LA PARTIE A SAINT LEU
pour elle-même ! D'abord, elle s'était trouvée satisfaite de rester à Malmaison, de n'être point obligée de quitter la France, même de s'éloigner de Paris : mais bientôt, même avec le train qu'on la laisse mener et le salon qu'on lui laisse tenir, elle trouve que c'est trop peu, qu'on manque d'égards vis-à-vis d'elle, qu'on lui doit une position et un rang. Dans l'inconscience où elle est de sa situation, elle ne peut admettre que les Bourbons ne traitent point ses enfants en princes et elle surtout en impératrice. « Ils m'ont pourtant assez d'obligations, » dit-elle, et elle énumère tout ce qu'elle a fait pour les émigrés et pour les royalistes ; ce qu'elle a tenté et réalisé pour la duchesse d'Orléans et pour la duchesse de Bourbon ; elle se plaint que tous ceux à qui elle a rendu des services ne soient pas encore venus la voir. Elle parle de l'ingratitude des hommes, et elle pleure.
Et lorsque, dans le Journal des Débais du 17, elle lit cet article communiqué : « L'empereur de Russie s'est rendu il y a deux jours au château de Saint-Leu, près de Montmorency ; S. M. I. y a dîné avec le prince Eugène, sa mère et sa sœur » ; ses plaintes prennent un accent bien plus aigre. C'est donc un parti pris de la désigner ainsi : « la mère du prince Eugène ? » Ne peut-on parler d'elle avec u,n peu plus de respect ? Doit-elle être ainsi placée à la suite de son fils ? « J'ai eu un nom, dit-elle, je suis montée sur le trône ; j'ai été couronnée et sacrée ! » Toute l'Europe assemblée dans ses salons la traite de Majesté ; de quel droit les Bourbons lui refusent-ils la qualification qui lui est
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due ? Et voici qu'on parle d'enlever, de Notre-Dame» le corps du petit Napoléon et de le mettre dans un cimetière ordinaire. «On ose toucher aux tombeaux, s'écrie-t-elle, c'est comme au temps de la Révolution. Ah ! qui m'eût dit que cela me viendrait de gensqm j'ai tant obligés ! »
Elle ne comprend pas; ce qui la touche, elle, son fils, sa fille, son petit-fils, son titre, son rang, sa dignité, cela est acquis à jamais, cela est au-dessus de tous les événements. L'Empire a disparu et tout ce qui est de l'Empereur. Pas de jour où, contre Buonaparte, on ne publie des insultes et des menaces de mort. Qui oserait dire de lui : l'Empereur t Les Bourbons ont à peine amnistié la gloire, et parce qu'ils en ont eu peur. Ils ont, sur tout le reste de cette histoire, jeté le voile de leurs dix-neuf ans de règne. Mais, si l'Empereur est aboli, l'Impératrice demeure; elle entend que, pour elle seule et ses enfants, on fesse exception, et qu'à Paris, aux Tuileries même, on la traite de Majesté, elle, la femme de l'Ogre de Corse. Il semble qu'elle a, elle aussi, banni de sa mémoire qu'il y eut un Bonaparte, un Napoléon, un Empereur ; il n'y a eu que l'Impératrice — et c est elle.
Comme en réponse à ces gens qui ne veulent point d'elle, elle ouvre ses salons d'autant plus grands, et sans choix, sans enquête, y accueille quiconque sollicite d'y paraître. M me de Staël arrive de Londres; Paris retentit du Portrait d'Attila quelle a fait republier par Aimé Martin ; elle demande à venir à Mal maison; elle y est reçue. Elle veut savoir si Joséphine aime encore