‹ Joshua ReynoldsChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

i'7'53. — Etablissement définitif à Londres. — Premiers succès. Portrait du commodore Keppcl.

Le succès. de Reynolds comme portraitiste était d'avance assuré. Son ancien ami et protecteur lord Edgcumbe allait le recommander à tous ses amis; il était rentré dans l'intimité de Hudson, VArtists' Club retrouvait avec joie un de ses membres. Nous n'aurons pas, en racontant la vie du peintre désormais, à décrire les luttes en vue de la renommée, les dénis de justice, le défaut d'encouragement qui sont la monnaie courante des biographies d'artistes. Tout, au contraire, le favorise, la prospérité vient au devant de lui; il n'a pas à se plaindre que des rivaux d'un mérite inférieur lui soient préférés ni que la jalousie proteste contre les honneurs qui lui arrivent.

A la vérité il était le fondateur d'une école nouvelle, l'apôtre d'une nouvelle foi, et les novateurs, d'habitude, sont vus d'un mauvais œil; mais le vieux style ne comptait plus que de rares admirateurs, et parmi les amateurs qui prétendent à une certaine culture artistique, personne n'osait plus affirmer qu'un Hudson ou un Cotes représentât le peintre par excellence.

En tout cas y avait-il place auprès d'eux pour un peintre nouveau, qui dédaignait la convention régnante et se réclamait des maîtres d'Italie plutôt que de Kneller. Le seul grand peintre alors vivant, William Hogarth, avait depuis longtemps renoncé à peindre ses contemporains; son génie était humoriste, caricatural, satirique, excessif plutôt que porté à cet équilibre de la réalité qu'exige l'art du portrait. Entre lui et Reynolds, il n'y avait pas de rivalité possible. Malgré les charges qu'il avait peintes à Rome, et qui sont une exception dans sa vie, Reynolds tendait à poétiser ses modèles, par où il différait essentiellement de Hogarth; en outre il cherchait la beauté de la facture, le tableau, alors que Hudson et son école s'en tiennent le plus souvent à la banale ressemblance du personnage au moment où il pose devant le peintre, exactement comme le fait aujourd'hui la photographie { .

1. Reynolds, dit Cotton, tenait le simple mérite de la ressemblance en très

THE HONOU RABLE MISS B I N G H A M. D'après la gravure de F. Bartolozzi.

Avant de s'installer dans son atelier de Saint-Martin's Lane, avant de quitter le Devonshire, Reynolds avait voulu, en faisant le portrait du docteur John Mudge, médecin distingué à Plymouth, donner un témoignage de reconnaissante déférence au père du docteur, à son ancien ami le Rev. Zachariah Mudge, prébendaire d'Exeter et vicaire de Saint- Andrew de Plymouth. Ce respectable pasteur, également vénérable pour ses vertus et sa haute intelligence, avait non seulement concouru avec la famille Edgcumbe à lui assurer la protection du capitaine Keppel ; mais plus anciennement il avait contribué à former son esprit. Edmond Burke écrit à Malone que le peintre «devait sa disposition à généraliser, à considérer le côté abstrait des choses, au vieux Mudge, le père du célèbre mécanicien de ce nom » (Thomas Mudge, un autre fils). Burke dit encore ailleurs : « En causant avec M. Mudge, j'ai retrouvé en lui des similitudes profondes avec sir Joshua Reynolds et, si je puis dire, beaucoup de ses façons de penser. » Le portrait de l'excellent homme, dont la mémoire reste chère à tous les admirateurs de Reynolds, fut peint par celui-ci trois ans avant la mort de cet ami, en 1766. [Grosvenor Gailery, n° 206.)

L'année ij53 est donc celle où Reynolds commence à s'imposer à l'Angleterre. Il fera tout à l'heure (i/58) — ce qui mettra le seau à sa réputation — le portrait des très belles misses Gunnings, qui furent, depuis, l'une duchesse de Hamilton', l'autre comtesse de Goventry. Mais la grande œuvre de l'année, celle qui établit sa renommée et le place hors de pair, est le portrait du commodore Keppel.

Il avait bien connu le brave marin, alors qu'il naviguait avec lui sur le Centurion; il avait été témoin de son courage et de sa résolution. Il savait que, midshipman à quinze ans sur ce même Centurion, il avait fait le tour du monde avec la flotte de cet amiral Anson que Reynolds

médiocre estime. Il disait volontiers qu'il enseignerait facilement en six mois, au premier enfant venu, à rendre la ressemblance. « Mais saisir l'expression juste et le caractère, ou peindre comme Velazquez, sont deux choses absolument distinctes. Ce que tous, tant que nous sommes, nous nous efforçons de faire à grand'peine, lui, il le fait au premier coup. »

1. Les folies qu'inspira la beauté de celle-ci, miss Elisabeth, sont fameuses dans la chronique anglaise. C'est elle qui épousa le duc de Hamilton. Celui-ci était si impatient qu'il envoya chercher un prêtre à minuit et, comme on ne s'était pas muni de bague, il passa au doigt de sa femme un anneau arraché à un rideau de lit. Son renom de beauté était tel qu'à la cour, jusque dans le salon où se tenait la reine, la foule aristocratique grimpait sur les sièges, escaladait les tables pour la contempler.

