VISITE DE L'EMPEREUR
sorte de faculté vague de sentir que je ne suis plus. » Cette impression si juste dure peu. Éloignée, voyageant, partie pour Milan ou pour Rome, elle pourrait endormir peu à peu la douleur de sa chute ; mais, si près de Paris et de Trianon, à chaque instant, les sensations identiques se renouvellent ; un billet ou une attention de l'Empereur, un visage familier aux Tuileries, un page, un domestique, un soldat, tout est prétexte à ressusciter la plainte. Sans doute l'a- 1- elle voulu, mais savait-elle ce qu'elle devait vouloir? Et l'Empereur qui, par faiblesse envers elle, par faiblesse, peut-on dire, envers lui-même, n'a pas prescrit le départ, qui souffre lui aussi de ce voisinage et qui, en croyant adoucir la séparation, l'a rendue plus cruelle en en prolongeant l'agonie, ne devait-il pas se rendre compte mieux qu'elle de ce qui est arrivé? Il faut que M me de Rémusat profitant de ce que son mari est de service à Trianon, le charge oc de faire arriver à l'Empereur qu'il écrive à l'Impératrice de manière à l'encourager et, pas le soir, parce qu'il lui donne des nuits affreuses,... de modérer les expressions de ses regrets et de son affliction quand il lui écrit ».
Il les modère en effet et prend un ton plus viril : « Je serais venu te voir aujourd'hui, écrit-il le 23, si je n'avais dû aller voir le roi de Bavière qui arrive à Paris... J'espère te voir demain et te trouver gaie et d'aplomb. » Il vient en effet le 24 et, pour ce jour, il a dépouillé « cette humeur de chien » dont se plaignait la veille Catherine de Westphalie et qu'il avait
gardée depuis le 46 ; mais, si affectueux et tendre qu'il se montre, il n'embrasse pas Joséphine, n'entre pas dans les appartements et il reste constamment i la vue de tous. Le lendemain, sur le désir qu'il en a témoigné, elle vient à Trianon lui rendre sa visite; il la retient à dîner avec Hortense, Eugène et nne partie du Voyage et « il est très bon et très aimable pour elle » au point que, au dire d'Eugène, elle paratt tout de suite en être beaucoup mieux. Durant qu'elle est à Trianon, y arrive, pour faire sa cour, le roi de Wurtemberg, et c'est encore une diversion.
Dès le lendemain matin, Napoléon lui écrit : « Je me suis couché hier soir après que tu as été partie, mon amie. Je désire te savoir gaie. Je viendrai te voir dans la semaine. J'ai reçu tes lettres que je vais lire en voiture. » En effet, l'octave de deuil est finie, il rentre aux Tuileries. C'est là une épreuve pour lui et plus encore pour elle. Dans ce palais où elle était habituée, depuis dix ans, de vivre près de lui, la place qu'elle occupait reste vide, mais pour combien de temps I Si Napoléon se trouve souffrir de la solitude, combien plus souffre-t-elle de l'absence ? L'Empereur à Trianon, il semblait que ce fût une vie autre et quelque chose qui n'engageât point : c'était une villégiature où elle ne l'accompagnait pas. L'Empereur aux Tuileries et elle à Malmaison, c'est vraiment la déchéance, c'est la sensation de la définitive rupture. Napoléon le sent bien : « Eugène m'a dit, lui écrit-il, que tu avais été toute triste hier; cela n'est pas bien, mon amie. C'est contraire à tout ee
RETOUR DE L'EMPEREUR AUX TUILERIES il»
que lu m'avais promis. J'ai été fort ennuyé dé revoir les Tuileries ; ce grand palais m'a paru vide et je m'y suis trouvé isolé. » Et le même jour, à six heures du soir, en l'autorisant à recevoir la visite du roi de Wurtemberg et du roi et de la reine de Bavière : « Je désire fort aller à Malmaison, ajoute-t-il, mais il faut que tu sois forte et tranquille. Le page de ce matin m'a dit qu'il t'a vue pleurer. Je vais dîner tout seul. » C'est bien par là qu'il est pris, par la rupture de ses habitudes et, en insistant, comment ne sent-il pas qu'il la blesse ?
Pourtant, les rois de la Confédération qu'elle a à recevoir, lui portent une sorte de distraction. Elle pleure le 29 pour le roi de Wurtemberg, et, après, pour les Bavarois ; elle n'en est pas moins toute grâce au travers de ses larmes. Mais ces larmes, si faciles, rapportées à l'Empereur, le troublent et l'inquiètent; il en cause avec Eugène. 11 aurait voulu venir i Malmaison, mais il a été retenu par le Conseil jusqu'à huit heures : « Je n'ai dîné tout seul qu'à cette heure là, écrit-il, » et il ajoute : « Je désire bien te voir. Si je ne viens pas aujourd'hui, je viendrai demain après la messe. » Mais, le lendemain, il a grande parade. Il doit voir toute sa vieille garde, en plus de soixante trains d'artillerie. Si la parade finit avant trois heures, il viendra terminer l'année près d'elle, « sinon, dit-il, à demain ».
Malmaison est loin, décidément, et, dans l'isolement où il se trouve, avec la solitude surtout de son dîner, l'Empereur, de lui-même, pense à rapprocher José*
«*t JOSÉPHINE RÉPUDIÉE
phine, à l'appeler à Paris : «c Le roi de Weslphalie, va partir , lui écrit-il, ce qui pourra donner une maison vacante. » C'est là ce qu'elle souhaite par* dessus tout, et les étrennes qui peuvent lui être le plus agréables. Que n'écoute-t-elle son fils qui, pour lui adoucir ces premiers jours, est resté près d'elle, et qui, malgré ses devoirs de gouvernement et de famille, prolonge son séjour, espérant sans doute qu'il la décidera à le suivre à Milan ? Eugène qui n'est pas tout à fait assez dupe, qui ne croit pas tout à fait aux larmes, qui voit sa mère a résignée » pourvu que ce soit en tête à tète, qui est convaincu « que l'Impératrice sera plus heureuse dans sa nou* velle position, et nous tous aussi », redoute avec raison le? difficultés d'un séjour à Paris et juge t comme il faut, que la disparité des situations en paraîtra bien plus choquante à sa mère elle-même» Mais, pendant qu'il se soustrait, en restant à Mal* maison, au jour de Tan complimenteur de Paris et aux doléances sur sa disgrâce prochaine, Joséphine, s'il lui était permis, y courrait tout de suite, quitte à ne recevoir en respects que les aumônes qu'on lui rapporterait des Tuileries. Paris ! Être à Paris ! Ce n'est point pour elle subir toutes les affres de sa déchéance, c'est prendre possession, c'est s'assurer qu'elle y demeurera, qu'on n'osera plus l'éloigner par la suite et qu'elle tiendra sa place en face de la nouvelle impératrice.
Comme elle regrette le temps perdu! Mais peutell* aller en quelque auberge, même en une maison