NAPOLÉON SE DÉSHABITUE
peu les visites 6e font plus rares, que les lettres se font plus courtes, un peu moins tendres ; que les prétextes apparaissent : malaise» travail et le reste. D'autres accoutumances se substituent à celles d'hier et les éloignent. Il y pense encore et il les regrette, mais non phis comme au lendemain du jour où il les a rompues. Alors, elles semblaient nécessaires à la vie ; il s'aperçoit qu'il vit sans elles et, s'il fallait les reprendre, elles le gêneraient sans doute et lui deviendraient promptemeni odieuses. Une femme de quarante-six ans, telle qu'est Joséphine, ne peut plus prétendre, comme jadis, à inspirer une passion qui s'accroît par l'absence ; seulement à apporter, dans l'existence quotidienne, un agrément et une douceur cfontla continuité perpétue les sentiments que l'amour a formés, mais qu'a consolidés surtout la communauté d'intérêts, d'idées et de sensations. Cette communauté se brise dès que le présent n'y est plus compris et que l'avenir en est exclus. Pour la renouer, il faudrait une transformation des rapports anciens qu'on peut bien dire impossible ici à réaliser, et le fossé, se creusant chaque jour, devient l'abîme.
Deux mois durant, presque entiers, Napoléon s'est tourné vers le passé et, au moment de rompre avec lui, d'entrer dans cette carrière nouvelle où il ne sait ce qui l'attend, il a regretté la femme qu'il était contraint d'abandonner; il a souffert des souffrances qu'elle endurait par lui et plus encore de la vie inaccoutumée qu'il devait mener; mais, à présent, le lien ancien s'est relâché par la désuétude ; il a la conscience
Isa Joséphine répudiée
d'avoir fait pour Joséphine tout ce que son amour lui commandait! tout ce qu'exigeaient les convenances, tout ce que sa dignité devait à la compagne de sa fortune et il se tourne vers l'avenir qui, seul, emplit sa pensée. Certes, il est bon pour Joséphine, mais déjà l'effort se sent et s'exprime. Elle est souffrante deux jours et il ne vient pas à Malmaison. Il vient enfin — ce n'est qu'une fois par semaine maintenant — mais, à chaque fois, elle lui adresse des demandes nouvelles, et surtout elle lui reparle de l'Elysée. Certes, il a promis qu'elle y viendrait. Cela lui semblait tout simple, fort agréable, au commencement de ce même mois de janvier, et Ton croirait maintenant qu'il regrette de s'être engagé.
Sans doute, après les assurances qu'il lui a données et qu'il a données à son fils, redoute-t-il de la voir habituellement, en ce moment où, en échange de la succession du royaume d'Italie, il impose à Eugène la succession de ce grand-duché de Francfort pour qui Fesch, tout à l'heure, était un suffisant héritier. Mais qu'y peut-il ? L'avenir l'obsède ; il en a pris possession. Il n'est pas encore bien certain d'avoir trouvé une femme, ni quelle, et il prépare rétablissement de son second fils, auquel il ne saurait sans scrupule enlever le royaume d'Italie. Il a pris le solennel engagement d'en laisser la succession à Eugène, en cas qu'il n'ait pas d'enfants; mais, à présent, il va les avoir, il les a ; il est délié vis-à-vis du roi de Bavière, d'Eugène, d'Auguste, du sénat d'Italie et du sénat de France. Pourtant, à Eugène, il donnera quelque chose,