L'OFFICINE DE TRAHISON S
Ces choses d'ailleurs se passent loin, et les inquiétudes, si vives soient-elles, n'ont pas cet accent pressant, désespéré, des événements tout proches ; elles n'agissent point à chaque heure sur l'esprit, ne l'obsèdent pas, elles ne donnent pas la fièvre. À cinq cents lieues de distance, à dix jours de poste, les nouvelles s'évaporent, perdent en acuité à proportion qu'elles s'éloignent. On ne les réalise pas et à quoi bon ? Lorsqu'elles parviennent, comme elles sont vieilles, en quelque sorte inutiles, car, depuis ce qu'elles annoncent, que ne s'est-il passé ? Au contraire, c est hier, c'est aujourd'hui, ces batailles sur le sol français et, en se penchant, on en entend le canon. Par bribes, à Mal maison, on accroche des lambeaux de vérité; Hortense apporte les bulletins qu'a reçus Marie-Louise ; Savary envoie des annonces de victoires ; mais, par ailleurs, on se trouve renseigné des revers et, tandis que Joséphine attend et espère le triomphe, autour d'elle, on prépare et on escompte la défaite.
Ici est une des officines de trahison. Vitrolles, qui doit à Joséphine le titre de baron de l'Empire, la place d'inspecteur général des bergeries, un siège au conseil général des Basses-Alpes, échange, chez la princesse de Yaudemont, les idées de conspiration avec le duc Dalberg, l'abbé Louis et Roux-Laborie. Un des premiers auxquels il se confie, c'est Montlivault, l'intendant àé Joséphine, et, en même temps, Somalie a noué partie avec des habitués de Malmaison, MU. do Vanteaux. de Geslin et de Goësbouc, fournisseurs de
Tannée de Paris, royalistes zélés, qui, chaque jour, donnent le. mouvement des effectifs d'après le nombre des rations. Par Le fiancé de M"* Case, le colonel Maillard de Liscourt, détaché à la poudrerie et arsenal db Grenelle» on a L'état des munitions et des armes ; et les fusils ne sont pas distribués ; les cartouches sont reo*» plies de charbon au lieu de poudre ; les gargousses ne portent pas le boulet... Et M ma de Rémusai s'agite et se démène entre son eousin M. Pasquier et son ami le prince de Bénévent : c'est elle qui, tout à L'heure, organisera L'étrange comédie du départ de Talleyrand. Des Viel-Gastel aux Turpin c'est un échange d'espérances qui tantôt se trouveront réalisées, et quels vices éminents rend donc H. de Pourtalàs à son souverain le roi de Prusse, pour que, à la cour la plus aristocratique d'Europe, Tune des places les pies hautes soit réservée au petit-fils du porte-halle de Neuchàtel ?
Tout ce mo&de perle, écrit, conspire sans que Joséphine, toute à ses inquiétudes, ait le moindre soupçon de ce qui 3e passe dans sa maison. Elle n'est pas agitée seulement par les nouvelles d'Italie, par Les événements de France ; elle craint pour elkrmême, pour sa dotation, pour son revenu immédiat. L'Empereur ne vient-il pas d'écrire à La BooiJlerie qu'on ae devra désormais payer que par à -comptes, d'un chiffre insignifiant, la portion qui incombe à la Couronne? Que faire si elle est obligée de partir? Comment vivre, comment entretenir toute cette maison? Il faut trouver à tout prix de l'argent, mais qui en
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prêtera? Leurs tiroirs vidés, Hortense apporte 25000 francs, la duchesse d'Aremberg 24 000, Henri Tascher 7 500. Voilà le viatique. U est temps , l'ennemi approche. Marie-Louise va quitter Paris et Hortense* doit la suivre. Que faire? — Rester? Mais il n'y a à Malmaison qu'un poste de seize hommes de la Garde, tous blessés : et si les rôdeurs, des alliés arrivent jusque-là» quels dangers! — Partir? Mais Joséphine ne peut se mettre à la remorque de Marie-Louise, s'imposer à Joseph et à Jérôme, se mêler à la' Cour. — Un seul refuge : Navarre. Pourtant elle hésite encore, elle ne peut se décider. Seule, sans appui, sans conseil, n'est-ce pas que la situation est trop forte pour son esprit et l'écrase? Tout à la fois lui échappe : tout tombe autour d'elle, l'Empereur, l'Empire ; et Hortense l'abandonne, et Eugène est loin, et Malmaison peut être pillé si elle le quitte. Gomme Malmaison à présent lui tient au cœur I Dans cet universel désastre, quand, le 28 mars, à la fin sur une lettre d'Hortense, elle se décide, c'est presque la suprême inquiétude et, ce à quoi elle s'attache le plus, c'est à obtenir une sauvegarde pour Mal* maison.