APOLOGIE DE L5 AN CI EN NE ÉDUCATION FRANÇAISE
A M. de Fontcmes.
Paris, 8 juin 1809.
... Regrettons nos anciens collèges ! C'étaient véritablement de petites universités élémentaires. On y recevait une première éducation très complète, puisqu'on en sortait capable de devenir, par ses propres efforts et par ses seules forces, tout ce que la nature voulait. La philosophie et les mathématiques, dont on faii tant de bruit, y avaient des chaires; l'histoire, la géographie et les autres connaissances, dont on parle tant, y tenaient leur place, non pas en relief et avec fracas comme aujourd'hui, mais, pour ainsi dire, en secret et en enfoncement. Elles étaient fondues, insinuées et transmises avec les autres enseignements. On les goûtait et on emportait le désir de les apprendre ; on les apprend aujourd'hui, et on part avec le désir de les oublier. En se bornant, comme le ministre hollandais le désire, « à faire comprendre les meilleurs auteurs, non seulement quant au sens ci à la construction des mots, mais encore quant aux choses
Il I Ces deux lettres à Mme de Pastore! lent partie-des précieuse collections de M. le comte AUard du Chollet, à, qui j'en «lois l'aimable communication, et à qui je suis heureux d'exprimer Loi toute ma gratitude.
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et à l'esprit des écrivains », on enseignait un peu de tout, et, pour me servir d'une métaphore musicale que je ne rejetterai pas, puisqu'elle se présente à propos, on faisait résonner la touche de toutes les dispositions. On déterminait tous les esprits à se connaître et tous les talents à éclore.
Instruit avec quelque lenteur, avec peu d'appareil et d'une manière insensible, on se croyait peu savant, et on se conservait modeste. Au lieu de cette ignorance qui s'ignore, et de ce savoir qui se connaît, fruits pernicieux et repoussants de notre éducation actuelle, on sortait des anciennes écoles avec une ignorance qui se connaissait et un savoir qui s'ignorait. On les quittait avide de s'instruire encore, et plein d'amour et de respect pour les hommes qu'on croyait instruits. Que ceux qui ont vu les temps passés portent leur mémoire en arrière, et qu'ils se souviennent d'eux-mêmes : ils avoueront que je dis vrai. La jeunesse, en ce temps-là, était un âge plein d'enthousiasmes et par là même de bonheur ; mais ses enthousiasmes étaient doux et ses félicités paisibles. Elle n'imposait pas la loi d'admirer ce qu'elle admirait et d'aimer ce qu'elle adorait. Ses goûts étaient vifs et décidés ; mais ils n'étaient pas tyranniques. Elle se fiait à son instinct, mais non pas à ses jugements.
Elle avait de l'orgueil, sans doute, mais un orgueil tout en lointains et en suppositions, fière non de ce qu'elle était, mais de ce qu'elle pourrait devenir avec le temps et le travail. Cet orgueil ne blessait personne ; on aimait à le caresser. Ceux à qui leurs épreuves et une exacte connaissance de soi-même, moins rare alors qu'elle ne peut l'être aujourd'hui, interdisaient ces espérances et ces brillantes perspectives se repliaient sur le passé. Ils cultivaient en eux, avec délices, les semences de morale et de bon goût qu'ils avaient reçues ; ils entretenaient leur mémoire de ce qu'ils avaient appris ou entendu dire de plus beau : et, contents de pouvoir comprendre quelques bons livres, de pouvoir converser avec quelques hommes d'esprit, ils avaient quelque part aux félicités littéraires. Ce bonheur n'était impossible à personne. Il n'y avait point d'écolier, quelque médiocre qu'il pût être, qui Eût absolument négligé et abandonné par ses maîtres; ori cultivait de chaque esprit ce qu'on en pouvait cultiver, et on n'en laissait aucun d'illettré et d'incapable d'admirer.
