PLAIRE
mieux qu* tout fût évanoui et qu'on fût réduit à la meuleuse légende ?
Elle-même, ne l'eût-elle pas souhaité ? Plutôt qu'on dessin précis et formel, serrant la nature au risque d'accuser les irrégularités du visage et les défectuosités du caractère, n'eût-elle pas préféré des contours un peu vagues, noyant dans des douceurs d'estampe les lignes de ses traits et l'histoire de sa vie? N'est-ce pas ainsi qu'elle voudrait être représentée pour plaire, morte, à la postérité, elle qui tant qu'elle vécut, a fait de plaire son unique étude? Plaire! non pas seulement pour un but, pour un intérêt» mais pour rien, pour le plaisir ; plaire jusqu'à se donner pour mieux plaire, jusqu'à se rendre aimable dans la maladie, jusqu'à s'y forcer avant la mort L Plaire à F époux qui demeure» à l'amant qui passe, au roi qui arrive ; plaire à la cour qu'elle paye, aux soldats qui la saluent, à la foule qu'elle traverse; plaire d'une phrase, d'un mot, d'un geste, d'un sourire, plaire toujours et plaire à tous» comme si la vie en dépendait, c'est elle et c'est tout elle. C'est pour plaire qu'elle a composé le décor où elle se meut, qu'elle prodigue l'argent aux couturiers et aux modistes; qu'elle s'ingénie aux fleurs rares qui lai font un cadre et comme une occupation d'élégance. C'est pour plaire qu'elle s'évertue en voyages, en réceptions, en visites, qu'elle succombe de fatigue, qu'elle triomphe des migraines, qu'elle néglige ses rhumes, qu'elle vit et qu'elle meurt.
Cela sans doute explique tout d'elle et suffit à tout.
Pour la juger comme il convient, c'est le point de départ nécessaire, c'est la clef même du caractère. Elle est un animal tout d'instinct et qui a l'instinct de plaire. Lui demander autre chose, à quoi bon ? Estce qu'elle peut, de son atavisme, de sa naissance et de son éducation, tirer une règle morale qui la préserve des chutes et l'élève à des sommets de vertu ? Le peut-elle de son mariage, du milieu familial où elle a vécu, de la société qu'elle a fréquentée? Le peut-elle de la Révolution qui a rompu tous les liens, brisé toutes les lois, aboli tous les dieux? Non, elle est ce qu'elle est, ce qu'elle doit être, ni pire ni meilleure, point une héroïne à coup sûr, ni une sainte, une femme et une créole.
Avant de rencontrer Bonaparte, elle a vécu plus des deux tiers de sa vie, et besoigneuse, dépensière et coquette, elle a cherché, trouvé des expédients. Du jour au lendemain, peut-elle changer sa nature parce que, entre tant de connaissances qu'elle a faites, elle a fait aussi celle-là? Peut-elle, de galante qu'elle a été depuis treize ans, devenir subitement austère et réservée ? N'est-ce pas déjà une surprise que, à dater du Consulat, on ne trouve presque plus rien à redire à ses mœurs et qu'elle puisse ainsi s'abstenir de ce qui fut jadis la raison même de son existence? De fait, elle devient une épouse fidèle, que ce soit par crainte ou par volonté — ou bien encore que, trouvant à satisfaire toutes ses fantaisies, elle se passe de celle d'amour qui lui tenait moins à cœur que les autres ?