‹ Joséphine répudiéeChapitre 64 sur 165 · ASPIRATIONS DE RETOUR 17S · texte numérisé non relu

ASPIRATIONS DE RETOUR 17S

lectures, pour qui, dès le jour de l'arrivée, Deschamps, le secrétaire des Commandements, implorait Barbier de ne point le laisser manquer des nouveautés du jour, sont reléguées avec les interminables tapisseries. C'est un rayon de soleil dans ce brouillard. Pour relever le moral de sa mère, Eugène lui persuade que tout va au mieux ; s'il voit l'horizon s'obscurcir, il la distrait par de plaisantes inventions, des jeux où il l'oblige de prendre sa part, même des narrations de ce qu'il vient de voir à Compiègne ,à Sain t- Cl ou d et à Paris. Mais son séjour est abrégé par ses devoirs envers l'Empereur, par l'obligation d'aller retrouver sa femme qu'il a laissée seule, souffrante, perdue au milieu d'un personnel inconnu et quelque peu hostile. À son départ, Joséphine le charge d'une lettre pour l'Empereur où elle sollicite d'abord la permission de retourner à Malmaison, puis l'avance de quelques centaines de mille francs pour rendre Navarre habitable.

L'argent, Napoléon le donnerait volontiers ; mais la rentrée si brusque à Malmaison le contrarie. Il est, à ce moment, tout à Marie-Louise et aux agréments de son mariage ; il craint de rapprocher Joséphine, de provoquer un conflit, vraisemblablement redoute-t-il l'humeur de sa jeune femme en même temps que la désolation qu'il va causer à l'autre, et, dans cette situation qu'il a lui-môme, par ses promesses, compliquée comme à plaisir, est-il naturellement disposé à l'humeur contre quiconque en augmentera les difficultés. Sans doute en montre-t-il

quelque chose à Eugène, tout en lui accordant, d'assez mauvais grâce, ce que Joséphine a demandé, et il s'abstient de répondre de sa main, comme il a fait jusqu'ici, à la lettre qu'elle lui a écrite.

Joséphine en est-elle blessée et veut-elle le faire Yoir, on plutôt ne saisit-elle pas l'occasion pour le contraindre à montrer son jeu, pour connaître exactement où elle en est dans son esprit, établir son apologie en règle, renouer les relations interrompues, et juger si les anciens souvenirs sont complètement effacés. En tout cas, c'est faire preuve d'habileté, de modestie et de déférence qu'écrire comme elle fait.

Navarre, 19 avril 1810.

« Sire,

« Je reçois par mon fils l'assurance que Votre Majesté consent à mon retour à Malmaison et qu'elle veut bien m'accorder les avances que je lui ai demandées pour rendre habitable le château de Navarre.

« Cette double faveur, Sire, dissipe en grande partie les inquiétudes et même les craintes que le long silence de Votre Majesté m'avait inspirées. J'avais peur d'être entièrement bannie de son souvenir. Je vois que je ne le suis pas. Je suis do*e aujourd'hui moins malheureuse et même aussi heureuse qu'il m'est désormais possible de l'être.

« J'irai à la fin do mois à Malmaison, puisque Votre Majesté n'y voit aucun obstacle; mais je dois vous le dire, Sire, je n'aurais pas sitôt profité de la liberté que Votre Majesté me laisse à cet égard, ai la

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LETTRE A L'EMPEREUR Vl%

maison de Navarre n'exigeait pas, pour ma santé et pour celle des personnes de ma maison, des réparations qui sont urgentes. Mon projet est de demeurer à Malmaison pen de temps. Je m'en éloignerai bientôt pour aller aux eaux. Mais, pendant que je serai à Mal maison, Votre Majesté peut être sûre que j'y vivrai comme si j'étais à mille Kesies de Paris. J'ai fait un grand sacri fice, Sire, et chaque jour je sens davantage son étendue. Cependant ce sacrifice sera ce qu'il doit être, il eera entier de ma part. Votre Majesté ne sera troublée dans son bonheur par aucune expression de mes regrets.

« Je ferai sans cesse des vœux pour que Votre Majesté soit heureuse. Peut-être en ferai-je pour la revoir; mais que Votre Majesté en soit convaincue, je respecterai toujours sa nouvelle situation; je la respecterai en silence ; confiante dans les sentiments qu'elle me portait autrefois, je n'en provoquerai aucune preuve nouvelle, j attendrai tout de sa justice et de

c Je me borne à hn demander une grâce, c'est qu'elle igné chercher elle-même un moyen de convaincre quelquefois, et moi-même, et ceux qui m'entourent, que f ai toujours une petite place dans son souvenir et une grande place dans son estime et dans son amitié. Ce moyen quel qu'il soit, adoucira mes peines» sans p#«voir t ce me semble, compromettre, ce qui m* inforte avant tout, le bonheur de Votre Majesté. » En vérité, c'est un chef-d'œuvre que cette lettre : tout s'y trouve pour piquer la reconnaissance de Napo-

léon, émouvoir l'ancien amour, éveiller la pitié» depuis l'usage — l'abus — d s formules respectueuses jusqu'à l'allusion discrète au passé, depuis les souvenirs jusqu'aux promesses. La réponse, à moins d'être un ordre d'exil, ne peut être que de tendre et familière réprimande, et elle est ainsi : « Mon amie, je reçois ta lettre du 19 avril. Elle est d'un mauvais style. Me* pareils ne changent jamais. Je ne sais ce qu'Eugène a pu te dire. Je ne t'ai pas écrit parce que tu ne Tas pas fait et que j'ai désiré tout ce qui peut t'être agréable. Je vois avec plaisir que tu ailles à Malmaison et que tu sois contente. Moi, je le serai toujours de recevoir de tes nouvelles et de t'en donner des miennes. Je n'en dis pas davantage jusqu'à ce que tu aies comparé ta lettre à la mienne et, après cela, je te laisse juge qui est meilleur et plus ami de toi ou de moi. Adieu, mon amie,* porte-toi bien et sois juste pour toi et pour moi. »

Cette lettre qui répond si bien et si justement à tous les désirs de Joséphine et qui donne si pleinement raison à son apologie, Eugène la rapporte à Navarre. Certes, Joséphine comptait émouvoir et toucher Napoléon, mais cette forme qu'il a employée est juste celle qu'elle eût préférée. Voilà donc le protocole du tutoiement établi entre eux malgré le second mariage ; voilà la correspondance reformée et l'agrément de s'adresser directement à lui pour ce qui l'intéressera. Tout est gagné, mais, par une habileté nouvelle et qui est toute femme, elle se garde bien, en répondant, de parler des affaires qui l'occupent le

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