CHAPITRE IX
Le portrait de Mrs. Siddons en Muse de la Tragédie.
Tout ce qui se rapporte à l'exe'cution de ce tableau fameux a été fixé par Mrs. Jameson, d'après le récit même de Mrs. Siddons. L'auteur d'une Histoire de V Europe moderne, très lue à l'époque, un M. Russell, parlant de la grande comédienne, l'avait nommée « la Muse de la Tragédie », The Tragic Muse ; c'est ce fait qui suggéra à Reynolds la conception de son sujet.
Elle est représentée en pied, de grandeur nature, assise de face dans un vaste fauteuil en forme de trône ; les bras sont noyés dans de larges manches blanches, le droit étendu sur l'appui du fauteuil et le gauche reposant sur le coude, mais renversé dans le vide; un diadème orne les cheveux relevés haut sur le front et retombant en de longues tresses, par devant, de chaque côté du corsage, jusqu'à la ceinture ; des cordons de perles multiples contournent le cou et vont se perdre au bas de la poitrine ; une ample et double draperie descend des genoux jusqu'aux pieds que soutient un tabouret posé sur des nuages. Derrière, debout dans les ombres fuligineuses du fond, on distingue, hélas! deux ombres mélodramatiques, moins sinistres que ridicules : l'une, emblème du Crime, les cheveux tout debout sur la tête, elle-même toute droite sur le corps à moitié nu, les yeux tout ronds, bouche bée, et tenant à deux mains contre sa poitrine, comme un enfant porterait une tasse de chocolat trop chaud où il vient de se brûler le palais, une coupe (de poison sans doute) en forme de sucrier; l'autre figure, symbole du Remords, a les cheveux ébouriffés par mèches éparses dont l'une s'incline avec la tête sur l'épaule droite ; les yeux à demi fermés glissent un regard oblique vers un poignard que le personnage tient d'une façon étrange, la pointe en bas et en avant, la main en quarte comme dans le salut de l'épée. Dans les fumées du fond passent vers ces ombres des lueurs de lycopode enflammé dans la coulisse, derrière la toile, à hauteur de leur tête. N'insistons pas davantage sur ces deux malencontreuses figures et ne voyons que la figure essentielle, vraiment grande, de noble et royale allure dans la cpn-
vention adoptée, c'est-à-dire sous le grossissement obligé de l'optique théâtrale.
La composition était arrêtée dans l'esprit de Reynolds quelques semaines avant que Mrs. Siddons vînt poser, pendant l'automne de 1783 ou au printemps de l'année suivante.
La première fois que l'actrice entra dans son atelier de Leicester Field, sir Joshua la prit par la main et la conduisit à l'estrade où l'attendait le fauteuil à modèle, tout différent du fauteuil aux lignes rigides et d'architecture monumentale qui paraît dans le tableau.
Le fauteuil d'usage, qui appartient aujourd'hui à l'Académie royale, a lui-même une histoire assez intéressante pour que nous la redisions ici.
James Barry, le médiocre peintre d'histoire et le confrère de Reynolds à l'Académie, avait été pendant toute la vie de celui-ci un de ses adversaires les plus persistants et personne n'ignorait que l'attitude de Barry à son égard l'avait blessé. Cependant, à la mort de sir Joshua, Barry publia une chaude apologie de Reynolds. En guise de remerciement, lord et lady Inchiquin (plus tard marquis et marquise de Thomondj, héritiers de feu le président de l'Académie, lui firent don de ce fauteuil. Barry remercia. (Voir sa lettre dans la biographie de ce peintre par le Dr Fryer.) « Ce siège, hélas! » écrit-il avec son habituelle emphase, « de quelle glorieuse carrière n'a-t-il pas été l'instrument, soit qu'il assurât l'heureux équilibre des grâces d'une lady Sarah Bunbury 1 ou d'une Waldegrave, soit qu'il perpétuât l'image honnête et négligée des auteurs du Flâneur, du Voyageur » (Johnson et Goldsmith) « et de tous ceux qui occupaient l'admiration publique par le talent, la beauté, le rang ou la mode! Le siège qui est immortalisé dans le portrait de Mrs. Siddons en Muse de la Tragédie aura une célébrité égale à celle du siège de Pindare, qui pendant tant de siècles fut montré sous le portique du temple d'Olympie. »
Après la mort de Monsieur Prudhomme Jacques Barry, le fauteuil passa aux mains du biographe de celui-ci, le Dr Fryer. A la vente posthume de ce dernier, il allait être adjugé pour une demi-guinée, quand sir Thomas Lawrenee, survenant enfin, poussa les enchères et
1. Reynolds a représenté lady Sarah Bunbury « sacrifiant aux Grâces » d'une façon peut-être voisine du ridicule, mais non à ce point que de mériter les plaisanteries de Mrs. Piozzi, affirmant qu'elle ne sacrifiait jamais à la moindre Grâce, mais jouait au cricket et mangeait des beefstacks sur la Steyne, â Brighton.
