CHAPITRE IV
La technique de Reynolds. — Emploi dangereux des glacis. — Les esquisses.
Il en est peu dont la célébrité soit plus grande que celle du portrait de Mrs. Pclham feeding chickens [Grosvenor Gallery, n° 9), appartenant au comte de Yarborough. La jeune femme posa devant Reynolds en 1770, elle était alors miss Aufrère; l'année suivante, elle épousa M. C. Andcrsoh, qui fut créé, en 1794, baron de Yarborough et avait pris le nom de Pelham en héritant de la fortune d'un grand-oncle ainsi nommé. Le portrait en pied, de grandeur nature, la montre en robe fleurie, tenant dans le bras gauche un crible où elle puise pour jeter du grain à des poules, poussins et pigeons; dans le fond du paysage on voit les fabriques d'une ferme. Le tableau a été gravé deux fois, la belle mezzo-tinte de W. Diekinson est aujourd'hui ce qu'il en reste de meilleur. Reynolds n'y est pour rien. C'est le fait d'un restaurateur féroce qui a lessivé, gratté, récuré tous les glacis de cette peinture exquise, qu'on avait pu voir en bon état à Manchester encore, en 1837, et, depuis, en 1875, à la Royal Academy.
Mais la disparition des glacis dans les ouvrages de Reynolds ne peut pas être toujours attribuée au vandalisme des restaurateurs. Parfois il arrive qu'ils s'évanouissent d'eux-mêmes. Horace Walpole, un contemporain, a remarqué dans l'espace de deux ans des changements irrémédiables dans la peinture de sir Joshua.
Le portrait jadis charmant de Lady Selina Hastings [Grosvenor GaU lery, n° 169) offre un cruel exemple d'une transformation de ce genre. L'aimable enfant, qui mourut à vingt-deux ans, la veille même de son mariage avec son cousin, le capitaine George Hastings, fut peinte lorsqu'elle avait dix-huit ans (175g). Elle est représentée jusqu'à mi-taille, penchée sur les bras qu'elle croise, des perles aux oreilles, une tresse de cheveux tombant sur l'épaule droite, un bouquet de roses au corsage. Toute la coloration se réduit aujourd'hui aux bleus et aux blancs du fond. L'état des carnations est aussi triste que celui de la robe d'ancienne indienne dans le portrait de Mrs. Pelham. Les glacis de carmin, de diverses laques et probablement de Cambodge, ont complètement disparu. Lù encore il faut se reporter à l'excellente gravure de R. Houston.
MISS GWATKIN ( S I M P L I C I T Y) .
D'après la gravure de F. Bartolozzi.
Le même accident a dû arriver, à une époque déjà ancienne, au tableau connu sous le titre de Saint Jean enfant [Grosvenor Gallery, n° 18) et qui est le portrait d'un fils de sir Watkin William Wynn, assis près d'un agneau et tenant une coupe dans laquelle il reçoit de l'eau tombant d'un rocher. C'est en réalité une esquisse largement traitée et qui, sans doute, ne fut jamais poussée beaucoup au delà. Elle est maintenant remarquable ' x charme des colorations très fines et d'un gris d'argent dans les chairs. Il est probable que l'étude ne fut jamais poussée plus avant. On dirait un camaïeu à peine modelé. Mais elle a le charme. Ici le mal n'est donc pas grand.
