VÉNUS GRONDANT CU PI DON
D après la gravure de F. Bartolozzi.
de cet honneur que de son titre de Knight et faillit en faire l'aveu au roi lui-même, un jour que celui-ci, l'ayant rencontré dans les jardins
6o LES ARTISTES CÉLÈBRES
de Hampton Court, le félicitait sur l'élection de Plympton, alors toute récente. Reynolds confirma le fait au roi et ajouta qu'il éprouvait « plus de joie d'un tel honneur que d'aucun autre qu'il eût jamais reçu en sa vie »; mais le sentiment de la situation lui revenant, il eut la présence d'esprit de prolonger la phrase en disant aussitôt: « excepté de celui qu'il a plu gracieusement à Votre Majesté de me conférer ». Et Reynolds était sincère dans la première partie de sa déclaration, car lorsqu'il fit son propre portrait pour la Galerie du grand-duc de Florence, il eut bien soin de rappeler ce titre de maire de Plympton en l'inscription latine qu'il traça au dos du tableau : Nec non oppidi natalis, dicti Plympton, Comitatu Devon prœfectus, Justiciarius, morumque Censor.
Les dîners de l'Académie, institués par le nouveau chevalier (knight), sir Joshua, sont renommés dans l'histoire des banquets de société en Angleterre. Il s'était imposé la charge de prononcer, à chaque réunion, un discours sur une question d'art. Ces discours sont célèbres. Je n'en dirai qu'un mot ici pour rappeler l'imputation qui eut cours pendant quelque temps. On prétendait que Reynolds avait recours à Johnson et à Burke pour les rédiger. Ils protestèrent l'un et l'autre avec énergie; il suffit de citer une des réponses de Johnson à ce sujet : « Sir Joshua ! Monsieur..., mais ne savez-vous pas qu'il me chargeait également de peindre ses tableaux et d'écrire ses discours? »
Pendant les quinze années qui suivirent la fondation de l'Académie, le président envoya à son Exposition annuelle cent quarante-sept peintures, des portraits pour la plupart, mais parfois aussi des tableaux composés, comme, en 1773, son Ugolin, une composition d'effort méritoire, mais d'une exécution inférieure ; la Fillette aux fraises (the Strawberry-Girl) , un chef-d'œuvre de grâce que lord Herford paya 2,100 guinées à la vente Rogers, en 1 856 ; la Petite Diseuse de bonne aventure (the Youn g Fortune Teller), en 1777, double et charmant portrait du jeune lord Henry et de la petite lady Charlotte Spencer, sa sœur (c'est le tableau qui eut le don d'irriter si vivement la duchessemère de Marlborough) ; et, en 1779, la Nativité ou plutôt Y Adoration des bergers, dont Jervais, le verrier, fit, pour la chapelle de New Collège, à Oxford, un grand vitrail très admiré, quoiqu'il soit un formidable barbarisme dans l'esthétique de l'art du verre.
Pendant cette longue suite d'années, sir Joshua avait travaillé presque sans aucune interruption avec la prodigieuse activité dont nous avons
cité maint exemple, quand, en 1782, il éprouva une légère attaque de paralysie. On eut peur de la paralysie générale; mais sa robuste constitution triompha du mal. Il retourna promptement à son chevalet, plus vif, plus ardent que jamais. La même année, il exposait quinze tableaux et peignit le portrait du fils du noble Edmond Burke, Richard Burke, à qui, en mourant, il légua sa plus chère relique, la miniature d'Olivier Cromwell, par Cooper, dont Walpole et Cunningham nient l'originalité, pour n'y voir qu'une copie médiocre. Le portrait, lui, est une œuvre capitale, pleine de vie. Elle a été admirablement gravée par James Ward. Richard mourut en 1794, deux ans après Reynolds, et le père écrivit sur le cadre : O Dolor atque Decus.
En 1783, il expose dix tableaux et peint miss Fanny Kemble, la troisième sœur de Mrs. Siddons, et la comtesse d'Errol, la belle-fille du plus bel homme des trois royaumes, ce magnifique et colossal lord High, constable d'Ecosse, qui oublia de se découvrir au couronnement de Georges III, celui que Johnson appelait « Sarpedon » et que Reynolds avait peint en 1763, dans le costume de son office, en robe de drap d'or.
