LA DERNIÈRE CRISE
cette façon, il s'obligera lui-même à faire an choix, en même temps qu'il contraindra les souverains auxquels il s'adressera à lui fournir une réponse positive. Ainsi s'interdit-il à lui-même les délais et les retardements où Joséphine pourrait le reprendre et qui rendraient , sinon sa résolution moins ferme, au moins les préliminaires de l'acte plus pénibles. D'ailleurs, bien qu'il soit toujours tenté par le mariage russe et que, pour le préparer, il comble de ses grâces, le nouvel ambassadeur de Russie, Kourakine, l'agent personnel de l'Impératrice mère, bien qu'il multiplie les sacrifices de sa politique pour plaire à Alexandre, il n'a pas été sans envisager d'autres hypothèses et sans reconnaître d'autres cours où une demande de sa part ne serait pas repoussée. Néanmoins, d'aucun côté, il n'a de certitude* Ce qui s'impose, c'est d'en finir d'abord avec Joséphine On cherchera ensuite.
Mais, si déterminé qu'il soit, il redoute encore la suprême bataille, les larmes, le désespoir qu'il va causer. À cette femme qu'il a aimée de toutes les vibrations de ses nerfs, sa pitié voudrait épargner la cruauté du supplice, comme à lui-même, il cherche à s'éviter la signification de l'arrêt. Mais à qui s'adresser? N'a-t-il pas promis que, seul, il prononcerait les paroles irrévocables et de qui, hors lui* même, Joséphine pourrait-elle les entendre ? Il pense à Hortense qui, nettement, refuse. Pourtant, les fers sont au feu : le 22 novembre, il a dicté à Champigny la lettre où il charge expressément Caulaincoui t
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de demander à Alexandre la main de la grande-duchesse Anne. Le 26, il a écrit à Eugène 4e Tenir à Paris» mais, pour l'aller du courrier et ie refour du Vice-roi, il faut au moins dix jours et il ne les a pas. Le 27, il fait une nouvelle tentative aussi infructueuse auprès d'Hortense. Il faut qu'il se décide : la situation est devenue intolérable avec ces dîners têteà-tête, repris à la rentrée à Parts : lui, se donnant une contenance en parlant au préfet de service, elle, muette, ne mangeant rien, ravalant ses larmes. Le 30, après un tel dtner de dix minutes, où les plats sont présentés pour la forme, où seulement, dans le silence, il jette à la cantonade un : « quel temps fait-il ? »> d'un geste, il ordonne qu'on le laisse seul avec Joséphine. Un instant après, du salon de service on entend les cris qu'elle pousse. Il ouvre la porte, appelle Bausset. Elle est étendue sur le tapis, s'y roule en pleurant, en jetant « des plaintes déchirantes ». Très agité, il veut la descendre dans son appartement, demande au préfet s'il est de force à l'y porter par l'escalier dérobé ; lui, éclairera : mais l'escalier est trop étroit. Joséphine, à présent, semble évanouie, comme morte, pèse de tout son poids. On appelle le gardien du portefeuille ; on lui donne le flambeau. Bausset prend l'Impératrice par la taille, l'Empereur parles jambes. On descend à grandepeine. A un moment, le préfet s'embarrasse dans son épée, manque de tomber, et, par un mouvement naturel, se retient au corps inerte qu'il porte : « Vous me serrez trop fort ! » lui souffle Joséphine à l'oreille.
LE DIVORCE ANNONCÉ A JOSÉPHINE n
Les larmes n'ont rien obteno, ni f attaque de nerfs, ni l'évanouissement qui, si souvent, l'ont sauvée. 1! n'y a plus à douter : c'est le divorce.
A peine au rez-de-chaussée, après avoir dépost Joséphine sur le lit, Napoléon court aux sonnettes, remet l'Impératrice à ses femmes, mande à l'instan t Corvisart et Hortense, À Corvisart, il recommande sa femme avec une tendresse qui s'effraie et qui se rend peureuse; mais le premier médecin porte aux évanouissements et à ce genre de crises de nerfs, un scepticisme qui a été assez souvent mis à l'épreuve pour qu'H soit irréductible. Lorsque Hortense arrive aux Tuileries, l'Empereur est donc rassuré et, par suite, l'émotion qu'il a ressentie se traduit en irritation. Il craint de s'attendrir de nouveau, élève la voix et force la note. U dît que son parti est pris, que les larmes et les cris n'y changeront rien et qu'il entend être obéi. Hortense répond qu'il n a rien à craindre, qu'il ne verra point de larmes, qu'il n'entendra point de cris, que l'Impératrice descendra du trône où il Ta placée; que elle et son frère suivront leur mère dans la retraite. À ces mots, Napoléon qui jusque-là a comprimé son cœur, éclate : « Quoi ! Vous me quitterez ainsi ! » dit-il, et il pleure. On l'abandonne, on le laisse senL, et parlant vite, pressant ses mots, il expose à nouveau-tous les mobiles qui le contraignent à agir comme il fait, « il supplie Hortense de ne pas le quitter, de rester près de lui avec Eugène, pour l'aider à consoler leur mère, à la rendre calme, résignée, heureuse même, en devenant son amie, d'épouse
qu'elle ne peut plus être ». Puis, il étale tout ce qu'il compte faire pour elle : rang, titre, train, châteaux, argent, tout l'argent qu'elle voudra. Il s'entraîne à parler : peut-être arrive-t-il à convaincre Hortense ; en tout cas, lorsqu'elle descend près de sa mère, elle a promis qu'elle ne quitterait pas la Cour.