A propos de ce Master Wynn, déguisé en saint Jean, on rapporte que son propre petit-fils posant à son tour, enfant lui-même, devant sir Thomas Lawrence, déjà sensible aux premières atteintes de l'âge, vexa singulièrement le peintre vieillissant en lui disant, avec le sang-froid de l'enfant terrible : « Est-ce vous, monsieur, qui avez peint mon grandpère ? »
Il existe d'autres et rares esquisses de Reynolds qui méritent une mention particulière. Tel est le portrait de Miss Gwatkin, qui est en réalité l'esquisse du tableau plus important, connu sous le titre de Simplicité, un type adorable de bonheur, de joie, d'innocence et d'insouciance enfantine. La fillette, assise au pied d'un arbre, comme pour reprendre haleine après quelque chasse aux papillons de la prairie, est coiffée d'un chapeau de dentelles, le visage tourné de profil à droite, le corps de face, vêtu d'une robe blanche qui découvre le haut de la poitrine et le col où retombent d'épaisses boucles de cheveux. Dans tout ce blanc tranchent la note puissante d'une ceinture de soie noire et la teinte délicate des bras reposant sur la jupe, les mains à plat, renversées, ouvertes, d'un joli dessin où se mêle l'extrémité rose de petits doigts que l'on a ignominieusement comparés à un plat de crevettes. L'esquisse, qui appartient à M. E. Façon Watson, est un joyau sans prix à raison de sa pureté, de l'éclat et de la richesse des tons; elle est plus libre, plus spontanée que l'œuvre définitive; le paysage est au moins égal à ce que Reynolds a fait de meilleur en ce genre, au point de vue du sentiment, de la couleur et de l'expression
i. Quoique les fonds de paysage qui se rencontrent si souvent dans les portraits de Reynolds soient peints avec une grande souplesse de brosse et bien composés, l'art'ste lit très peu d'études d'après nature. On n'en connaît que trois. L'une est la
Quelques esquisses semblables figurèrent aux ventes posthumes de Reynolds et de la marquise de Thomond. Elles appellent l'attention, car elles sont « la première pensée » de quelques-unes des plus belles œuvres de l'artiste. C'est d'après elles, alors qu'il avait exécuté, d'après nature, la tête et le visage du modèle dans ses grands portraits, que ses praticiens peignaient les accessoires, c'est-à-dire tout le reste de la toile. Outre l'esquisse de Simplicity (Grosvenor Gallery, n° 12), on a pu voir celles du Col. Keppel [Grosvenor Gallery, n° 14) et de John, third Earl of Bute (Grosvenor Gallery, n° 59). Le nombre relativement restreint de ces projets, de ces maquettes en quelque sorte, dont l'esprit, la spontanéité et la franchise ont assuré la conservation, semble prouver qu'il n'entrait pas dans l'habitude de Reynolds de recourir à ce procédé. S'il s'en était servi plus souvent, on en connaîtrait plus d'exemples.
On sait que Rubens le pratiqua fréquemment et Reynolds l'avait remarqué, attentivement étudié pendant son voyage dans les Pays-Bas, en 1 78 1 . Il vit à Bruxelles une telle maquette de V Enlèvement des Sabines et, à Malines, celle du maître-autel. Et il écrit : « Rubens, comme je le pensais, mettait ces projets aux mains de ses élèves pour préparer et avancer le plus possible l'exécution de ses grandes peintures; puis il retouchait et finissait. » Il raconte une anecdote à ce sujet : « La personne qui commanda le tableau du maître-autel de Malines, un citoyen de cette ville, désira, pour éviter les périls du transport, qu'il fût peint à Malines même; le peintre y consentit d'autant plus volontiers qu'il avait très près de là, à Steen, sa résidence de campagne. Rubens, ayant terminé l'esquisse peinte, la confia, selon son habitude, à un de ses élèves (Van Egmont) et envoya celui-ci à Malines pour qu'il peignît effectivement le tableau. Mais Te gentilhomme auteur de la commande, voyant cette façon d'agir, se plaignit, dit qu'il avait demandé une peinture de la main du maître, non d'un élève, et suspendit le travail de- ce dernier. Cependant Rubens ayant affirmé qu'il ne procédait jamais autrement, et que cette peinture serait aussi complètement son œuvre que s'il l'avait prise à l'origine, le citoyen de Malines se déclara satisfait. — Je n'y ai trouvé nulle part, conclut Reynolds, aucune trace de négligence. »
vue de sa maison de campagne, à Richmond Hill, plutôt une combinaison de colorations éclatantes qu'un paysage proprement dit, et qui fut achetée par le poète Samuel Rogers à la vente posthume de lady Thomond, en 1821. A la même vente parurent aussi un paysage boisé appartenant aujourd'hui à M. James Knowles, et un autre paysage tumultueux, avec figures dans le goût de Salvator Rosa.