‹ Joséphine répudiéeChapitre 5 sur 165 · SENTIMENTS DE JOSÉPHINE · texte numérisé non relu

SENTIMENTS DE JOSÉPHINE

dès qu'on en a savouré les délices, quoique, à chaque* retour, l'on plaigne son ennui et que Ton gémisse de ne pouvoir se soustraire aux joies qu'on s'est préparées pour le lendemain. Ainsi prise à l'engrenage, la vie s'écoule sans qu'on poisse distraire un jour des frivolités qui en sont devenues l'occupation, le devoir et la raison d'être.

Napoléon parti pour son armée, arrivé à Nice, entré en Piémont, vainqueur à Montenotte, h Millesimo, à Dego, appelant à lui, — et de quels cris d'amour, de quelles supplications de désir ! — la femme qu'il adore, elle, bien plus qu'à « quelque amant », ne peut s'arracher à cette vie que, pour la première fois, elle mène d'un peu haut, non plus en suivante, en dame de compagnie, en invitée de la dernière heure, mais de pair avec les autres femmes, même avec une nuance de supériorité qui, à chaque victoire delà-bas, s'accentue et se rend plus marquée. Jadis, on l'acceptait par-dessus le marché, par pitié, pour tenir une chaise, et, comme elle était facile, causante et de bonne façon, point bégueule ni prude, elle ne chômait point; mais, à présent, c'est à elle que vont les honneurs, c'est pour elle qu'on organise les fêtes, c'est elle qui préside la table, et ce nom qu'elle avait d'abord refusé, dédaigné, s'auréole de gloire. Ce n'est pas pour s'appeler la citoyenne Bonaparte qu'elle renonce à la vicomte Beauharnais, c'est pour s*érïger en Notre-Dame des Victoires. Ou en jouir mieux qu'à Paris? Elle y trouve le plaisir, la popularité, l'aisance — car Bonaparte lui envoie ce

qu'il a d'argent — un crédit qui s'étend à chaque bataille — car, au territoire conquis, banquiers et fournisseurs le mesurent — des fêtes à chaque pas, des parties tous les soirs, même, s'il lui plaît, des amants. On dirait qu'à ce dessein, Bonaparte envoie des officiers.

Quand, enfin, sur les supplications, les menaces, les invectives de ce mari, tous les prétextes épuisés, tous les obstacles levés, contrainte par le Directoire même qui craint que Bonaparte ne quitte tout pour venir retrouver cette maîtresse qu'il préfère presque à la gloire ; lorsque, éperdue en gémissements, elle monte en voiture, ce qu'elle pleure, ce ne sont pas ses enfants qu elle laisse, ce n'est pas un amant, elle en emmène un à sa suite, c'est Paris, c'est la joie des parties, c'est l'agrément de cette société. Quel agrément!.. Elle se lamente d'aller retrouver, en pleine victoire, dans le plus beau pays, un époux, que, légitimement, elle a connu deux jours ! Quel amour !.. En vérité, ce Bonaparte n'est-il pas d'une incroyable exigence ! Voici qu'il veut sa femme près de lui, qu'il la veut pour lui et qu'il l'oblige à le rejoindre ! Qu'a-t-elle à faire de ces baisers « chauds comme sous l'équateur » et de cette fatigante continuité de passion ? Si elle s'en trouva flattée, amusée, comme conquise, bientôt elle s'en lasse, en est excédée. Pas le plus petit mot pour rire, ce Bonaparte, toujours du grandiose, du sublime, du génie et une ardeur des sens qui fatigue. Jamais on ne lui apprendra la volupté : s'enseigne-t-elle ?

M. CHARLES t

Tout naturellement, par une pente fatale, Joséphine va à ce qui lui rappelle le mieux la société qu'elle regrette : Charles, l'adjudant de Leclerc, « un ▼rai jeune homme », ce point de meilleur camarade ni de caractère plus égal » ; tous les talents qui font la joie des tables d'hôte, calembours et tours de force, une vivacité endiablée dans un petit corps jeté au moule, peau brune, cheveux noirs, yeux ardents, pieds et mains d'enfant ; cette audace qui plaît aux femmes et qui, dans le rire où elles se jettent, prend tout d'elles ; avec cela, point de scrupules et de la tête, rien d'un soldat, hormis la bravoure immédiate. Avec les fournisseurs, dont il se fait le boute-entrain, il sait, au dessert, amorcer les affaires et porter les paroles utiles. Ces gens qui font métier d'amuser, gardent leur sang-froid et excellent à profiter de la bonne humeur qu'ils font naître. M. Charles distrait Joséphine et il lui sert. Il est ce qu'il faut pour le genre d'amour qu'elle peut donner — celui du moins qu'elle donne avec plaisir. Ces petits hommes n'ont point des gaîtés que dans l'esprit et des calembours que dans les mots; ils savent divertir des trente-cinq ans curieux et diversifier le plaisir. Point de doute, c'est ici l'amant qui convient à Joséphine ; mais elle garde le mari, homme utile, qui, pour elle, conquiert l'Italie, qui lui vaut les regali des villes et des princes, qui, pour la première fois la place dans un cadre de luxe qui lui agrée, et par qui l'hôtel de la rue Chantereine se met à la dernière mode. Elle le trompe, ce qui plaît toujours, et elle

jouit de la fortune qu'il loi fait. L'atavisme de son père, grand dépensier sans moyens, vivant et mourant endetté, s'est éveillé efaei elle, et la prodigue qu'elle est n'a nul besoin des leçons qu'elle eût pu recevoir an Luxembourg.

