L'AFFOLEMENT
que je ne sais plus que penser. Toi seule, ma chère, fille, peux me tirer de l'incertitude dans laquelle je vis. Si, d'ici à trois jours, je ne reçois pas de lettres qui m'annoncent ce que je dois faire, je penserai que l'Empereur n'aura pas approuvé la demande que je lui ai faite ; je partirai pour Genève ; je renoncerai par conséquent à visiter le reste de la Suisse que je ne connais pas : de Genève, je me rendrai à Malmaison ; au moins, là, je serai en France et, si tout le monde m'abandonne, j'y vivrai seule avec la conscience d'avoir sacrifié mon bonheur pour faire celui des autres. De grâce, ma chère Hortense, écris-moi ta position. L'état de douleur dans lequel j'existe depuis huit jours me mine et rendrait sensible la personne la plus indifférente. Adieu, ma chère fille, puisses-tu être aussi heureuse que tu le mérites. »
Le lendemain (13 octobre), au moment où elle accuse le plus la négligence de ceux qui l'aiment, elle reçoit d'Hortense une lettre en date du 4, dont la transmission a été peut-être retardée pour que, dans Tinter- *valle,les conseils de M me de Rémusat aient produit leur effet. Napoléon n'a pu, cette fois encore, tenir contre ces larmes et ce désespoir, et malgré qu'un seul parti lui convint, celui de l'hiver passé en Italie, ignorant encore au moment où il a vu Hortense que Joséphine est à présent presque résignée à Milan, il a admis un tempérament et prononcé le nom de Navarre. Aussitôt Joséphine s'en empare, « Ma chère Hortense, écrit-elle à sa fille, je reçois aujourd'hui la lettre que
tu m'as écrite le 4 et nous sommes au iâ : juge combien elle a mis de temps à me parvenir. J'avoue que, malgré ce retard, elle a du moins décidé le parti que je dois prendre et après y avoir bien réfléchi, je suivrai la première idée de l'Empereur, je vais m'établit à Navarre. Je trouve beaucoup d'inconvénients à aller en Italie surtout pour y passer l'hiver. Si c'était un voyage d'un ou deux mois, j'irais volontiers voir mon fils, mais, pour y rester davantage, c'est impossible. D'ailleurs, ma santé qui s'était fortifiée est devenue très mauvaise depuis quinze jours ; mon médecin me conseille le repos et j'aurai tout le temps & Navarre de soigner ma santé. Tout ce que tu me dis de l'intérêt que me porte toujours l'Empereur me fait plaisir. J'ai fait pour lui le plus grand des sacrifices, les affections de mon cœur; je suis sûre qu'il ne m'oubliera pas s'il se dit quelquefois qu'une autre n'aurait jamais eu le courage de se sacrifier à ce point. Je partirai d'ici mardi ou mercredi et je serai à Genève samedi ou dimanche 21. Je désire recevoir encore un mot de toi avant de fixer mon départ pour Navarre, afin de savoir si l'Empereur trouve bien que je passe l'hiver dans ce lieu. Parle-moi franchement à cet égard. Je t'avoue que, s'il fallait m'éloigner de la France plus d'un mois, je mourrais de chagrin. A Navarre du moins, j'aurai le plaisir de te voir quelquefois, ma chère Hortense, et c'est un si grand bonheur pour moi que je dois préférer le lieu qui me rapprochera le plus de ma chère fille. Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur ; embrasse pour moi mes petits-fils. » Et en post-sertà-
JOSEPHINE RASSURES â»7
tuai : « Si j'allais en Italie, je suis sûre que plusieurs personnes qui me sont attachées me donneraient leur démission. »
Ainsi, c'est fini de Milan, des promesses faites, dea terreurs éprouvées, et M me de Rémusat, on le sent» devient seule coupable des avis qu'elle a transmis. Pourvu qu'elle rentre en France» qu'elle satisfasse ce petit monde dont elle est la maîtresse et l'esclave, qu'elle se rapproche de Paris» qu'elle échappe à l'horreur de cette vie à l'étranger, qu'importe à Joséphine sa dignité compromise par ces marchandages, que lui importe de ne se sentir que tolérée, pourvu qu'on la tolère? Pas un instant, elle n'a la pensée que, en allant faire connaissance avec ses petits-enfants italiens, elle se procurerait des joies, tout en contentant l'Empereur et en se mettant elle-même en une posture convenable . Elle préfère à ce parti qui aurait l'air naturel et qui serait justifié, l'apparence même de la défaveur, d'un exil à quarante lieues de Paris, un séjour odieux dans un pays insupportable, mais c'est en France, ses familiers l'accompagneront et ses marchands pourront y venir.
Désormais rassurée, elle jouit de Berne et des environs : elle visite les établissements d'Hofwill, elle accepte le déjeuner officiel que le gouvernement bernois lni offre dans la jolie villa In der Enge et dont M me de Watteville, née d'Ernst, est chargée de faire les honneurs; elle excursionne à Thoun, où Tavoyer de Miilinen la reçoit à déjeuner dans sa campagne de Hofsteten; à Thoun, elle s'embarque pour Interlaken,
d'où elle revient à Lausanne: Elle y est le 18. Là, un commencement d'intimité avec la grande-duchesse Constantin, née princesse de Cobourg qui, comme on sait n'a pu vivre avec son mari et est venue chercher en Suisse un bonheur mieux assorti. Joséphine la « trouve charmante, élégante, gracieuse et aimable, avec la plus jolie taille possible et joint à cela une charmante figure ». Peu s'en faut qu'à cette liaison ainsi établie, elle n'ajoute les visites de M m *de Staël 1 : celle-ci, avec son habituelle assurance, s* autorisant d'ailleurs des relations anciennes qu'elle a eues avec H me de Beauharnais, ne manque pas, bien qu'elle soit exilée et que son livre de Y Allemagne vienne tout juste ' d'être saisi, de solliciter une entrevue. Sans doute veutelle autant interroger Joséphine sur le sentiment que lui demander de s'entremettre en sa faveur, comme, quinze jours plus tôt, par M me Récamier, elle en a fait prier Hortense « l'obligeante ci-devant reine ». Pour obtenir cette audience, elle visite une femme de chambre qui, naturellement flattée, s'empresse
« Il est assez difficile, au milieu des correspondances publiées de on sur M M de Staël, de retrouver les dates exactes de son retour a Coppet. La lettre du baron de Vogt (publiée : M m * Récamier, les amis de sa jeunesse) est certainement faussement datée de Sécheron le 23 septembre 1810, témoin la lettre de M 1 " de Staël à M m Récamier du 5 octobre (publiée : M m * de Staël, et la grande-duchesse Louise) et la lettre de Rovigo (publiée : Dix ans d'exil). J'estime que M n * de Staël est rentrée à Coppet à la mi-octobre. (Lettre à la grande-duchesse Louise datée de Coppet le 18 octobre.) C'est le 18 que Joséphine est revenue de Neuchàtel à Lausanne où elle a séjourné : ce serait donc à cette date que se placerait la démarche que M M de Staël a fait pressentir à Baraote père par sa lettre du 24 septembre. 11 est toutefois à remarquer que ni M** de Staël, ni aucun de ses biographes ne fait allusion à l'échec qu'elle subit à cette occasion.