L'ASSEMBLÉE DE FAMILLE
Yraimeni trop humbles, qui, dans sa bouche, eussent pris, par l'excès des adulations, presque un tour d'ironie. Les paroles qu'elle dit sont justes et belles et, si c'est elle qui les a trouvées — comme c'est elle qui les a écrites de sa main, sur son habituel papier à bordures gaufrées — une fois de plus, elle a fait preuve de ce tact qui fut une de ses vertus et un de ses charmes. Mais à peine a-t-elle lu une phrase que les larmes la suffoquent; il faut que Regnauld prenne le papier et continue la lecture, tandis que, sur son fauteuil qui déjà n'est plus un trône, elle s'effondre en sanglots. « Avec la permission de notre auguste et cher époux, devait-elle dire, je dois déclarer que, ne conservant aucun espoir d'avoir des enfants qui puissent satisfaire les besoins de sa poli* tique et l'intérêt de là France, je me plais à lui donner la plus grande preuve d'attachement et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre» Je tiens tout de ses bontés; c'est sa main qui m'a couronnée et, du haut de ce trône, je n'ai reçu que des témoignages d'affection et d'amour du peuple français. Je crois reconnaître tous ces sentiments en consentant à la dissolution d'un ihariage qui désormais est un obstacle au bien de la France, qui la prive du bonheur d'être un jour gouvernée par les descendants du grand homme si évidemment suscité par la Providence pour effacer les maux d'une terrible révolution, et rétablir l'autel, le trône et l'ordre social. Mais la dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur : l'Empereur aura toujours
en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte» commandé par la politique, a froissé son cœnr, mais l'un et l'autre, noos sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au bien de la patrie. »
Alors, Cambacérès prend la parole : il donne acte d'abord des déclarations respectives qu'ont faites Leurs Majestés de leur consentement mutuel à la dissolution de leur mariage; purs, des pouvoirs qu'elles lui confèrent de suivre, partout où fi conviendra, l'effet de leur volonté; il dresse le procèsverbal que signent l'Empereur, l'Impératrice et, successivement tous les princes et princesses. Tandis que Joséphine se retire avec ses enfants, la cohue brillante s'écoule.
L'Empereur a trouvé si grandiose ce spectacle qui doit, comme il a dit « faire un épisode de son histoire » qu'il veut en transmettre l'image à la postérité comme il a fait de tous les actes mémorables qui ont signalé sa vie. Il ordonne qu'il soit exécuté un tableau représentant la Séance de famille du 15 décembre et il y affecte une somme de 20 000 francs. Hais du temps passera avant que le tableau soit commandé et pensera- t-on à le faire, quand David, dans la Distribution des Aigles, aura dû, pour calmer d'augustes susceptibilités, gratter et recouvrir la figure de Joséphine ?
Le Conseil privé est convoqué pour dix heures. Cambacérès y présente le sénatus-consulte dont il vient de recevoir 4e texte et qui comporte cinq
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articles. Pas le premier : «t Le mariage entre l'Empereur Napoléon et l'impératrice Joséphine est dissous, m Par les autres, sont fixés le rang et le titre que conserve Joséphine, son douaire sur le Trésor de l'Etat, et l'assurance des libéralités que lui fera l'Empereur sur la Liste eivile. Le Conseil privé ne formule aucune objection et, le lendemain, 16, i onze heures du matin, le Sénat se réunit sous la présidence de rArchichancelier. Eugèn#, sénateur en sa qualité d'archi chancelier d'Etat, n'a pu, depuis quatre ans qu'il a été nommé, prendre encore séance. U prête serment et échange quelques paroles avec le président. Les ministres d'Etat, membres du Conseil d'Etat, Defermon et Regnauld sont ensuite introduits. Regnauld expose les motifs du scnatuar-eonsolte; il ne prend nulle peine pour en prouver la légalité et établir la compétence du Sénat. Il lit seulement le procès-verbal de l'Assemblée de famille; puis, il dit des phrases de dévouement, de reconnaissance et d'admiration. Eugène demande la parole.. Du discours qu'on lui a remis, il n'a presque rien gardé. La platitude des expressions y égalait l'inconvenance des adulations. A présent, c'est en fils et en soldat qu' « il manifeste les sentiments dont sa famille est animée ».
« Ma mère, nia sœur et moi, dit-il, noua devons tout à l'Empereur ; il a été pour nous un véritable père ; il trouvera en nous, dans tous les temps, des ! enfants dévoués et des sujets soumis.
