IDEES DE NAPOLÉON SUR L'AVENU
qu'elle l'habite ? Pourquoi lui a-t-il laissé Malmaisou, s'il n'a pas décidé qu'elle y vivra? Ne peut-il donc réunir près de lui ces deux femmes, celle qui a été la compagne de sa carrière et celle qui sera la mère de ses enfants ? N a-t-il pas le cœur assez large pour y renfermer ces deux affections, si diverses qu'elles ne peuvent, à ce qu'il lui semble, s'offusquer Tune l'autre? Il y aura deux Impératrices, voilà tout : et elles jouiront des mêmes prérogatives, elles porteront la même couronne, elles babilleront leurs gens de la même livrée; elles attelleront leurs carrosses du même nombre de chevaux ; Tune sera douairière et l'autre régnante. Elles se verront, se recevront, deviendront amies et qui sait si les conseils de l'une ne seront pas utiles & l'autre pour assurer le bonheur commun? Sans doute, l'idée peut sembler étrange, mais tout ne l'est-il pas? Ne prétend-on pas que Charlemagne a donné un tel exemple, et puisqu'on parle de Henri IV, n'est-il pas ▼rai que Marguerite de Valois a figuré près de Marie de Médicis et a paru à son sacre ? Au temps même où l'on vit, est- il si rare qu'une femme divorcée se rencontre avec celle qui lui a succédé? La politique d'ailleurs ne couvre-t-elle pas toutes choses et, en enveloppantees deux femmes dans son manteau impérial, ne les revétira-t-il pas d'une grandeur plus qu'humaine qui n'aura rien à démêler avec les conventions ordinaires de la société? Comme tout ce qu'il fait est hors des mesures habituelles, cela, qui choquerait d'un particulier, peut-il choquer, venant de l'Empereur? D'ailleurs, l'idée ne se formule Deut-être oas chez
lui avec une telle netteté : Entraîné par le désir d'éviter des scènes pénibles et la crainte d'affronter des larmes, convaincu qu'en séparant de lui cette femme 'qu'il aime encore, et dont il se croit toujours aimé, il brise son cœur, il a accumulé, sans trop réfléchir, les preuves de la tendresse qu'il lui garde et Ton peut dire qu'il a fait un rêve plus qu'il n'a envisagé une réalité,, Dès que, cédant à ses instances, il a abandonné le seul plan qui assurât à Joséphine l'indépendance et la dignité de la vie ; dès qu'il ne l'établit pas dans une desnouvelles provincesd'Italieenla qualité honorifique de gouvernante générale ou que, selon le projet suggéré par Eugène, il ne la fixe pas à Milan, près de ses enfants; dès qu'il lui a promis qu'elle restera en France, comment lui enlever Malmaison qui est sa chose, qu'elle a acheté de son argent, où sont accumulés les témoignages de sa vie, les présents qu'elle a reçus, les collections qu'elle a formées, les fleurs qu'elle cultive, Malmaison dontle nom est inséparable de Joséphine ? Et, dès qu'elle est à Malmaison, pour* quoi pas à Paris ?
Pour Joséphine, il ne faut pas s'étonner qu'elle accepte la situation qui lui est faite, quelque douloureuse qu'elle puisse devenir pour une âme qui serait orgueilleuse et haute. D'abord et avant tout, elle ne veut pas s'éloigner de Paris : ailleurs, partout ailleurs, elle ne peut vivre. Comme quantité de gens qui n'y sont point nés et qui même y sont venus assez tard, elle y est attachée par une sorte de superstition qui ne permet point d'envisager même qu'on le puisse