HORTENSE A NAVARRE
chambre qu'elle a envoyé à Paris, le répète à Hortense, et ce sont des excuses de chaque côté. « Je savais, lui écrit sa mère, que ta santé en était la seule cause et je m'en suis affligée; mais des regrets ne sont pas des reprochés, et je ne me rappelle pas avoir rien dit qui y ressemblât le moins du monde. » Pour lui prouver comme elle est loin d'être fâchée, elle lui envoie un petit collier qu'on a fait exprès pour elle. « Tu y trouveras, dit-elle, ces mots qui sont l'expression de ma tendresse : Joséphine à sa fille chérie. La croix marque l'époque où l'on m'avait annoncé ton arrivée : Le 2 janvier ».
Quels que fussent ces retardements et quelle qu'en fût sa cause, Hortense arriva enfin ; mais, si Joséphine l'accueillit avec des transports, il n'en fut pas de même de la Maison. Elle vint en trouble-fête, car quelque simplicité qu'elle affectât pour elle-même et quelque mépris qu'elle professât pour l'étiquette, elle n'exécutait pas moins rigoureusement, dans son extérieur au moins, les prescriptions du cérémonial; ses chambellans et ses écuyers portaient régulièrement l'uniforme de leurs places; ses dames prenaient le soir les robes décolletées et elle aimait que le cadre dans lequel elle se mouvait fût en accord avec ses propres toilettes. Or, à Navarre, où presque toute la Cour lui était nouvelle et n'avait porté nul effort à se mettre au ton des Tuileries, il semblait qu'on eût perdu — si on l'avait jamais pris — le sentiment des distances. Joséphine avait peu à peu lâché la main à son service d'honneur; sous prétexte de commodité et par esprit d'éco-
nomie, les hommes avaient insinué qu'il était bien pénible de se mettre tous les soirs en costume et elle avait admis, puis ordonné une sorte de frac uniforme de drap' vert, à collet et à parements de velours noir avec une très légère broderie en or, — encore ne le prenait-on que le soir. * Quant aux femmes, elles devaient porter une robe gros vert, n'importe de quelle étoffe. Naturellement tout s'était ressenti de ee laisser aller. Les familiarités suivent l'étiage du costume et l'on perd en respect ce que Ton gagne en aisance. À l'arrivée d'Hortense, il fallut reprendre le harnais et sous l'œil de ses dames « qui conservaient l'attitude de la Cour », interrompre les enfantillages. Mais, avec Eugène, quand il vint, on prit revanche : il restait en lui un fond de collégien bon enfant, qui hors de Milan, trouvait sans inconvénient de se répandre. Au contraire d'Hortense, il paraissait ne pas comprendre que la dignité et même le repos de leur mère ne pouvait être assuré que par ces règles de cérémonial qui éloignaient les indiscrets, décourageaient les importuns et prévenaient les solliciteurs. Soit qu'il prit lui-même plaisir à ses gamineries, soit qu'il s'y livrât pour distraire sa mère, il encourageait les jeunes filles en leurs jeux et se mêlait aux parties des jeunes gens. 11 imaginait de plaisantes réjouissances, des pêches à la ligne en bande ou des pipées aux oiseaux et l'on mettait la cuisine à l'envers pour une ablette ou un moineau. Il aimait les farces dans les couloirs et épuisait pour les invités le répertoire, qu'on dit joyeux, des traditions hospitalières de la