CHAPITRE VIII
Les amis de Reynolds. — Leurs portraits.
La quantité de portraits que Reynolds a laissée est littéralement stupéfiante. J'en ai déjà nommé beaucoup de l'année IJ55. D'après son livre de commandes, il n'en fit pas moins de cent vingt cette année-là. M. F. S. Pulling a relevé, d'après ce livre, la liste de ses modèles au mois de mars 1757, en faisant suivre le nom d'un chiffre, qui est celui des séances données à chacun. Elle est curieuse; la voici :
Mrs. West, 2; col. Griffin; M. Darby, 5; col. Vernon, 3; Mrs. Morris, 3; miss Pelham, 6; Mrs. Watson, 5; lord R. Bertie, 9; duc et duchesse d'Ancaster, 0; Mrs. Charlton ; M, et Mrs. Jubb, 10; M. Hayward ; lord Guildford, 4; lady G. Fox, 6; capit. Tryal, 3; lord Middleton, 4; Mrs. Lethulier, 4; Mrs. Douglas; lord Abergavenny, 2; M. Lloyd, 8; Mrs. Lloyd, 8; sir J. Ligonier; col. Trapaud; sir H. Grey, 2 ; Mrs. Philipps, 4; lord Pembroke, 3. En tout, vingt-huit modèles et cent six séances ! Et, d'après Northcote, l'année suivante fut encore plus « affairée » ; il nomme i5o modèles dans le cours de 1738, parmi lesquels le duc de Cumberland, le prince Edouard, lady Mary Coke, lady Caroline Fox; ce qui n'empêchait pas Reynolds de faire gracieusement, comme nous l'avons déjà dit, et d'envoyer à son vieil ami, malade, le Rev. Zacharias Mudge, le portrait de son fils, le docteur John Mudge.
Ses amis étaient nombreux, d'ailleurs. Il y avait quelques mois qu'il était de retour à Londres, quand il rencontra dans un salon un homme qui allait devenir son ami le plus intime, Samuel Johnson, le fondateur déjà connu du Rambler (le Flâneur), de Y hier (l'Oisif) lauteur prochainement célèbre de Rasselas et surtout des Vies des grands poètes
1. Le Flâneur (1750-1754) et YOisif (1758- 1760), deux revues pe'riodiques fondées à l'imitation du Spectateur, d'Addison, et du Bavard, de Steele, mais sans succès. Dirai-je incidemment que l'on ne cite jamais, parmi les œuvres dignes de mémoire de Samuel Johnson, son Voyage aux iles Hébrides, qui est cependant l'un de ses meilleurs ouvrages.
anglais. C'est à la première page de ce livre, dans la Vie de Cowley, qu'il dénonce l'origine de la vocation de son ami. « Le vrai génie, dit-il, est un ensemble de vastes facultés générales accidentellement dirigées dans une voie particulière. C'est ainsi que sir Joshua Reynolds, le grand peintre de ce siècle, vit sa première passion pour son art enflammée par la lecture du traité de Richardson. »
On a souvent raconté comment une plaisanterie de l'artiste, sur « le bien-être qu'on éprouve à être soulagé du fardeau de la reconnaissance)), attira l'attention de l'écrivain. La plaisanterie, dont le cynisme avait choqué les femmes présentes, frappa le docteur Johnson, au contraire, comme le témoignage d'un esprit original et observateur; il reconduisit le peintre chez lui, toujours causant, et ils soupèrent ensemble le même soir.
Il serait difficile de rencontrer deux hommes de caractères plus différents que Reynolds et Johnson. La distinction du premier, sa parole aimable, sa bonne humeur imperturbable, étaient en contradiction singulière avec les façons rudes, le discours brusque, le caractère irascible et toujours maussade du second. Il faut croire que l'amitié vit de contrastes. Cependant, il y avait bien entre eux aussi quelque chose de commun. Si Johnson n'avait aucune notion de l'art, non plus qu'aucun goût pour lui, Reynolds n'était nullement dénué du goût littéraire, ni même du talent d'écrire ; en outre, ils étaient également sociables, aimant le monde, les réunions intelligentes, et professaient une égale haine pour le mensonje. Malgré le ton de parole agressif qu'il se permettait envers chacun, Johnson n'essaya jamais qu'une seule fois de rudoyer Reynolds, qui le rappela d'un mot digne aux convenances, et le docteur, « rentrant en lui-même et, je crois, rougissant, s'excusa », dit Boswell.
Quelque amis qu'ils fussent, et si impatient que fût Johnson dès qu'on différait d'avis avec lui en quelque point, il en est un cependant où Reynolds se séparait du docteur; il ne pouvait approuver cette adoration de soi-même précisément ni l'allure tranchante de ses opinions, qui rendaient l'écrivain insupportable à tout le monde; et pourtant on le supportait, et partout on le recherchait. Le peintre avait trop d'esprit et de bon sens pour s'incliner aveuglément et ne pas garder son propre jugement en toutes choses; mais il était trop affectueux pour heurter de front l'irritable personnage. Quand Johnson poussait trop loin l'arbi-
traire et l'exagération, Reynolds se bornait à éloigner de l'oreille son cornet acoustique et concentrait toute son attention sur sa tabatière.
SIR GEORGE YONGE, D'après la gravure de P. ftajoll;
Cette tabatière et ce cornet jouaient un grand rôie, d'ailleurs, dans la mimique du peintre :
He shifted his trumpet, and only took snuff,
dit le dernier vers de l'épitàphfi plaisante écrite pour Reynolds dans The Retaliation de Gokhsmith'. — On sait que cette pièce de vers fut composée a.u lit de mort (1774 et laissée inachevée par l'auteur du Vicaire de Wakefield et du Village abandonné .
