NAPOLEON A ERFURT
prochaine? Au reste, il va partir pour Erfurt et là, il compte en finir. Mais comment posera-t-il la ques* tion ? Va-t-il se jeter à la tête de l'empereur de Russie, s'exposer à un échec ? Soumettra-t-il son orgueil à une demande en règle ayant d'être certain d'être agréé? Quoi qu'on croie et qu'on dise, dans la correspondance entre les deux souverains, la question n'a jamais été posée, effleurée même. S'il y a eu des bruits répandus à Paris et répercutés à Pétersbourg, Alexandre, dans ses lettres, n'y a jamais fait allusion qui autorisât une ouverture. Il faut donc quelqu'un qui se charge de mettre l'empereur de Russie sur la voie. Mais qui? Talleyrand ! Et peut-être, avec Talleyrand, Caulaincourt.
Or, Talleyrand et Gaulaincourt paraissent dès ce moment en grande intimité.
Talleyrand part avec l'idée arrêtée de jouer son jeu personnel et de mettre Alexandre dans ses intérêts pour obtenir le mariage de son neveu avec la jeune princesse de Gourlande. Pour cela, il ne manquera pasun soir de venir chez la princesse de la Tour et Taxis où il est sûr de rencontrer l'empereur de Russie» « C'est à vous de sauver l'Europe, lui dira-t-il dès la première entrevue, et vous n'y parviendrez qu'en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé et son souverain ne Test pas. Le souverain de la Russie est civilisé et son peuple ne l'est pas. C'est donc au souverain de la Russie à être l'allié du peuple français. » De ce peuple, Talleyrand se déclare le représentant. Voilà la complicité établie et l'alliance formée.
Reste à régler la question du mariage. « Il fallait,
arriver, « écrit Talleyrand lui-même, i ce que l'idée de cette alliance fût assez admise pour satisfaire Napoléon, et i ce qu'il y eût cependant des réserves qui la rendissent difficile. » En d'autres termes, il s'agissait de jouer Napoléon. Or, c'était bien là le but d'Alexandre : à sa mère qui, quelques jours auparavant, lui a adressé le plus violent des réquisitoires contre « le tyran sanguinaire qui gouverne l'Europe avec un sceptre de fer, » qui Ta conjuré de profiter des revers de Dupont pour déclarer la guerre à ht France, qui lut a présenté l'entrevue avec Napoléon comme « «ne tache ineffaçable à sa réputation », il a répondu par un plaidoyer où il dévoile sa politique. « II faut, art-il dit, entrer pour quelque temps dans les vues de la France et lui prouver qu'elle peut rester satis méfiance sur les intentions et les plans de la Russie. C'est à ces résultats que devaient tendre tous nos efforts pour pouvoir respirer pendant quelque temps librement et augmenter pendant ce temps si précieux, nos moyens, nos forces, mais ce n'est que dans le plus profond silence que nous devions y travailler et non en publiant nos armements, nos préparatifs, sur les places publiques et en déclamant hautement contre celui dont nous nous délions... Faut-il, pour un moment de revers qu'éprouve Napoléon, gâter tout notre ouvrage et donner des doutes sur nos vraies intentions î Le revers qu'il éprouve peut être momentané; ne devons-nous pas être sûrs alors de nous attirer toute la vengeance et sommes-nous déjà en mesure de la braver ? »