LE CHÂTEAU DE NAVARRE
Ce Château-piédestal, élevé sur une terrasse quadran gui aire à balustres qui l'exhausse, présente, sur chaque face, un perron de granit à double révolution qui donne accès dans un vestibule soutenu par quatre colonnes. De ces vestibules, on pénètre dans un immense salon, de forme ronde, à pavé de marbre, qui tient toute la hauteur de l'édifice et qui prend jour seulement par des vitrages sur les vestibules et par de hautes fenêtres, percées dans la calotte du dôme. Les appartements sont ainsi découpés dans les triangles décrits, au rez-de-chaussée, par les murs du salon et des vestibules, au premier étage par les murs des salons et des cages d'escalier. Au pourtour du dôme, chambres de domestiques, inhabitables. A droite du grand château, une habitation, d'aspect moins prétentieux, élevée d'un étage à l'italienne sur un rezde-chaussée fort bas : c'est le petit château ; il est plus délabré encore, s'il est possible, que le grand.
Point de meubles ; nulle fenêtre ne ferme ; les boiseries sont pourries ; il fait un froid glacial dont il est impossible de se garantir, à cause de l'immense salon inchaufifable qui commande toutes les pièces; point de calorifère et l'humidité suinte de partout. Le château est bâti au fond d'un vallon entre deux coteaux chargés de bois superbes ; toutes les eaux — et combien il y en a ! — ont été aménagées à proximité et distribuées pour fournir ces parterres d'eau et ces miroirs qui semblaient le complément nécessaire des architectures ; en venant de la route de Caen par la belle avenue d'ormes d'une demi-lieue de longueur, passé
15u JOSÉPHINE RÉPUDIÉE
le rond-point, deux immenses pièces d'eau ; puis, canaux entourant l'esplanade du château, pièce d'eau longitudinale adroite et à gauche, et, en face, le cana\ long de cinq cents toises que termine la belle cascade circulaire. Ce ne sont ensuite que canaux où les eaux, dans leurs massives bordures de pierre, délimitent, à angles droits, les parterres à la française, les ci-devant quinconces dont M. Roy fit du bois à brûler ; puis, s'émancipant, ces canaux se jettent en méandres capricieux, quoique corrects, dans les timides jardins chinois que décorent des fabriques du vieux style : temple d'amour, kiosque chinois, jardin d'Hébé. Les eaux sont belles et les arbres sont beaux; mais, au 29 mars, les feuilles sont rares, et, entre l'eau qui court, l'eau qui stagne et l'eau qui tombe, avec, pour compagnons, ces squelettes noirs, dénudés et ruisselants, il faudrait, pour se plaire,: un fond de galté que n'apporte pas Joséphine.
Encore si elle était seule, mais il lui faut compter avec les moues du service d'honneur qui, de mauvaise grâce, a abandonné Paris et les fêtes qui s'y préparent, surtout avec les gémissements des femmes de chambre qui, par l'habitude, les soins quotidiens, leur complicité de chaque instant dans la lutte acharnée contre l'âge, ont usurpé sur elle la domination de sa vie intime. A Malmaison, on s'ennuyait, certes ! mais on avait Paris tout près, l'on allait et l'on venait ; on avait chaud ; les fournisseurs s'empressaient et se rendaient obligeants ;on recevait les. nouvelles de première main, on voyait de belles visiteuses ; à présent.