C'est donc ainsi en Italie : Joséphine, à Passeriano, à Uiltne, à If ombello, ne porte point de vanité, même pas d'orgueil. Elle semble peu touchée des hommages qui ne se présentent pas sons forme de diamants, pierres précieuses, antiquités, tableaux et objets d'art. Elle n'a pas l'air de se soucier de ce qu'elle est devenue ; elle n'a pas l'air de comprendre ; sans doute ne comprend-elle pas. Que, à chaque jour écoulé, à ebaque bataille gagnée, à cette Italie cinq fois conquise, Bonaparte, du petit jacobin, du général d'émeute qu'il était hier, grandisse en héros et en libérateur ; qu'il conçoive à présent la réalité de ses ambitions, détermine en sa pensée qu'il est un meneur de peuples, elle ne le voit pas. Même les triomphes à travers la Suisse, la France, Paris, elle les néglige et ne s'en soucie. Comment, sous quel pré* texte, par quels mensonges, s'attarde-t-elle en Italie ? Par quelle grâce d'état fait-elle croire à Bonaparte qu'elle meurt d'envie de voir Rome, alors qu'elle ne pouvait tout à l'heure supporter un monument et qu'elle en dépérissait? N'importe, ellegagne vingt-cinq jours pour M. Charles qu'elle ne quitte qu'à la barrière.

Revenue enfin, elle fait fort bien aux fêtes triomphales qu'on lui dédie — car le mondain de ces

L'EGYPTE ii

choses est pour la toucher — mais quelque grâce quelle affecte et quelque aménité, on remarque sa mauvaise humeur. Sans doute, regrette-t-elle Gênes et If. Charles. Quand son mari court les côtes, cherchant le défaut d'armure de l'Angleterre, elle emploie son temps, reprend ses amis et ne permet point qu'ils l'oublient. Et lorsque, de Toulon, elle a vu YOrient r portant Bonaparte et sa fortune, s'élever et disparaître sur la haute mer, après un temps très <ourt où elle a peut-être pensé le rejoindre, dès Plombières, la voici reprise par les fêtes, les parties, les sociétés, les compromettantes amitiés, et c'est ensuite la vie commune qu'elle mène avec M. Charles. Celui-ci, devenu, grâce à. elle, l'associé de la Compagnie Bodin, s'est lancé dans la finance et est en passe de gains. C'est ainsi qu'Où vrard a débuté et M mft Bonaparte envie toujours les chances de M me Tallien. Pourtant, elle n'a ric^ & envier : solliciteuse en titre pour la Compagnie Bodin, elle est en affaires avec Ouvrard et la Compagnie Flachat. Elle reçoit de toutes mains l'argent qu elle laisse filer à doigts ouverts et dont M. Charles prend son compte. Prodigue comme elle est, elle a des jours de détresse, des hauts et des bas; mais elle trouve toujours du crédit. Quant à son mari, elle ne s'en soucie que pour toucher la pension qu'il lui fait et jouer de son nom, tant qu'elle le porte. Car, à ce moment, elle paraît toute résolue au divorce, elle est prête à le demander : elle en parle à Barras, à Rewbell, à Gohier, à Real : les raisons, d'abord ce Charles à qui elle tient à la

façon des femmes mûres pour ces petits râblés, bien en chair. Elle prétend l'épouser : c'est une face de la question. L'autre, moins désintéressée, c'est le ferme propos de garder ce qu'elle a reçu du général. 11 court de mauvais bruits sur cette armée d'Egypte. On dit Bonaparte prisonnier, on le dit mort. Voilà bien les soldats ! Et elle porte ses bijoux chez des amis, elle s'assure contre les risques et prend ses précautions.

Telle est sa vie depuis quatre ans qu'elle est mariée; quatre ans, dont elle a passé douze mois au plus avec Bonaparte l et deux années au moins avec H. Charles. Elle ne s'est sans doute souvenue qu'elle était une épouse qu'aux moments où elle trompait son mari, mais, à peine a-t-elle cru voir l'horizon s'assombrir, qu'elle a prétendu rejeter ce nom — le seul lien virtuel qui Taltachàt encore à Bonaparte. Elle a résolu le divorce et, si elle ne Ta pas accompli, si elle n'a point engagé pour le pr^rer, des démarches irrémédiables, ce n'est point sa faute, c'est le hasard des circonstances.

Quant à Bonaparte, il a épousé Joséphine sachant qu'elle a eu des amants, qu'elle en avait un, étant sa maîtresse à lui, quinze jours avant qu'il l'épousât; mais, ces choses, il les a abolies, n'en a point tenu compte. Il n'avait alors nul droit sur elle. Même

1 Deux Jours du 19 au 21 ventôse IV; quatorze mois du 25 messidor IV au 26 brumaire VI, mais combien traversés de batailles, de campagnes, de marches et d'absences ; quatre mois et demi du 13 nivôse au 30 floréal VI, c'est dix-huit mois dont il faut déduire plus de six pour les sorties de Milan durant l'Italie et les voyages sur les côtes quand on est rentré.

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