L'EGYPTE
l'on peut dire, car il s'encolère aux allusions que tentent ses frères ; il rejette avec indignation les calomnies, et, pour un peu, se portant garant de la vertu de sa femme, il romprait avec ceux qui osent la mettre en doute.
Mais, en Egypte, tout change. Comme il récrit à Joseph, « le voile est entièrement déchiré ». Qui a parlé? Junot s'en est défendu, Berthier aussi; on a dit Bourrienne. De fait, on l'ignorait. Une lettre d'Eugène à sa mère éclaire tout 1 . « Bonaparte, depuis cinq jours, écrit-il, parait bien triste et cela est venu à la suite d'un entretien qu'il a eu avec Julien, Junot et même Berthier; il a été plus affecté que je ne croyais de ces conversations. Tous lès mots que j'ai entendus reviennent à ce que Charles est venu dans ta voiture jusqu'à trois postes de Paris, que tu l'as vu à Paris, que tu as été aux Italiens avec lui dans les quatrièmes loges, qu'il t'a donné ton petit chien, que même en ce moment il est près de toi ; voilà, en mots eutrecoupées tout ce que j'ai pu entendre. Tu penses bien, maman, que je ne crois pas cela, mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le général est très affecté. Cependant, il redouble d'amabilité pour moi. Il semble par ses actions, vouloir dire que les enfants ne sont pas garants des fautes de leur mère. Mais ton (ils se plaît à croire tout ce bavardage inventé par tes ennemis. Il
1 Cette lettre est datée de Giseh. le 6 thermidor. La lettre de Bonaparte à Joseph publiée Napoléon et sa famille, I. 237, est en date du 7 : celle-ci part par le même courrier, et, comme elle, est prise en mer par la croisière anglaise.
ne t'en aûsè pas moins et n*en désire pas moins t'erabrasser. J'espère que, quand tu viendras tout sera oublié 1 , s
Ainsi, à ce «coup, ce sont les demi aides de camp Julien et Junot et c'est Berthier qui ont parlé. L'avaient-ils fait déjà à bord de Y Orient; on peut le penser ; mais alors ils n'avaient pas tracé. A présent encore, aux faits qu'ils allèguent, Bonaparte, quoi qu'il dise, ne prend pas une entière croyance. 11 souffre, U s'indigne, mais il doute. Il faut d'autres affirmations, il faut surtout TéloigDement, le temps, la distraction d'une autre femme, pour que l'idée de la séparation s'établisse en son esprit et que, désormais, le divorce lui apparaisse comme la solution nécessaire. S'fl avait eu de M me Fourès l'enfant que déjà il souhaitait* qui sait ?
Donc Bonaparte et Joséphine ont chacun de leur côté, envisagé fermement, celle-ci depuis le mariage même, celui-là depuis thermidor au VI, l'hypothèse du Divorce ; ils en ont réalisé la pensée, ils en ont formulé la résolution. L'acte civil de leur union ne
• Voici la fia de cette lettre si caractéristique èa temps» si démonstrative en ce qui touche les rapports de fils à mère, en un temps de relâchement moral tel que le Directoire ; Eugène qui renseigne ainsi Joséphine et ensuite s'érige presque en juge n'a alors que dix-sept ans : « Nous avons eu de bien grandes fatigues à supporter. Nous avons traversé des déserts. Nous avons soajfert la soif, la faim et le chaud, mais nous voilà heureusement arrivés victorieux au Caire. Depuis six semaines, point de nouvelles, point de lettres de toi. de ma sœur, de personne. H ne faut pas nous oublier, maman, il faut penser à tes enfants. Adieu, crois que ton (ils sacrifierait mille fois son bonheur au tien.
c E. BeiniARSAis. »
LE RETOUR D'EGYPTE t»
s'est pas un instant présenté à leur esprit comme un contrat indissoluble. Pour elle, il n'était qu'une formalité dont elle se fût fort bien passée; pour lui, qui y avait tçnu, il cessait d'avoir une valeur dès que l'adultère lui était dénoncé. Chez l'un et chez l'autre, à présent» le clou est enfoncé» — rien ne l'arrachera.
On sait le retour d'Egypte, les larmes, les supplications, le pardon. En présence de l'ancien 'amour, qui toujours hante sa chair, Bonaparte est faible. Mais quoiqu'il soit sincère en sa générosité, quoiqu'il abolisse la faute et, réellement, l'amnistie, il ne peut l'oublier et en prend ses avantages. Il n'y reviendra pas, il ne la reprochera jamais, mais il se sent libéré vis-à-vis de sa femme ; il se reconnaît le droit d'aimer où il lui plaît et, à la rencontre, de prendre les femmes qu'il veut. S'il est retenu par l'habitude et aussi par la séduction que cette femme exercera toujours sur lui ; si des inquiétudes lui ont été suggérées au point qu'il se reproche à lui-même, autant, sinon plus qu'à elle, l'absence d'enfants ; par suite, s'il redoute une expérience publique qui prouverait authentiquement son impuissance; il n'est pas moins convaincu que ceci n'est que provisoire et que, quelque jour, tôt ou tard, il faudra en finir. En attendant l'occasion, il fait bonne mine et, intimement, il ne souhaite peutêtre pas qu'elle se présente. Au moins, en néglige-t-il plusieurs que lui offre dès lors sa fortune. On lui
parle d'infantes, de princesses d'Allemagne, il laisse dire. Lui-même en fait la confidence à Joséphine : cela n'est donc pas sérieux ; il ne veut pas se compromettre en une alliance royale qu'il trouverait dangereuse pour sa politique. Il ne se sent ni sûr de lui-même, ni aiïermi dans sa place. II attend donc et remet : mais, non plus, il ne veut pas renforcer le lien qui Tatlache à sa femme. Quand, rue Ghantereine, Consalvi bénit le mariage d'Hortense et, par surcroît, celui de Caroline, le Premier Consul ne réclame «aucune bénédiction pour lui-même; si Joséphine y pense, si elle en fait la proposition, elle est repoussée. Puisque ainsi il n'affirme point son mariage, puisqu'il le laisse pendant et incomplet, alors qu'en toute occasion, il déclare, même devant Joséphine, que le mariage religieux est le seul qui compte pour la morale, c'est qu'il veut se réserver la facilité de le rompre, sans autre formalité qu'un acte civil qui n'exigera aucune intervention étrangère et qui ne présentera aucune difficulté. C'est là l'opinion de son ministère, de ses enlours, de l'Europe entière, et ce divorce, à chaque instant, le bruit en court et le monde l'attend.
Aussi, combien Joséphine le redoute! Toutes ses pensées l'y portent; tous ses actes le combattent; toute sa vie s'use à le prévenir. Pour borner la fortune de Bonaparte, le préserver des tentations du pouvoir suprême et des conséquences qu'il entraîne, tutjtôt elle s'allie aux royalistes, tantôt elle renseigne les Jacobins. Chef héréditaire, Bonaparte voudra des