JOSÉPHINE ET LE LUXE
posthumes — et, n'était la certitude qu'elle avait de ne pas mourir, certes l'eût-elle fait.
Ainsi, depuis le divorce, elle a ajouté aux cinq banqueroutes anciennes, aux cinq liquidations pour lesquelles l'Empereur a donné plus de six millions, deux nouvelles banqueroutes de quatre millions : ce qui, joint à l'argent matériellement reçu antérieurement à 4810, — huit millions en chiffres ronds, — à celui matériellement reçu depuis 4810, — treize millions, — forme un total de trente millions, dépensés par elle en dix ans, pour son plaisir, son amusement et l'enjolivement de son corps.
Il semble que, pour elle, l'agrément n'eût point été complet si les choses qu'elle achetait eussent été de durée, et c'est en quoi elle se montre si prodigieusement femme; le propre du luxe étant, pour la femme, d'acquérir au plus haut prix des jouissances immédiates et dont rien ne subsiste. Les fleurs les plus rares sont demain fumier, les modes les plus élégantes, chiffons. C'est pourquoi il faut pour plaire à la femme des fleurs et des modes.
Les fleurs, ces fleurs inédites, ces fleurs innommées, apportées à Malmaison ou à Navarre de tous les continents nouveaux, de toutes les tles découvertes, ces fleurs, pour qui le blocus continental supprime ses rigueurs et dont les croisières anglaises respectent le passage, ces fleurs achetées pour leur poids d'or en Hollande, ces fleurs peintes par Redouté à 42 000 francs Tan, décrites à beaux traitements sonnants par Yentenat, Mirbel et Bonpland, cela fait à l'inventaire
24 000 francs à Malmaison, 10 394 francs à N< et demain rien du tout.
Qu'à Malmaison, au second étage, dans la salle dite des atours, on suive Elisabeth-Charlotte Odeluck, épouse de Jean-Constant Poyard, garde des atours : elle va, devant les notaires, déployer, pour la prisée d'inventaire, les quarante-sept schalls de cachemire de toutes les nuances, avec les neuf robes et les pardessus du même tissu, les deux cent onze robes de soie, de crêpe, de mousseline, de gaze, de tulle, de blonde, de Casimir, de gros de Naples, de velours et de satin, sans compter les grands habits et les costumes de caractère; puis, elle montrera les dentelles à Fin fi ni : huit robes d'Angleterre, dix -huit fichus, vingt-quatre voiles, huit écharpes,sept pointes, trente bonnets, des métrages à s'y perdre d'Angleterre, de Valenciennes, de point à l'aiguille, de point de Bruxelles ; enfin, elle comptera les deux cent vingttrois chemises de batiste, les soixante-trois chemises de percale, les cent quatre de mousseline ; les cinq cent soixante-dix mouchoirs de toutes les sortes; les cent cinquante-huit paires de bas de soie, de fil, de coton brodé et de coton uni, le monde des souliers et le monde des chapeaux, des toques, des casques, des bonnets : encore en a-ton laissé à Navarre ou à Prégny, et, à grand' peine, parvient-on à faire un total. Pour les millions qu'il en a coûté, en voilà tout juste, à dire d'experts, pour 172812 fr. 50 centimes. Là-dessus, les cachemires entrent pour 63 000, les dentelles pour 62000. C'est à peine 50000 francs