THE R T HOiNbu COUNTESS SPENCER.
D'après la gravure de F. Bartolozzi.
l'acheta à un assez gros prix. Sir M. Archer See, qui remplaça sir Thomas à la présidence de la Royal Academy, s'en rendit acquéreur à la vente de son prédécesseur. De président en président, dans les mêmes conditions, il devint la propriété de sir G. Eastlake, de sir Francis Grant et finalement de sir Frederick Leighton, l'honorable président actuel, qui l'a payé 70 livres et, pour le mettre à l'abri des aléas de l'avenir, l'a déposé dans le salon des Reliquiœ de la Royal Academy.
Sir Frederick Leighton possède, de la même provenance, le curieux tableau laissé inachevé par Reynolds, où il a commencé le double portrait du marquis de Rockingham et de son secrétaire Edmund Burke, œuvre remarquable par l'énergie de l'expression et le mouvement des lignes. Le fameux fauteuil y figure, mais peint dans un autre ton. Il nous faut redire ici que Mrs. Siddons l'occupa effectivement pendant toutes les séances; mais que ce n'est pas celui du tableau même, qui fut fabriqué décorativement pour la circonstance.
En conduisant Mrs. Siddons à l'estrade à modèle, Reynolds lui dit : « Montez sur le trône qui vous est incontesté et suggérez-moi l'idée de la Muse de la tragédie. » — « Je fis quelques pas, dit l'actrice, et pris tout de suite l'attitude dans laquelle la Muse est restée. » Et, en effet, d'après les témoignages contemporains, cette attitude appartient si parfaitement au jeu de Kemble (dont Mrs. Siddons était la fille aînée) que tout y confirme la déclaration du principal comparse de la scène. La suite est digne du début. Sir Joshua, au cours des séances, se plaisait à répéter, dans le style galant du temps, qu'il était réellement aux pieds de la tragédienne, et, quand l'œuvre fut terminée, il ajouta gracieusement : « Je ne puis renoncer à l'honneur qui se présente de passer à la postérité sur le bord de votre vêtement. » En conséquence, Reynolds, qui ne signait pour ainsi dire jamais ses tableaux, peignit son nom tout au long avec la date, en façon de broderie, tel qu'on le voit aujourd'hui dans la bordure de la draperie de dessus qui passe en diagonale un peu plus bas que les genoux.
Mrs. Siddons, d'autre part, a dit aussi au peintre Phillips que, à l'origine, la tête était posée différemment; mais « pendant que Reynolds, un jour, préparait quelque ton, elle changea de position pour regarder un tableau suspendu à la muraille de l'atelier. Quand il releva les yeux vers elle et vit le mouvement qu'elle avait pris, il lui demanda de ne pas le changer. C'est ainsi, conclut M. Phillips, que fut conçue la belle et
pathétique expression de la figure que nous connaissons aujourd'hui. » Un dernier détail : à la fin d'une séance, Reynolds fit à haute voix la remarque qu'il avait encore beaucoup à travailler au visage. Mrs. Siddons, comme il parlait, regarda, dit-elle, et répondit qu'elle ne pensait pas qu'il pût l'améliorer. Sur quoi, depuis, il n'y retoucha plus jamais.
M. de Calonne, collectionneur éminent de cette époque, paya ce tableau à sir Joshua 800 guinées, le plus haut prix que celui-ci eût encore reçu pour un tableau contenant si peu de figures. En 1795, l'ouvrage fut vendu à M. Smith, de Norwich, pour 100 guinées de moins, puis à M. G. Watson Taylor, de Liverpool, pour 900 guinées. En dernier lieu, lord Grosvenor l'acheta 1,760 guinées (près de 5o,ooo francs), en 1822, plus du double du prix original. Depuis, la Muse de la Tragédie est restée dans la même famille.
Il y en a une réplique dans la galerie du collège de Dulwich (peinte par Score, un des élèves praticiens de sir Joshua), provenant de la galerie de M. Noël Desenfans, qui l'avait payée 700 guinées. Lord Normanton en possède également une réplique, et Mrs. Combe aussi, mais seulement de la moitié supérieure du tableau.