, les visiteurs reviennent à Malmaison. Le beau temps a rendu le séjour moins pénible et les contacts moins continus. En mai, Joséphine passe quelques jours à Saint-Leu et cela fait quelque liberté. Enfin, en juin, Hortense va prendre les eaux à Aix-les-Bains, et elle confie ses enfants à sa mère pour le temps de son absence. Gela fait une grande joie pour Joséphine, quoiqu'il s'y mêle des inquiétudes, car elle a un peu peur de sa fille, qui professe en .matière d'éducation, des doc-

trines strictes qu'elle s'est appropriées à l'Institut de Saint-Germain. Quand Hortense est présente, elle tressaille au moindre bruit, s'inquiète au moindre retard et s'affole à la moindre indisposition. Comme Joséphine la connaît telle, la mère la plus tendre, la plus '•réglée et aussi la plus craintive, il faudra quelle lui rende compte de tout heure par heure. Cela peut durer longtemps, car cette mère, lorsqu'elle s'absente, ne connaît plus le retour; en 1810, elle a quitté le petit Louis le 9 avril, le grand-duc de Berg le 21 mai, et elle ne les a retrouvés, par un ordre de l'Empereur, qu'à la fin de septembre; en 1811, elle a disparu en juin pour ne revenir qu'en novembre ; il est vrai que ses fils eussent été assez grands pour comprendre ce qu'ils ignoreront tant qu'elle vivra; en 1812, elle a emmené les enfants à Aix-la-Chapelle ; mais, en 1813, elle les laisse lorsqu'elle part en juin pour Ai x-1 es- Bains et elle ne rentrera qu'à la fin d'août.

Ce séjour à Malmaison a laissé aux enfants des souvenirs si profonds que le cadet, Louis, alors âgé de cinq ans — celui qui fut l'empereur Napoléon III, — les a retracés près de soixante ans plus tard dans quelques pages de mémoires restés inédits : « Je vois encore, a-t-il écrit, l'impératrice Joséphine dans son salon, au rez-de-chaussée, m'entourant de ses caresses et flattant déjà mon amour-propre par le soin avec lequel elle faisait valoir mes bons mots. Car magrand'mère me gâtait dans toute la force du terme, tandis qu'au contraire, ma mère, dès ma plus tendre enfance, s'occupait à réprimer mes défauts, et à développer

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oies qualités. Je me souviens qu'arrivés à. J^Ial maison, mon frère et moi nous étions maîtres de tout faire. L'Impératrice, qui aimait passionnément les plantes et les serres chaudes, nous permettait de couper les cannes à sucre pour les sucer, et toujours elle nous disait de demander tout ce que nous voudrions. Un jour qu'elle faisait cette même demande, la veille d'une fête, mon frère plus âgé que moi de trois ans et par conséquent plus sentimental, demanda une montre avec le portrait de notre mère ; mais moi, lorsque l'Impératrice me dit : « Louis, demande tout « ce qui te fera le plus de plaisir », je lui demandai d'aller marcher dans la crotte avec les petits polissons. Qu'on ne trouve pas cette demande ridicule, car, tant que je fus en France où je demeurai jusqu'à sept ans, ce fut toujours un de mes plus vifs chagrins que d'aller dans la ville en voiture à quatre ou à six chevaux. Lorsque, en 1815, avant notre départ, notre gouverneur nous conduisit un jour sur le boulevard, cela me fit éprouver la plus vive sensation de bonheur qu'il me fût possible de me rappeler.

« Gomme tous les enfants, mais plus que tous les enfants peut-être, les soldats attiraient mes regards et étaient le sujet de toutes mes pensées. Quand, à Malmaison, je pouvais m'échapper du salon, j'allais bien vite du côté du grand perron où il y avait toujours deux grenadiers qui montaient la garde. Un jour que je m'étais mis à la fenêtre du rez-de-chaussée de la première pièce d'entrée, j'entrai en conversation avec un des vieux grognards qui montaient la garde. Le

factionnaire qui savait qui j'étais me répondait en riant et avec cordialité. Je lui disais — je m'en souviens — : « Moi aussi je sais faire l'exercice ; j'ai un petit fusil. » « Et le grenadier de me dire de le commander et alors me voilà lui disant : « Présentez armes! Portez armes! Arme bras! » Et le grenadier d'exécuter tous les mouvements pour me faire plaisir. On conçoit quel était mon ravissement; mais, voulant lui prouver ma reconnaissance, je cours vers un endroit où Ton nous avait donné des biscuits. J'en prends un et je cours le mettre dans la main du grenadier qui le prit en riant, tandis que moi, j'étais heureux de son bonheur croyant lui en avoir fait un grand. » Voilà la version du petit-fils où il semble que se trouve dépeinte et caractérisée la vie entière des enfants princiers. Ils ne sauraient avoir des camarades et des amis ; ils ont des familiers et des serviteurs. Ils sucent des cannes à sucre poussées dans des serres, mais comme ils préféreraient du bois de réglisse acheté chez l'épicier ! ils commandent l'exercice à des grenadiers de la Garde, mais c'est faute de jouer à la guerre avec des gamins de leur âge, de donner et d'embourser de bons coups. Quelque prétention qu'on ait d'en faire des hommes, ils restent des orinces, et le mieux est sans doute qu'ils soient élevés pour ce métier, puisque, à l'éducation d'homme qu'on voudrait leur donner, ils apprendraient seulement que la flatterie est de tous les âges et que chez les enfants il y a déjà des âmes de courtisans et de valets.

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