CHAPITRE XI
Caractère du talent de Reynolds. — L'homme, la femme, l'enfant dans son œuvre.
Pour terminer cette étude sur sir Joshua, je demande au lecteur la permission de mettre sous ses yeux le passage de mon Histoire de la Peinture anglaise1, où j'ai essayé de caractériser son talent.
« Ce que Reynolds est forcé d'apprendre, et ce qu'il apprend sans difficulté, car il est doué d'une vive intelligence, Gainsborough, dans ses forêts du comté de SurTolk, le devine, le crée pour les besoins de sa pensée. Aussi laisse-t-il dans ses œuvres un enseignement plus fécond que celui que Reynolds essaie de formuler dans la collection de ses discours à l'Académie, quelque judicieux et savants qu'ils puissent être.
« Devant la plus élégante lady, devant le boy le plus anglais, c'est-àdire doué de la plus éblouissante fraîcheur, Reynolds n'oublie pas toujours les maîtres pour ne voir que son modèle : par exemple, dans l'écolier qui rappelle Murillo, dans le portrait de Mrs. Harley en bacchante (tableau connu sous le nom de V Amour maternel), où l'artiste s'est trop souvenu de Léonard de Vinci, et dans cet autre portrait de la galerie de l'Ermitage (Y Amour détachant la ceinture de Vénus), réplique de celui de la National Gallery, où il complique de maniérisme ses réminiscences de Titien. De semblables réminiscences sont plus visibles encore dans le portrait allégorique de Mrs. Siddons et dans le tableau de Cymon et Iphigénie (sujet tiré de Boccacej, souvenir affaibli de Titien.
« Mais il serait injuste de s'arrêter trop longuement à ces taches légères, que nous avons signalées seulement afin de faire toucher du doigt, pour ainsi dire, les parties factices d'un talent construit de toutes pièces. Reynolds n'en est pas moins un peintre qui mérite les plus grands éloges, précisément parce qu'il a le plus souvent réussi à dissimuler, à
i. Bibliothèque de l'enseignement des Beaux-Arts : La Peinture anglaise, i vol. in-4J anglais, orné de nombreuses gravures. 2° édition. Librairie Quantin. — The English School of Painting translated by Lucy N. Etheringhton with a Préface by professor Ruskin. 2° édition. Cassell and Co.
fondre dans une unité qui lui appartient les nombreux emprunts de sa palette.
« Ses portraits sont des tableaux, et il nous importe peu de connaître le personnage qu'ils représentent ; ils nous suffisent par eux-mêmes et comme œuvres d'art.
« Reynolds a le secret de toutes les distinctions, de toutes les grâces delà femme et de l'enfant. Il rend avec une aisance merveilleuse les caprices les plus fugitifs de la mode et sait leur donner le caractère éternel, celui de l'art. La chaste volupté des mères, la candeur et aussi la secrète ardeur des vierges, les étonnements, les naïves gaucheries, les révoltes, les câlineries de l'enfant et ses chairs fermes et roses, il en a cueilli le charme et exprimé le parfum.
« Et de même pour l'homme. Habituellement il le choisit jeune, élancé, toujours de grande race et ne mentant point à son renom de perfection aristocratique et de hautaine élégance. Tous ses personnages, il les met dans leur milieu de vie active, nullement immobilisés, poursuivant le geste interrompu par l'arrivée du peintre. Voyez cet admirable portrait de lord Heathfield (n° m de la National Gallery). Lord Heathfield, alors lord Elliott, en grand uniforme de lieutenant général, est debout, téte nue, parmi les fumées du combat et tient dans ses mains la lourde clef de la forteresse de Gibraltar qu'on aperçoit dans le fond du tableau. C'est une allusion à la célèbre défense (1779-83) dont il fut le héros. L'attitude du général, ferme comme le roc, l'accessoire de la clef, si heureusement trouvé, voilà des traits de génie parce qu'ils caractérisent le personnage. Là est le secret de l'intérêt durable de tant d'œuvres qui ne sont que des portraits.
« Mais quels portraits! Et auquel s'arrêter de préférence ? Lequel plutôt que tel autre nous retiendra davantage? Est-ce le jeune et noble marquis de Hastings, si naturellement à l'aise dans son uniforme rouge, l'épée au côté, le doigt aux lèvres, dans l'attitude d'une méditation vague, d'une sorte d'indécision qui va cesser et le rendre à l'action ; est-ce cette fillette effarée, ou cette autre (l'Age d'innocence), se laissant vivre, sans mouvement au sein de la nature protectrice ; — ou cette dernière, la petite princesse Sophia Matilda, se roulant avec un griffon sur les épais gazons d'un parc ? N'est-ce pas plutôt la belle duchesse de Devonshire en lutte, du bout du doigt, contre les attaques de sa fille, à moitié nue, levant sur sa mère une main qui va ravager l'harmonie de sa