connaissait aussi et dont il allait faire le portrait deux ans plus tard, en 1755. [Grosvenor Gallery, n° 6.) Le Centurion est célèbre dans l'histoire de la marine anglaise; l'art en témoigne : Hogarth a placé sur l'impériale de la voiture dans son tableau le Relais du coche, « The stage Coach », un matelot dont le paquet porte le nom du glorieux bâtiment. C'est à la suite d'une blessure grave, reçue à la prise de Païta, que l'officier avait été nommé au commandement de l'escadre de la Méditerranée et que, déjà célèbre, rencontrant quelque part dans le Dock (comme pour abréger on appelait alors Devonport) le jeune peintre qui peignait des portraits à trente shellings, il s'était pris pour lui d'amitié et avait réalisé le rêve de l'artiste : voir l'Italie. Les deux sœurs de Reynolds, qui vivaient avec lui, engagèrent bravement leur petit bien pour lui fournir l'argent de poche nécessaire à un long voyage. Déjà l'aînée de ces bonnes filles, Mary Palmer, avait avancé quatre ans auparavant le prix demandé par Hudson. Avec le temps, ce prêt revint à sa fille, accru d'intérêts accumulés, quand celle-ci, qui s'appelait comme sa mère Mary Palmer, étant devenue marquise de Thomond, "vicomtesse Inchiquin, hérita largement de sir Joshua.

La fière attitude du commodore Keppel vis-à-vis du dey d'Alger, qui avait eu la forfanterie de le menacer du « cordon » ; les excuses et la restitution de sommes énormes volées par les corsaires barbaresques, que l'officier anglais avait vaillamment obtenues: tout cela, dans l'esprit de Reynolds, avait grandi son ami à la taille des héros. C'est à cette mesure qu'il voulait le représenter. Un épisode de la propre carrière de Keppel lui fournit le motif pittoresque qu'il cherchait et qu'il a si noblement réalisé.

Quelques années auparavant, le marin avait fait naufrage sur les côtes de France et, dans les circonstances les plus difficiles, avait gardé une présence d'esprit et un sang-froid suffisants pour sauver la plus grande partie de son équipage. C'est pourquoi son portrait nous le montre de grandeur nature, en pied, en grand uniforme, tête nue, marchant rapidement, la main gauche sur la garde de son épée, le bras droit étendu, tout le corps animé, dans l'attitude du commandement, le visage déterminé, l'expression résolue, tenant tête à la mer qui fait rage. Le personnage s'encadre entre une haute roche à droite et la mer en furie à gauche.

On s'explique, en voyant cette énergique effigie de soldat, que tous

les médiocres rivaux du jeune peintre — il avait alors trente ans — aient baissé pavillon devant l'homme qui était capable de camper sur ses pieds une figure de grandeur nature dans un tel mouvement d'élan, et de la dessiner en même temps dans toutes ses parties avec une patience et un soin qui n'avaient fléchi nulle part. Peut-être un tel effort surprendrait-il moins aujourd'hui. Mais que l'on se rappelle le néant de la peinture anglaise à cette date; que l'on réfléchisse même que les élèves praticiens de Van Dyck, aussi bien que ceux de Velazquez, quoique travaillant sous les yeux du maître, ne suffisaient pas à une telle tâche. Les demi-figures qu'ils montrent — car ils n'osent pas au delà — sont piteuses, mal construites; tandis que celle du commodore Keppel, non seulement est bien équilibrée, mais se meut avec une facilité, une liberté également accomplies, paraît animée d'une grâce en quelque sorte apollonienne et, bien qu'affectant l'allure d'un loup de mer, est néanmoins, à tous égards, parfaitement noble. Pourquoi ? Parce que l'artiste s'est rendu maître de tout le mécanisme de la machine humaine et, je répète le mot, possède cette science, très rare en tout temps, de planter une figure debout, d'aplomb et à l'aise. L'attitude de Keppel est vraiment statuaire. On l'a remarqué avant nous.

Les Notes de G. R. Leslie affirment que cette attitude est due à ce fait tout simple que Reynolds l'aurait sans scrupule empruntée d'une statue antique dont il avait fait une étude peinte. Il insinue même que nul peintre ne s'est permis plus d'emprunts à ses devanciers. En reproduisant l'accusation, M. F. S. Pulling répond : « Reynolds cependant n'est pas un plagiaire, à moins en vérité que nous n'appliquions le même titre à Shakespeare, parce qu'il a tiré les éléments de la plus charmante de ses comédies : Asyou Like It, de la fastidieuse pastorale de Lodge, ou à M. Tennyson, qui a extrait l'or des scories de la Mort d'Arthur et l'a fondu et ciselé dans les nobles Idylles du roi. » En tout cas, nous voyons là jusqu'à quel point Reynolds fut impressionné par les sculptures antiques qu'il avait vues au Vatican et dans les autres palais romains. Si l'influence de l'antique est sensible en cette œuvre, celle du temps même où le peintre vivait, l'esprit du sujet, la personnalité aussi de l'artiste n'y sont pas moins apparents. Et ne doit-on pas rendre hommage à l'initiative désintéressée d'un artiste qui, risquant son avenir — il ne faut pas oublier que Reynolds jouait avec ce portrait une partie capitale, — eut le courage de mettre en pratique les principes qu'il

avait dégagés de ses études sur la statuaire d'il y a près de deux mille ans ?

Largement, glorieusement la partie fut gagnée, et le portrait du Commodore Keppel fit plus pour la fortune de Reynolds que toutes les recommandations du monde. La noblesse, en foule, envahit son atelier. Avoir son portrait de la main de Reynolds fut désormais, pendant près de quarante ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, l'ambition de chacun.

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