‹ Joséphine répudiéeChapitre 39 sur 165 · IDÉES DE JOSÉPHINE SUR L'AVENIR · texte numérisé non relu

IDÉES DE JOSÉPHINE SUR L'AVENIR

quitter. Chaque fois qu'elle s'est éloignée, que ce fût pour la Martinique, la terre natale, ou l'Italie, la terre de gloire, c'a été un déchirement. « Je préfère être simple particulière en France, » écrit-elle de Milan, du milieu des triomphes. Et, outre Paris, c'est Mal* maison, l'objet de ses constants désirs, de ses ambitions et de ses rêves ; elle a son monde, ses relations, les déjeune uses des Tuileries, tout ce peuple de gens qu elle a obligés, servis, prônés, placés, en qui sa naïveté voit des amis et des fidèles ; elle a sa fille et ses petits-fils ; elle a des sentiments, des accoutumances et des besoins. Les honneurs viennent par surcroît ; elle n'a garde d'en faire fi, car, outre un agrément qu'elle apprécie, il lui platt de rester impératrice, de recevoir des respects, d'exercer sa bienveillance, d'étendre sa protection ; c'est une dignité qui flatte sa vanité ; cela entraîne un train qui convient à ses goûts ; mais, obligée de choisir, elle eût sans doute préféré Paris sans être impératrice, à rester impératrice sans Paris : car à Paris, et autour, il y a ce à quoi elle tient vraisemblablement plus qu'à tout : ses marchands, ses fournisseurs et ses femmes de chambre, ce qui lui sert à se parer, car elle n'est point de celles qui renoncent et ce n'est pas ses quarante-sept ans qui la feront désarmer . NVt-elle pas, dès lors, un besoin toujours croissant de ceux-là qu'elle ne rencontrerait nulle part aussi habiles, dont le métier est de la flatter et de lui persuader qu'elle n'a pas pris un jour?

Quant à la nouvelle femme de l'Empereur, elle est toute prête à lui faire bonne mine. N'est-ce pas ainsi

tiO JOSÉPHINE RÉPUDIÉE

que, les maîtresses qu'il avait, — les craintes passées qu'elles ne l'évinçassent — elle les gracieusait de son mieux et s'en entourait ? Elle en avait dans ses dames du Palais, et elles n'étaient pas les moins choyées elle en avait dans ses lectrices et ses dames d'annonce : elle les admettait dans son intimité et leur en trouvait un agrément particulier. À présent qu'on ne saurait revenir sur la séparation définitive, elle prend, au dedans d'elle, son parti, en femme qui a vu le monde, qui a eu des amants, qui s'est efforcée de les garder au moins comme amis, et qui, ayant traversé les temps du Directoire, n'a point des étonnements de petite fille. Elle sera à Napoléon comme une ancienne maltresse, avec des droits mieux établis et une situation consacrée : n'arrive-t-il pas que des maris donnent, pour habituelle société, à de jeunes femmes qu'ils épousent, quelque amie dévouée qui ne sut jadis rien leur refuser? Joséphine n'a-t-elle pas connu ainsi des trios inséparables et même de délicieux quatuor? Sans doute, il y aura des moments difficiles, mais n'excelle-t-elle pas à ce qui exige du tact et de 1 a-propos mondain ? Elle saura se mettre en sa place et s'y tenir, restreindre ses prétentions, apporter des facilités, et n'est-elle point faite pour y réussir, elle qui, quinze années durant, est parvenue sans trop de scènes et sans un seul éclat formel, à vivre côte à côte avec tout ce qui est Bonaparte ?

LES PREMIERSJ0UR8

16 décembre 1809-29 mars 1810.

Le 16 décembre, à 2 heures après midi, par une pluie battante, c'est le départ. Dans la cour du Carrousel, on charge les voitures et, aux soldats, à la valetaille, aux curieux, on donne l'étonnant spectacle de la ménagerie qu'on case dans une des voitures de suite : un perroquet dans sa cage, les deux chiensloups rapportés de Strasbourg, arec leur progéniture ; puis les cartons, les nécessaires, les petits meubles d'usage. H faudra à la porte, pour les sortir, un laissezpasser, qu'a, d'avance, signé le concierge.

Joséphine est seule dans cet appartement, dont les déplaisantes décorations ont été achevées cette année même, où elle n'est entrée qu'à contre-cœur et d'où à présent elle s'en va, chassée. L'Empereur, se faisant suivre de son secrétaire, descend par l'escalier dérobé. Au bruit qu'il fait en entrant, elle se lève vivement et se jette en sanglotant contre sa poitrine. Il l'embrasse plusieurs fois très tendrement et elle s'évanouit.

Napoléon alors la dépose dans les bras de Me ne val et se retire rapidement par les salons du rez-de-chaussée. Elle s'aperçoit aussitôt qu'il a disparu, redouble ses plaintes et ses sanglots. Elle prend les mains de Me ne val, lui recommande de dire à l'Empereur de ne pas l'oublier, lui fait promettre de donner des nouvelles dès l'arrivée à Trianon, de faire écrire l'Empereur, de lui parler d'elle. Elle ne peut se décider à laisser partir Meneval, sentant qu'il lui enlève le dernier prétextq qu'elle ait de tarder encore, de monter dans la charrette.

Elle part enfin sous le ciel plombé, sous la pluie pénétrante de décembre — la pluie du jour des Aigles. Gomme elle était chaude et bienfaisante, près de celle-ci 1 — Elle arrive à Malmaison où tout attriste et consterne : la saison, la pluie, les souvenirs. Peu de monde, très peu. Bien que, régulièrement, le service d'honneur doive continuer, déjà des défections se sont produites que les étrangers eux-mêmes notent et blâment. Le premier aumônier, la dame d'honneur, la dame d'atours ne cherchent point à rejoindre et abandonnent. Combien d'autres? Il faudra demain une lettre du grand maréchal, annonçant, par ordre de l'Empereur et Roi, que, « jusqu'au 1 er janvier, le service continuera à être fait près de S. H. l'impératrice Joséphine par la Maison de l'Impératrice >

Là-dessus, sur quelques invites qu'a faites Napoléon, des « Avez-vous vu l'Impératrice? » qu'il a jetés, les gens de cour se mettent en branle : le premier jour, il n'était venu, avec les dames de la reine

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