LE MARIAGE
doute, ce n'est pas Ouvrard, mais tout le monde n'a pas la chance ou la beauté de M me Tallien. Ce que fournira ce Bonaparte sera de bonne prise, et, à défaut d'un financier, Joséphine se contente du général. Mais elle n'est point empressée de se parer de lui avant qu'il ait montré ce qu'il sait faire. Elle a le choix pour ses témoins : parents, amis, les ci-devant constituants qui fréquentent chez elle : qui prend-elle? Tallien, qui sait garder d'autres secrets, et Calmelet, son homme d'affaires, le subrogé-tuteur de ses enfants, celui à qui elle confie ses dettes, ses papiers, son argent même — quand elle en a. Si, légalement, elle abdique sa vicomte, pour le public elle ne retient pas moins le nom, qu'elle croit sonore, de son premier mari. Que Bonaparte cesse de plaire, ou plutôt, qu'il soit malheureux au jeu de conquête, point d'affaires; on repassera* devant le citoyen Charles-Théodore- François Leclercq et la vicomtesse de Beauharnais se retrouvera telle que devant. Le monde ignorera ou feindra d'ignorer qu'il y a eu mariage, divorce et le reste et ne l'en accueillera pas moins bien.
De la part de Joséphine, nulle idée de devoir, nulle pensée désintéressée, nul rêve d'union tendre à travers la vie : peut-être, au mieux, une impulsion des cens; au début, un caprice de raffinée pour un sauvage, l'amusement de servir d'institutrice à cette fougue maladroite, mais, d'affection, de confiance, d'amour, nulle trace. Elle joue sa chance, en ne mettant au jeu que le moins possible. D'ailleurs, elle n'est ni pire ni meilleure que la plupart des femmes, et en
donnant ce qu'elle donne, c'est vraisemblablement
tout ce qu'elle peut donner. Est-ce sa faute si sou eœur lui suffit à peine pour s'aimer et si, rapportant tout à soi, tout autre sentiment que l'égoisme effleure seulement sa sensibilité? Elle se débat, depuis l'enfance, dans un dédale de contrariétés et d'infortunes dont elle n'est parvenue jusqu'ici à se tirer que par des expédients. C'est encore un expédient qu'elle trouve, à Tbeure où, ruinée, vieillie, déconsidérée, elle n a plua le droit d'être difficile. Elle se laisse donc faire et si elle se garde, c'est que jusqu'ici elle ne s'est point assez gardée.
. Elle ne calcule pas tout ; on pourrait le croire et ee serait injuste. Outre que les sens l'emportent parfois jusqu'à la rendre imprudente et malavisée, elle dépend de ce qu'on nomme le plaisir et de cela elle est esclave : c'est le besoin qu'ont les, femmes de remuer, de voir, d'être vues, d'organiser des parties, de se montrer à des spectacles, de se trouver hors de chez elles et de rencontrer des êlres. À cela, Joséphine sacrifiera tout : enfants, famille, l'amour même et, bien plus, les calculs d'avenir. Aux sociétés où manquent une hiérarchie, un centre, une cour et des salons, la partie s'impose, avec l'obligatoire eneanaillement dans les prétendus lieux de plaisir : jardins à musiques et à danses, cafés, restaurants, petits théâtres et promenades de banlieue. N'importe où, avec n'importe qui, on va, pour échapper à soimême, voir des lumières et des foules. C'est là, parait-il, un amusement dont on ne saurait se passer