‹ Joséphine répudiéeChapitre 94 sur 165 · LA COUR · texte numérisé non relu

LA COUR

plaisirs obligatoires en la plus insoutenable des corvées. Une telle vie est une machine montée qui fonctionnerait à vide : toute composée d'apparences et toute faite de conventions, elle exige un certain nombre de comparses évoluant mécaniquement à dis» tance du personnage princier, lequel, si brillantes que soient ses qualités personnelles, devient subitement tout semblable à' ses congénères dès qu'il accepte ou subit l'existence qu'ils mènent. Que ces comparses soient intelligents et spirituels, peu importe : s'ils le sont ailleurs, ils cessent de l'être ici pour se mettre au ton général, s'ils sont bien élevés, ou pour bouffonner, s'ils le sont mal. Ils sont pris dans l'engrenage et ils y laissent ce qui fait la dignité de l'homme : la véracité, la sincérité et jusqu'à leur honneur. Les gens à talents perdent, à se faire courtisans, jusqu'à leur talent même, en se rendant tels qu'il faut pour plaire, pour être louanges ou payés. Tout ce monde qui se réduit à une servitude d'autant plus basse qu'elle est volontaire, se jalouse et se hait. Il ne s'agit plus ici comme à la cour que tient un souverain régnant, des intérêts de la politique ou des affaires de l'Etat ; mais l'intrigue est égale et les cabales sont pareilles qu'il s'agisse d'un bijou ou d'un portefeuille, d'un cabriolet ou d'un crachat. La faveur qui ne se monnaye pas sur l'heure peut même être d'un meilleur avenir ; aussi la brigue en est-elle encore plus forte. On a des alliés, des adversaires, des ennemis; on signe des traités, on entreprend des campagnes, on place des postes, on dresse des embuscades, on risque des

Jtt JOSÉPHINE RÉPUDIÉE

assauts : c'est une stratégie. Laisser entrer les indifférents et leur faire bonne mine ; écarter quiconque peut être admis aux confidences, quiconque, n'étant pas de la bande, apporte dans cette atmosphère de jnensonge, avec un dévouement à l'épreuve, une

1 parole désintéressée et loyale, c'est l'enfance de l'art.

' Peu à peu, on pousse hors de la place tous les anciens amis, tous les vieux serviteurs. — Celui-ci a été jacobin, peut-être l 'est-il encore. Quel monstre! — Hais il a sauvé M me de Beauharnais ! — Eh ! qu'a affaire M me de Beauharnais avec l'impératrice Joséphine ? — Celui-là est mal né, est-il né même ? C'est un soldat, un soudard quelconque. — Mais il a connu M me Bonaparte en 96 et lui fut utile. — Qu'a affaire M me Bonaparte avec l'impératrice Joséphine ? — Cet autre est brave homme, si Ton veut; dévoué, certes; mais comme il le fait sentir ! Ne s'avise-t-il pas de contredire Sa Majesté quand elle a tort ? — Provoquer une discussion, l'envenimer, écarter les occasions où Ton s'expliquerait, gagner du temps, enfoncer le clou, d'une querelle de rien faire une offense et ter* miner par une rupture, c'est là le fin du fin et on y excelle. Avec Joséphine au moins, on ne spécule pas sur la succession et, d'ordinaire, on ne s'attaque ni à Eugène, ni à Hortense. La partie serait un peu forte et d'ailleurs vaudrait-elle le jeu ?

Sans M™ d'Àrberg qui, par principes et par éducation, est au-dessus de ces choses, le bas monde qui entoure Joséphine se rendrait tout à fait maître, mais M"* d'Arberg, elle aussi, a apporté ses préjugés et

Page 1