Nous avons vu que le portrait de Mrs. Siddons est de 1784. L'artiste peint aussi l'adorable Muscipula (la Fillette à la souricière), une de ces exquises études de couleur et de lumière qu'il multipliait à la fin de sa vie, en y ajoutant les motifs d'expression les plus gracieux; la physionomie de Muscipula est celle-là même d'une petite souris blanche. Il expose, en outre, quinze autres tableaux; seize en 1785; treize en 1786, dont la charmante Robinetta avec son rouge-gorge, et dont il fit plusieurs répliques; autant en 1787, et dix-huit enfin en 1788. Mais, en 1789, il subit une seconde attaque de paralysie, ne s'occupa plus que de terminer les œuvres en cours d'exécution, et exposa une dernière fois en 1790 1 . Il avait perdu l'usage de l'œil gauche. Dès lors, il renonça à peindre, passa l'année 1791 dans une retraite peuplée d'amis, et, après trois mois de maladie, mourut le 23 février 1792, dans sa chère maison de Leicester Square. Il fut inhumé en grande pompe dans la cathédrale de Saint-Paul.
1. En cette année 1790, sir Joshua rompit avec l'Académie, dont il avait été le président pendant vingt et un ans. Blessé au vif de voir le peintre suisse Fuseli élu de préférence à l'architecte italien Bonomi, dont il avait soutenu la candidature avec ardeur, il donna sa démission, que rien, même l'intervention du roi, ne put lui faire retirer; il consentit seulement à en adoucir les termes.
Burkc a dit de lui : « Sir Joshua Reynolds fut le premier Anglais qui ajouta le mérite d'un art élégant aux autres gloires de la patrie. Par le goût, la grâce, la facilité et le bonheur de l'invention, comme par la richesse et l'harmonie de la couleur, il est l'égal des plus grands maîtres dans les écoles les plus renommées *. »
Comme président de l'Académie royale, Reynolds composa quinze Discours, qui ont été traduits en français par Janssen (1788 et 1806, 2 vol. in-8°), et écrivit des Notes sur la traduction anglaise, par Mason, de l'Art de la peinture de Dufrénoy, sur l'édition de Shakspeare du Dr Johnson, sur un voyage en Hollande et dans les Flandres qu'il fit en 1 7 S 1 . Il existe une édition complète de ses œuvres littéraires. On n'estime pas à moins de sept cents ses œuvres peintes : il en avait exposé deux cent cinquante à l'Académie.
1. Un siècle plus tard, l'illustre John Ruskin dira : « Titien a fait de plus nobles tableaux, Van Dyck a peint de plus nobles sujets; mais aucun d'eux n'a pénétré si subtilement jusqu'aux moindres nuances du cœur et du caractère de la personne humaine. Et quand je considère que, malgré l'effrayante convention des mœurs dans le milieu social où il vivait, il a cependant conçu les types les plus simples de la grâce, de la beauté chez la femme et chez l'enfant; — que dans un climat du Nord, où les couleurs dominantes sont le gris, le blanc et le noir, il est cependant devenu un coloriste égal aux plus grands, même parmi les Vénitiens; — et qu'en un temps où la peinture hollandaise et la porcelaine de Saxe étaient les types régnants du goût dans les salons, il se jeta spontanément aux pieds des grands maîtres italiens et de leurs pieds s'éleva jusqu'à partager leur trône, — je déclare qu'on ne saurait trouver dans toute l'histoire de l'art un autre exemple d'un sentiment inné plus fort, plus original et plus infaillible de tout ce qui est vrai, simple et élevé. » {The Two Patlis, Lcct. 2.) — Quelques années plus tard, il est vrai, M. Ruskin, en uu jour de mauvaise humeur avouée, écrira que sir Joshua est toujours affecté, — souvent négligent, — parfois vulgaire, — et sublime, jamais. {The Art of En gland, i8cS-|, Appendix, p. '248.)