JOSÉPHINE À L'ELYSÉE 1S
L'Empereur est tourne an gai; il néglige la tragédie, il lui faut des comédies pour se distraire ; il lui faut Brùeys et Palaprat, Molière avec ses amis, bien mieux : le Mariage de Figaro; il chasse à Saint- Germain, il chasse au Bois de Boulogne, il chasse à Satory; ce. sont des divertissements tous les jours et des bals tous les soirs, comme s il s'entraînait à rajeunir et voulait, pour la jeune femme qu'il attend préparer une atmosphère de plaisir. Il arrive encore qu'au passage il entre à l'Elysée, mais il est pressé, il voit les yeux rouges, les larmes prêtes à jaillir, et il part. Un instant, il a pensé que Joséphine pourrait l'accompagner à Grignon, chez Bessières, auquel il donne cette insigne marque de faveur de lui demander à chasser. Elle risque une observation ; tout de suite, il s y rend et sans discuter. « Mon amie, lui écrit-il, j'ai reçu ta lettre. Je désire te voir, mais les réflexions que tu fais peuvent être vraies. Il y a peut-être quelque inconvénient à nous trouver sous le même toit pendant la première année. Cependant la campagne de Bessières est trop loin pour pouvoir revenir. D'un autre côté, je suis un peu enrhumé et je ne suis pas sûr d'y aller. » Il y va pourtant, et avec le roi de Bavière, les reines de Naples et de Hollande, la grande-duchesse de Bade, Berthier, Duroc, Moncey, Davout, Lauriston, le prince et la princesse Aldobrandini, les duchesses de Bassano, de Rovigo, de Frioul, de Cassano, M™ 6 Duchatel, MM mes de Montmorency et de Mortemart, M" 16 de Broc et M 11 * de Mackau. Il est de très bonne humeur, il dine, il joue avec les
dames au Furet du bois joli, il danse, il veut que tout le monde danse» le roi de Bavière» Davout, même la vieille duchesse de Gassano qui n'a pas dansé depuis trente ans ; il danse la Monaco, huit, dix fois ; il danse le Grand-père ; c'est un sous-lieutenant à sa sortie de l'École militaire. Le lendemain, à part une véhémente sortie contre Law quia bâti le château de Grignon, en la présence de Lauriston, petit-neveu de Law, il est constamment aimable pour tout le monde et d'une gaîté surprenante» Le surlendemain, à l'iraproviste, sur les huit heures du matin, par une espièglerie de jeune officier, il annonce le départ pour Rambouillet et il faut qu'à demi endormies, les dames se jettent en voiture, ayant à peine le temps de passer une robe. À Rambouillet, des chasses, des jeux, des danses, on est en pleine joie. En arrivant à Paris, le 23, à six heures, avant de recevoir Czernicheff qui lui apporte une lettre d'Alexandre, il trouve une lettre de Joséphine que lui remet Savary : « Je vois avec peine que tu es triste, répond-il ; je suis bien aise que tu ne te sois pas aperçue du feu. J'ai eu beau temps à Rambouillet. Hortense m'a dit que tu avais eu le projet de venir dîner chez Bessières et de retourner coucher à Paris. Je suis fâché que tu n'aies pas pu exécuter ton projet/ Adieu, mon amie, sois gaie. Songe que c'est le moyen de me plaire. »
Et durant ce temps, Berthier court sur la route de Vienne, ambassadeur extraordinaire chargé de demander la main de l'archiduchesse Marie-Louise ; la Maison de la nouvelle Impératrice est nommée ; on pré-
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pare le trousseau et la corbeille ; le douaire, injure suprême, est fixé à quatre millions, « C'est le douaire des Impératrices. » — Qu'était donc Joséphine ? — Paris retentit des apprêts des fêtes prochaines ; les fournisseurs ne sont occupés que du Mariage. Que faire à l'Elysée? N 'est-ce pas une prison véritable» pire que Malmaison, d'où au moins on se peut évader aux environs, où l'on a ses habitudes, ses serres, ses fleurs, ses bêtes ? Paris, les boulevards, les rues, les jardins, n'est-ce pas comme interdit à l'impératrice d'hier ? Sa livrée ferait émeute et combien plus sa figure. Tout au plus se risque-t-elle, par les Champs- Elysées déserts, au bois de Boulogne, à condition que l'Empereur n'y chasse pas, et ces Tuileries, où il n'est pas permis de rentrer, n'obstruent-elles pas toujours l'horizon ? Que faire ? Recevoir des visites ? Il n'en vient plus. Lire ? Certes, jamais Joséphine ne connut une telle fringale de lecture, mais, aux pages qu'elle Ht ou se fait lire, elle cherche, elle trouve des allusions ; il faut qu'elle sache du bibliothécaire s'il a mis ces livres sous les yeux de l'Empereur ; elle demande, elle implore presque une réponse de cet employé, et cette réponse « lui ferait surtout plaisir s'il pouvait l'apporter lui-même ».
A. présent, c'est vraiment le supplice ; car jusquelà, elle a encore tenu une place, occupé une part de la pensée de l'Empereur ; la Cour s'inquiétait d'elle et, à défaut des plaisirs que les convenances lui interdisaient de prendre, l'attention du public l'entourait, la réconfortait et, dans une mesure, la consolait. Elle
était sur le théâtre et jouait son. rôle. On s atlendriseait à ses larmes et Ton parlait de son sacrifice. Voici deux mois écoulés: l'Empereur a d'autres préoccupations, la Cour d'autres intérêts, le public d'autres curiosités. Elle est à Paris, et jamais elle n'en fut plus loin. L'Elysée est comme en . quarantaine et il y flotte le drapeau jaune. Nul bruit n'en doit sortir et, sur tout ce qui s'y fait, silence, par ordre. « Je vous avais dit, écrit l'Empereur à Fouché, de faire en sorte que les journaux ne pariassent pas de l'impératrice Joséphine. Cependant ils ne font pas autre chose. Encore aujourd'hui, le Publiciste en est plein. Veillez à ce que les autres journaux ne répètent pas cette nouvelle du Publiciste- » Et cette nouvelle, c'est l'annonce que Joséphine quitte l'Elysée pour passer quelques jours à Malmaison (9 mars).
S'est-elle lassée de la prison où elle à tant sollicité de s'enfermer, ou plutôt ne lui a-t-on pas fait comprendre que, si près, elle est gênante, qu'elle ne saurait rester pendant les fêtes, qu'elle ne peut se trouver ainsi subitement face à face avec la nouvelle impératrice ? Sans doute, avec le temps, les choses s'arrangeront, mais l'Archiduchesse peut soulever des difficultés ; qui sait si, de Vienne, ou n'a point insinué que ce Berait inconvenant et qu'on s'y oppose ? Le bruit a été répandu qu'Hortense serait surintendante de la nouvelle maison. La Maison est nommée et l'Empereur n'a eu garde d'y placer la reine de Hollande ; c'est Caroline qu'il a désignée pour la réception à Braunau, pour le triomphal voyage à travers la France.