‹ Joséphine répudiéeChapitre 63 sur 165 · L'INTENDANT · texte numérisé non relu

L'INTENDANT

particulier, il a peu de manières ; on lui fait mauvaise mine dans les salons et, comme il ne se rattache à aucune coterie, il se trouve bientôt isolé au point qu'il s'abstient de paraître. C'est bien pis avec la domesticité, car il a pris sa charge au sérieux, prétend se tenir dans son budget, et cherche les économies. N'a-t-il pas imaginé qu'il est abusif de servir du café aux femmes de garde-robe après leur dîner ? Chez des princesses, on Ta supprimé, même pour la Maison d'honneur ; mais les femmes de chambre s'insurgent et Joséphine, naturellement, leur donne raison. C'est le début des hostilités, et il date de Malmaison.

À Navarre, la guerre est ouverte ; si médiocre que soit la Cour, elle manque de tous les meubles qui rendent la vie agréable ou môme supportable, et c'est à H. Pierlot qu'on s'en prend de tous les inconvénients de l'habitation. En vain, racole-t-il des ouvriers, rien n'est fait comme il faut, rien surtout comme & Paris. En vain, amène-t-il des meubles ; à peine les voitures chargées sont-elles en vue qu'elles sont pillées. Cha- * cun, à la course, prend ce qui leur convient, se sauve ensuite. Point d'inventaire ; nul moyen de vérifier en quelles chambres de domestiques ont passé des objets destinés au service d'honneur ou même à l'Impératrice. Rappelé à Paris par ses affaires qui, négligées, commencent à lui donner du souci, Pierlot laisse Navarre aller comme il veut : c'est alors l'anarchie complète. L'intendant n'en demeure pas moins responsable et la vanité, si peu satisfaite, du pauvre Pierlot va lui coûter cber.

Tel est donc l'entourage et voici La vie : les respects qui, i l'arrivée ont accueilli Joséphine, l'empressement des foules, les musiques jouant : « Où peut-on être mieux qu'au sem de sa famille, » tout cet appareil commandé de joie officielle n'a pu faire illusion ; « il ressemblait un peu trop à des compliments de condoléance ». Puis, c'a été la navrante entrée à Navarre, le château inhabitable, les boiseries pourries, les chambres où il pleut et vente, les cheminées fumant, les fourneaux refusant de marcher, l'humidité et le mauvais air du pare, le mécontentement des gens*. Ah ! Malmaison ! « Dans cette saison-ci, écrit Joséphine à sa fille, le 3 avril, trois jours après son arrivée, Italmaison me sera plus favorable. Le peu de jours que j'y ai passés m'avait déjà fait beaucoup de bien et je compte y retourner dans un mois ou trois semaines. » Avis à la lectrice : cela est mis pour qu'elle parle à l'Empereur, obtienne la permission, abrège l'exil. Tout n'est-il pas dans le post-scriptum pour qui la lettre semble écrite : « Si l'Empereur demandait de mes nouvelles, dis-lui, ce qui est vrai, que mon unique occupation est de penser à lui* »

Cette aumône qu'elle implore d'un souvenir, cette hâte à revenir de crainte qu'on ne l'interne définitivement à Navarre, c'est toute sa préoccupation en ce moment et, de cette idée, elle est obsédée dans cette vie sans distraction qu'elle mène; car die ne peut trouver à s'intéresser à rien, elle est comme échouée en ce logis de passage qu'elle ne peut même penser i

améliorer; elle essaie vainement des promenades à pied qui n'ont pas de but, et des promenades en calèche que le mauvais temps rend impossibles ; elle s'en erre à l'attente constamment vaine des in rites qui se dérobent; elle ne peut même compter sur Hortense qui, en vérité, a bien trop à faire pour profiter du petit château « et du logement pas beau qu'on hri a préparé et où elle ne sera que campée ». Alors, dans cette solitude qu'interrompt seulement, le soir, la partie de trictrac avec révoque, M. Bourlier et ses soixante-quinze ans, elle repasse toutes ses inquiétudes ; elle se voit condamnée, et pour jamais enfermée entre ces murs, ces eaux, ces arbres, loin de tout ce qu'elle aime.

À-t-elle si tort, et les bruits de Paris, s'ils lui sont transmis, ne sont-ils pas faits pour accroître ses terreurs ? « On veut qu'elle ne soit plus que duchesse de Navarre, qu'elle soit reléguée dans le duché de Berg, que Malmaison lui soit rachetée, que la nouvelle souveraine ait témoigné un grand éloignement pour la voir si près d'elle, et, à l'appui de cette assertion, on cite des mots inventés visiblement, parce qu'il n'est pas possible qu'ils aient été répétés. » Tous les amis qu'elle a gardés à Paris s'inquiètent, cherchent i la Cour des correspondants qui les rassurent. « On veut que l'Impératrice ne revienne plus, » c'est l'impression générale. Pour donner une base à cette rumeur, voici, pour les gens qui savent lire, la légende tout écrite en ces armoiries que le Conseil du Sceau vient de régler pour le duché de

Navarre \ où sauf le rappel, en un quartier, du blason d'Empire, ce sont les armoiries Beau harnais et Tascher, le chef pareil à celui de tous les ducs — pas mémo des dignitaires — et l'écartèlement excluant à soi seul de la Famille impériale à qui l'écu franc est réservé.

En même temps, Joséphine apprend qu'Hortense est contrainte de retourner en Hollande. L'Empereur pourtant avait formellement promis qu'il n'en serait plus question ; il avait réglé les termes de la séparalion, les questions d'argent, d'éducation des enfants, et, à présent, il oublie tous ses engagements : que sera-t-il de l'Impératrice, s'il est ainsi de la reine? Gela redouble le désespoir. « Tant qu'il me restera quelque chose, écrit-elle à sa fille, tu resteras maîtresse de ton sort. Peine et bonheur, tu sais que je partage tout avec toi. Prends donc un peu de courage, ma chère fille, nous en avons bien besoin Tune et l'autre. Souvent le mien est trop faible 9 mais j'attends tout du temps et de nos efforts. »

L'arrivée d'Eugène, chargé de bonnes paroles de l'Empereur, apporte à Navarre un peu de relâche» Eugène a gardé d'enfance un goût des amusements en plein air, des sports, dirait-on, où il entraîne tout le monde. Les soirées à trictrac de l'évèque s'alternent de charades et de récits. Les monotones

1 É car télé, au f , d'azur à V aigle déployée d'or tenant dam ses serres une foudre du même, au 2 et au 3, d'argent à ta fasce de sable surmontée de trois merlettes du même ; au 4, d'or à trois pals de sinople ; chef de\ ducs : de gueules semé d'étoiles d'argent sans nombre.

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