PREMIER EXIL
29 mars-15 mai 1810,
Le jeudi 29 mars, jour de la mi-carême, dès l'aube naissante, toute la population d'Evreux est sur pied. A neuf heures du matin, coup de canon ; aussitôt la générale éclate et les gardes nationaux, sur l'ordre qu'ils en ont d'avance reçu du maire, s'empressent ▼ers la place Bonaparte « habillés le plus proprement possible et armés des armes qu'ils peuvent avoir ». Partie est postée sur la route de Paris, partie sur la route de Caen. Les gardes d'honneur, à pied et à cheval, que le préfet a formés et qu'il a montés, équipés et habillés à leurs frais, se portent avec la musique» le maire, le préfet et les autorités, sur la route de Paris. Lorsque arrive l'Impératrice, sonnerie des clo ches, salves d'artillerie et discours du maire. Un instant de halte; puis, sans arrêt en ville où, sur la place Saint-Taurin, le clergé est assemblé pour présenter l'eau bénite, mais où manque l'évèque encore en train de s'habiller au séminaire, Joséphine, au milieu d'une
grande foule très sympathique, va droit sur Navarre, où elle arrive vers les quatre heures après midi.
Le premier coup d'œil est désastreux : vainement, depuis quinze jours, a-t-on réquisitionné tous les ouvriers d'Evreux « pour réparer le plus nécessaire à la hâte » ; il s'en faut de tout que le château soit habitable. C'est une grande bâtisse carrée, à quatre faces de même symétrie, qu'édifia en 1686, non loin des ruines du château de la feine Jeanne, le deuxième des comtes d'Evreux de la maison de Bouillon, Godefroy-Maurice de la Tour, grand chambellan de France et gouverneur d'Auvergne, neveu du grand Turenne, et époux de Marie-Anne de Mancini, nièce de Mazarin. Il a pris Mansard pour architecte, mais c'était Mansard neveu. D'ailleurs, c'est lui qui a fourni l'idée et c'est une idée de grand seigneur. Il a subordonné toute l'économie du bâtiment à un projet qu'il n'a pas réalisé, en sorte que, si l'on n'est point averti, on ne comprend guère en quel dessein ce cube de maçonnerie à deux étages est surmonté d'un dôme tronqué par une grande plate-forme couverte de plomb. C'est que ce n'était pas un château, mais un piédestal qu'avait prétendu ériger le neveu de Turenne, et que la plate-forme était destinée à supporter la statue colossale du glorieux oncle. Le Roi ayant médiocrement goûté cette apothéose, on s'était arrêté au piédestal et le dôme découronné avait irrévérencieusement été surnommé la marmite par les Normands d'alentour.