NAPOLÉON EST JOUÉ SI
Au premier mot, « il me comprit, dit Talleyrand et il me comprit précisément comme je voulais l'être : « S'il ne s'agissait que de moi, me dit-il, je donne* raie volontiers mon consentement, mais il n'est pas le seul qu'il faut avoir. Ma mère a conservé sur ses filles un pouvoir que je ne dois pas contester. Je puis essayer de lui donner une direction ; il est probable qu'elle la suivra, mais je n'ose pas en répondre. Tout cela, inspiré par une amitié très vraie, doit satisfaire l'empereur Napoléon. »
Même note, à ce qu'il semble, avec Gaulaincourt. Mais, quoique, dès les premiers temps de son ambassade, Gaulaincourt se soit livré, en désavouant Napoléon, en se disculpant de l'affaire du duc d'Enghein, en séparant sa cause de celle de son maître, il n'est point établi en la posture de quasi-égalité, d'intimité, de complicité où le prince- de Bénévent excelle à se mettre; il n'a point cette superbe et ne jouit pas de cette audace. Talleyrand tient Napoléon pour un homme de rien envers qui un homme né comme lui n'a d'autres devoirs que ceux que lui imposent ses intérêts. Il a pris ses précautions, car la fortune est instable, et en s'assurant Alexandre, il s'est garanti l'avenir. Gaulaincourt qui ne voit pas si loin ni si haut, qui peut-être est encore retenu par quelque point d'honneur de soldat, ne vise sans doute que des distinctions banales et des faveurs de cour. Si, d'un clignement d'œil, comme il !e prétend, formellement, comme le dit Metternich, Talleyrand s'entend avec Alexandre, Gaulaincourt est trop petit seigneur et
trop imbu des distances pour ne pas regarder l'empereur de toutes les Russies de ses deux yeux écarquillés. D'ailleurs, il s'est mis dans la main du maître en intrigues et il sera désormais, à Pétersbourg, bien plus l'agent de Talleyrand que celui de Napoléon*
Lorsque, tout de suite après la conversation entre Alexandre et Talleyrand, Napoléon se trouve instruit de ce qu'on est convenu de lui dire, il est joyeux, satisfait, assuré de sa fortune :
L'amitié d'un grand homme est an présent des Dieux.
Hais, soit qu'il ne veuille pas encore pousser les choses à bout, qu'il craigne, en se livrant, de payer trop cher ce mariage, qu'il prétende régler d'abord les affaires de la politique, puis, sur des détails, obtenir des concessions; soit que, par une suprême habileté, Alexandre parvienne à éluder les conversations spécialement compromettantes, et à se tenir dans les généralités, on n'aborde point les noms ; on n'envisage point les personnes ; Napoléon ne pousse pas sa pointe et Alexandre gagne du temps.
La grande-duchesse Catherine a vingt ans : c'est d'elle seule qu'il peut être question : coûte que coûte, on la mariera. Après tant d'époux recherchés ou dédaignés, les plus grands partis d'Europe, on sera heureux de trouver le prince Georges de Holstein- Oldenbourg, « laid, chétif, couvert de boutons, articulant avec peine », sans États, sans fortune autre que celle qu'on lui fera, mais il a l'apparence d'un homme et le titre d'un prince, cela suffit. Dans huit