« 11 importe au bonheur de la France que le fonda-
teur de cette quatrième dynastie vieillisse environné d'une descendance directe qui soit notre garantie à tous comme le gage de la gloire de la Patrie»
« Lorsque ma mère fut couronnée devant toute la nation par les mains de son auguste époux, elle contracta l'obligation de sacrifier toutes ses affections aux intérêts de la France, Elle a rempli avec courage, noblesse et dignité, le premier de ces devoirs. Son âme a été souvent attendrie en voyant en butte à de pénibles combats le cœur d'un homme habitué 1 mattriser la fortune et à marcher toujours d'un pas ferme à l'accomplissement de ses grands desseins. Les larmes qu'a coûtées cette résolution k l'Empereur suffisent à la gloire de ma mère. Dans la situation où elle va se trouver, elle ne sera pas étrangère, par ses vœux et ses sentiments, aux nouvelles prospérités qui nous attendent et ce sera avec une satisfaction mêlée d'orgueil qu'elle verra tout ce que ses sacrifices ont produit d'heureux pour sa patrie et pour son empereur. »
Ces paroles» qui devaient être dites, que Joséphine faisait ainsi porter au Sénat, qui donc, hors Eugène pouvait les prononcer ?
C'est tout : le projet est renvoyé à une commission, qui doit faire son rapport séance tenante. Lacé* pède, désigné d'avance, a eu la nuit pour le rédiger : des phrases comme celles de Regnauld, avec addition de souvenirs historiques : « les treize rois prédécesseurs de Napoléon que leur devoir de souverain a contraints à dissoudre les nœuds qui les unissaient à leurs
LA PROCÉDURE RELIGIEUSE tt
épouses légitimes et, parmi eux, quatre des monarques français les plus admirés et les plus chéris : Charlemagne, Philippe-Auguste, Louis XII et Iléon IV. » Lacépède propose l'adoption du sénatusconsulte et le vote d'adresses à l'Empereur et à l'Im pératrice* On va voter lorsque, prétend-on, Grégoire demande la parole; mais le président a déclaré la délibération close. On passe les urnes : sur quatrevingt-sept sénateurs présents, soixante-seize se prononcent pour les conclusions de la commission» sept contre et il y a quatre bulletins blancs*
Le premier acte est joué : Le mariage civil est dissous, Ton n'a rencontré nul obstacle ; nul imprévu ne s'est produit, et, avec une belle tenue, les acteurs ont -dit leurs rôles, mieux même qu'on n'eût pensé. Reste un second acte qui se jouera dans la coulisse ; mais, «emble-t-il, on a porté bien moins de soin à en régler les scènes ; on ne s'est point occupé des comparse*, convaincu qu'on était qu'on en recruterait à son gré, ^n sorte que peu s'en faut que la pièce ne tombe. Ce n'est pas tout en effet que le mariage civil ; il y a un mariage religieux qu'il faut annuler, et, si cette annulation semble sans importance au cas où l'Empereur rechercherait une princesse hérétique comme était la princesse de Wurtemberg, ou schématique comme serait une grande-duchesse de Russie, elle devient, singulièrement nécessaire dès qu'il s'agira d'une princesse catholique.
L'annulation ne peut faire doute si le tribunal
devant qui la cause sera portée n'est pas prévenu et ouvertement hostile ; on ne peut discuter que l'Empereur a été contraint ; que son consentement n'a été ni volontaire ni libre, et que ce cas seul emporte nullité : les çanonistes en tombent d'accord; mais l'usage réserve au Pape les causes matrimoniales des souverains; c'est devant le Pape qu'ont été portées celles de Louis XII et Henri IV, les seules qui paissent être invoquées en exemple. Ici, par le sacre où il a participé, le Pape est personnellement intéressé et l'om peut croire que l'affaire où sont en cause les souverains qu'il n'a couronnés qu'après leur mariage accompli «ur sa réquisition, lui appartient essentielle* ment: mais le Pape a fulminé contre l'Empereur une bulle d'excommunication et il est, à Savone, le prisonnier de l'Empereur : comment l'Empereur sollieiterait-il de lui une décision où la justice de la cause demande toujours d'être envisagée avec quelque complaisance ?
Si, d'autre part, l'Empereur récuse le Pape, quel tribunal ecclésiastique assez élevé pour le juger ? Luimême, lorsqu'il s'agissait de Jérôme, qui n'était alors pas encore prince français, n'a-t-il pas déféré la cause au Pape et n'a-t-il pas ainsi reconnu sa juridiction • Si, plus tard, il s'est contenté d'une sentence prononcée par Tof fie i alité de Paris, n est-ce pas qu'il la jugeait suffisante pour le roi de Wurtemberg qui, pour le lien civil, n'avait pas môme réclamé la preuve qu'il fût rompu? Mais ailleurs, et dans une cour catholique, se satisfera-t-on à si peu de frais?