Dès lors, ce sont des jours terribles pour Joséphine. L'affluence des souverains allemands à Paris exige des réceptions et des fêtes où elle doit paraître et pourtant, le bruit du divorce est à ce point accrédité que tout le monde, cette fois, en est averti. D'ailleurs, Joséphine en parle à toutes les personnes qu'elle voit : à sa marchande de fleurs, à ses médecins, à ses femmes de chambre. On raconte et Ton commente les paroles qui ont été échangées et qu'on dit tenir d'elle» L'Empereur lui a dit positivement qu'il voulait épouser une femme capable de lui faire des enfants. Il a cherché, sans rien obtenir, à la déterminer à demander elle-même le divorce. Elle a refusé. Elle ne regrette point le trône ; son seul chagrin sera d'être pour jamais éloignée de lui. « Ne cherchez pas à m'émouvoir, lui a dit l'Empereur, je vous aime toujours; mais la politique n'a pas de cœur, elle n'a que de la tête. Je vous donnerai cinq millions par an et une principauté dont Rome sera ie chef-lieu. » Elle supplie alors qu'on la laisse en France et continue à verser des larmes. « Savez-vous, reprend l'Empereur qui s'en laisse arracher la promesse, que ce divorce fera un épisode dans ma vie : Quelle scène dans une tragédie ! »
L'AGONIE f| '
Voilà ce que, sur la foi de Joséphine, on raconte dans le monde de la Cour; et, dans le Faubourg Saint-Germain, on fait courir des chansons et des épi- ' grammes :
Tyran, ne commets pas on forfait inutile !
Laisse an destin le soin d'alléger tes Etats ; Le sein le plus fécond pour toi serait stérile, 1m monstres ne se reproduisent pas 1
Dans le personnel révolutionnaire rallié à l'Empire, chez les ministres d'affaires, tels que Mol lien, Gaudin, Montalivet, chez les anciens aides de camp, dans la partie de la Maison qui date des débuts, dans la vieille armée, c'est une tristesse sincère ; Joséphine a été gracieuse et affable pour tous; elle a rendu beaucoup de services, s'est interposée en bien des cas, n'a nui à personne. Elle connaît tous ces hommes; elle s'est élevée en même temps qu'eux ; sa fortune est comme la leur. Elle disparue, qui la remplacera? Quelque princesse qui les ignorera, si, d'enfance, elle n'est point élevée à les haïr. En tout cas, c'est, pour l'Empire, un nouvel aiguillage, une voie inconnue où il se précipite.
On le sent bien chez les gens d'Ancien régime déjà ralliés ou prêts à le faire. Ils s'empressent et se réjouissent, car, quelque effort qu'ait fait Joséphine pour les attirer, quelque grâce qu'elle ait portée à 86 rendre l'intermédiaire de leurs demandes et de leurs prétentions, à solliciter et à interposer ses bons offices, elle est restée pour eux la petite Beauharnais, la nièce de la Renaudin, une personne qu*
n'est pas de leur monde, qui n'a pas été présentée, qui a couru les aventures révolutionnaires et dont le mari pensait mal ; on a agréé ses services, rédamé sa parenté, mais on l'a tenue toujours fort honorée de la peine qu'elle prenait. D'un air dégagé et avec une jolie désinvolture, on l'abandonne à présent à 6es larmes et Ton passe à d'autres espoirs : celui de servir une princesse d'ancienne race, et * de voir enfln de vrais princes ». Il ne restera plus, pour rendre la Cour à souhait que d'en supprimer l'Empereur.
Et cette joie que manifestent les gens de noblesse» éclate en triomphe chez les Bonaparte. Quelque danger que fasse courir un nouveau mariage à leurs prétentions impériales, tout s'efface devant l'abaissement définitif des Beauharnais, devant la chute de cette femme qui, si elle ne leur a pas fait que du bien, n'a jamais du moins pris contre eux l'offensive. S'ils se contiennent devant l'Empereur, c'est que, par deux fois déjà, leur allégresse prématurée a fait manquer une partie qui paraissait bien liée, mais, hors de sa vue, comme ils prennent leur revanche !
Elle, sous ces regards avides et froids qui guettent sa pâleur et ses larmes, sous ces regards haineux qui saluent sa déchéance, sous ces regards de pitié compatissante, plus insupportables peut-être, il faut qu'elle paraisse, qu'elle fasse son métier comme jadis, aux temps glorieux, qu'elle trouve des paroles d'intérêt, de satisfaction ou de regret, que, dans sa mémoire constamment présente, elle évoque à chaque visage