Un jour, que la duchesse mère de Marlborough se plaignait devant le peintre de ce que le portrait d'une de ses tilles ne fût pas ressemblant, le malicieux artiste se ht plus sourd que jamais; la duchesse ayant de nouveau crié sa protestation à l'orifice du cornet : « Pas ressemblant! — dit-il paisiblement. — Eh bien, nous le ferons ressembler », et il puisa une large prise de tabac dont, selon l'usage, il dispersa la plus grande partie sur son jabot et de là sur le tapis, un tapis magnifique et tout neuf. La duchesse, irritée, sonna pour qu'un domestique vînt balayer et enlever le tabac répandu. Sur quoi Reynolds : « Non, non; laissez cela, mon tabac salira beaucoup moins votre tapis que la poussière ne salirait ma peinture. »
Reynolds, qui ne se maria pas, fut toute sa vie le clubman par excellence. Dès les premiers temps de leur amitié, il fonda, sous la présidence de Johnson, « le Club » à la taverne de la Tête de Turc. A l'origine, le Club1 ne se composait que de neuf membres, tous connus déjà dans le monde des Lettres, et quelques-uns, deux d'entre eux au moins, destinés à associer la durée de leur nom à celle de la littérature anglaise. L'un de ces deux hommes est Edmond Burke, dont j'ai déjà parlé; l'autre est cet étrange bohème, Olivier Goldsmith, qui n'avait encore publié que le Citoyen du monde, essai médiocre, dans le genre des Lettres persanes; mais il allait faire paraître son petit poème du Voyageur, et déjà le manuscrit de l'immortel Vicaire de Wakefield était prêt.
C'est en 1756 que Reynolds fit le premier portrait de Samuel Johnson (Grosvenor Gallery, n° 97), qui le donna à James Boswell. Il l'a composé un peu solennellement, en vue d'une gravure destinée à la publicité. L'écrivain, assis dans un fauteuil recouvert d'une étoffe en damier, est placé devant sa table, la plume en main; l'autre main repose sur une feuille de papier. Un' encrier et un volume de son Dictionnaire de
1. Le Club devint quelques années plus tard le Club littéraire. Les membres de la fondation nommés dans YHistoire de la littérature anglaise, de Thomas B. Shaw, sont : Johnson, Reynolds, Burke, Garriek, Bishop Percy, Goldsmith, Bennet Langton, Beauclerc et James Boswell.
OLIVIER GOLDSMITH, D'après la gravure de Robert Newton.
ANGLETERRE. — PEINTRES
5o LES ARTISTES CÉLÈBRES
la langue anglaise occupent la table. Le portrait est plein d'expression et donne une idée beaucoup plus fidèle et bien meilleure du « prince de la critique » que le portrait plus connu, celui de 1775, où Reynolds le montre ayant presque perdu la vue et lisant dans un livre qu'il tient à un pouce des yeux.
Parmi les amis du peintre, c'est Goldsmith qui nous parait le plus charmant. Goldsmith était aimable, insouciant, affectueux, de cœur droit et simple, comme l'était Reynolds lui-même; mais, en outre, extravagant comme un enfant, ne connaissant ni Tordre ni l'économie, joueur comme les cartes, portant allègrement la pauvreté qui l'avait poursuivi dans toutes ses aventures à travers l'Europe et l'accompagna jusqu'à sa mort. Il aima tendrement l'artiste, qui lui rendait bien sa tendresse et a laissé de cet astre errant un admirable portrait, où nous est montré en Goldsmith l'homme même, aussi loyal, aussi simple, aussi modeste que Sterne était artificiel, vain et bas. La noblesse du visage porte les traces de souffrances patiemment supportées, et en le voyant on comprend le mot de Johnson : « Il fut vraiment un grand homme. »
De son côté, dans son poème inachevé des Représailles [Retaliation), qui est une suite de portraits de ses amis, d'esquisses satiriques sans aigreur ni fiel, tracées sous la forme singulière d'épitaphes, Goldsmith avait fait de son cher Reynolds le plus grand éloge en dix vers, dont j'ai cité l'un des derniers un peu plus haut. Par une ironie familière au destin, l'auteur de l'épitaphe mourut bien avant celui pour qui elle était faite, en 1774. H avait quarante-six ans.
Le portrait de Sterne est également caractéristique; il démasque tout le contraire de l'ouverte franchise de Goldsmith, malgré l'évidente intelligence, malgré l'expression fine et moqueuse de ce maigre visage. En effet, quel que soit tout son talent, beaucoup plus remarquable dans le Voyage sentimental que dans Tristram Shandy, on ne peut oublier que la vie de Laurence Sterne fut quelque peu honteuse. Sterne affirme que Reynolds refusa d'être payé pour ce portrait, que celui-ci supplia le célèbre humoriste de l'accepter comme un hommage au génie. L'histoire peut être vraie, quoique, provenant d'une telle source, elle paraisse sujette à caution; mais si elle n'est pas contraire à la généreuse manière d'être de l'artiste envers ses amis, nous avons vu cependant, par ses rapports avec Johnson, qu'il ne se laissait pas facilement éblouir par la vanité et ne rendait hommage au génie qu'à bon escient.
SIR JOSHUA REYNOLDS 5i Garrick, l'acteur célèbre, avait été J'élève de Johnson en 1736, quand celui-ci tenait une école dans le voisinage de Litchfieîd, sa ville natale;