‹ Joséphine répudiéeChapitre 6 sur 165 · SENTIMENTS DE BONAPARTE 1S · texte numérisé non relu

SENTIMENTS DE BONAPARTE 1S

marié, il ne se sent pas encore bien certain qu'il en ait. Il ne commande pas, n'exige pas ; il supplie. Il se sent encore inférieur, tant est grand le prestige qu'elle exerce sur lui. D'ailleurs, ne craint-il pas, s'il parle haut, de faire quelque chose qui ne soit pas comme il faut ? Il ne veut point passer pour un malappris, un brutal, un homme qui ne sait pas vivre. Sous ce vernis qu'il s'impose, on sent lame fulgurante, on est aveuglé par les éclairs de passion. Vainement, il s'efforce de l'entraîner vers lui, de la décider à le rejoindre. Vainement, il aspire à l'avoir, à la posséder; il souffre, il pleure, il se dessèche d'amour; la pensée ne lui vient pas de la contraindre. Elle, amusée, se dérobe et trouve des prétextes : A chacun qu'elle lui oppose, il est si naïf qu'il l'accepte ; il y croit fermement, et, sur ces défaites de convenance dont elle doit bien rire, il s'exalte comme à des vérités révélées. Il ne voit pas, ne croit pas, n'admet pas qu'elle le leurre. Le sentiment qu'il éprouve est à ce point dominateur qu'il ne se demande pas un instant s'il est partagé. Son caractère ne lui permet pas de douter de lui-même et ce serait en douter qu'imaginer à sa maîtresse une âme différente de la sienne. Aussi bien, va-t-il si loin? Son amour égoïste ne serait-il pas satisfait par la possession et raffine-t-il sur la psychologie ? Il veut la femme pour lui, à cause du plaisir qu'il en tirera, mais il ne l'étudié point. Il ne cherchera jamais — celle-là pas plus qu'aucune autre — à la deviner ni même à la comprendre. Est-ce indifférence ou mépris,

est-ce la conception juste de la vie et, ayant ane fois constaté le continuel malentendu entre les deux sexes, est-il assez fort pour avoir renoncé à prétendre de la femme autre chose que ce qu'elle donne» sans s'inquiéter de ce qu'elle réserve ?

A mesure que le succès le porte, que la victoire fidèle augmente, non la confiance qu'il porte en soi, maïs le prestige qu'il exerce, il se rend plus impérieux et parle plus haut. Ne pouvant rien gagner sur la femme même, il annonce âprement ses volontés à ceux-là qui, à Paris, peuvent agir sur elle. Ce n'est pas entre deux gendarmes qu'elle le rejoint, mais il a mobilisé au moins deux directeurs. Il la retrouve enfin, et tout de l'absence est oublié; tout en lui est satisfait : amour, orgueil, vanité. Chose étonnante : vue de près, Joséphine garde, accroît même son importance aux yeux de Bonaparte : c'est que, chez elle, l'être social est supérieur : nul, pour savoir, comme elle, mentir et charmer. « Cest une femme paitrie (Fesprit et très riche, » écrit un officier d'Italie à son ancien chef. Près de tout le monde elle réussit : généraux et soldats, diplomates et princes, Italiens et Allemands. Elle déteste Milan et y fait bonne mine ; elle s'ennuie à périr et Ton dirait qu'elle ne s'est jamais tant amusée. Elle fait du quartier général une cour, du moins un salon, mais où les distances se prennent sans qu'on s'en doute. Elle a les vertus mondaines par excellence, le tact et la grâce. Dans ce milieu soldatesque, où l'éducation de la plupart est terriblement négligée, elle ne porte point de hau-

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