( l'est par l'effet d'une telle éducation, c'est par cette succession non interrompue de générations, non pas savantes, mais amies du savoir et habituées aux plaisirs de l'esprit, que s'étaient multipliés en France, pays du monde où cette éducation était le mieux donnée, et peut-être le mieux reçue à cause de la tournure d'esprit naturelle à ses habitants, ces caractères où rien n'excellait, mais où tout était exquis dans son obscurité ; cette réunion de qualités où tout charmait, sans que rien y fût distinct ; ce tempérament moral singulier, que le philosophe suisse de Murait croyait particulier à nos climats, et qui servait à former ce qu'on appelait proprement des hommes de mérite, « espèce d'hommes », dit-il, « commune en France et presque inconnue partout ailleurs » : espèce d'hommes si nécessaire à l'ornement du monde et à l'honneur du genre humain que les siècles où aucune nation ne pourra se vanter d'en posséder un très grand nombre seront tous des siècles grossiers...
BADlNAi.il-: UNIVERSITAIRE
.1 M. de Fontanes.
Villeneuve, 22 octobre 1809.
...Je ne suis qu'un homme du monde, et je m'égare dans ma route ; car ce n'est pas des défauts du prochain que j'avais résolu, monseigneur, de vous entretenir aujourd'hui, mais de nies propres qualités. Elles ont été l'objet de mes méditai ions assidues dans un jour de maux et d'ennuis, et mont paru mer veilleuses : je veux vous en féliciter. Je vous le dis sincèrement et dans le style populaire qui sied si bien à la franchise : Monseigneur, vous êtes bien heureux de m'avoirj
Je fais mon devoir à merveille, el je sais vous eu amuser; je me joue avec votre hermine, j'égaye votre royauté.
Vous avez subjugué tout le monde autour de vous, excepté
moi. Toutes les opinions se taisent devant la vôtre, excepté la mienne.
Je vous dis tout ce que je pense, et je pense avec vous ce que je veux.
Sans moi, vous n'auriez pas dans votre empire un sujet qui osât toujours vous dire la vérité pure. Sans moi, il n'y aurait pas dans votre cour un homme libre, ou qui du moins, vu l'intimité et la familiarité invétérées, pût, comme moi, sans offenser les bienséances, le paraître hautement et publiquement.
Sans moi, vous ne connaîtriez pas, hors de votre famille, les délices de la contradiction ; sans moi, rien ne rappellerait jamais à votre souvenir l'ancienne et douce égalité.
Et remarquez ceci, monseigneur : celui qui sait rire avec vous de ses occupations et des vôtres est un homme grave et même austère; celui qui se joue avec vos dignités est l'homme qui attache le plus d'importance à votre rang, à vos fonctions, et qui les respecte le plus dans son esprit et dans son cœur ; enfin l'homme qui vous contredit le plus souvent est celui qui a pour vous, en secret, le faible le plus décidé ; l'homme qui vous est le moins asservi est aussi celui qui vous est le plus dévoué.
Vous n'avez jamais obtenu et vous n'obtiendrez jamais de moi tous les jours une aveugle approbation ; mais vous avez toujours exercé et vous exercerez toujours sur moi, tous les jours et à tous les moments, en dépit de vous et de moi-même, un ascendant plus glorieux.
Il y a trente ans et plusieurs mois que je vous aime : ce n'est là qu'une bagatelle ; il y a trente ans et plusieurs mois que, pour le talent dans tous ses détails, pour les grands traits de conduite et de caractère, j'ai pour vous, sans interruption, un sentiment bien supérieur à l'amitié ; un sentiment plus rare et plus élevé ; un sentiment que peu d'âmes peuvent inspirer et peu d'âmes garder ; un sentiment dont peu d'hommes sont dignes et peu de grands hommes même capables ; enfin un sentiment unique, celui d'une invariable et, pour tout dire franchement, d'une incurable admiration.
C'est sur quoi, monseigneur, j'ai voulu vous faire aujourd'hui mon très sincère compliment. Agréez-le, je vous prie, avec votre équité accoutumée.
Je suis très profondément, comme l'autre jour, monseigneur,
76 == JOUBERT. — CTI Al». IV
de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur,
Jqubert.
plaidoyer pécuniaire pour l'université nouvelle
A M. (h- Fontânes, à Paris,
Villeneuve-sur- Yonne, 30 octobre 1811.
Je dis, monsieur le grand maître, qu'il n'y a pas, dans l1 Université, un professeur qui ne doive être logé, chauffé, blanchi, éclairé, désaltéré, alimenté, rasé et porté : j'ajouterai même, médicamenté.
J'ai deux grandes autorités pour étâyer auprès de vous mon assertion :
1° Celle de Voltaire, homme qui savait aussi bien compter que bien écrire, et qui vous amuse toujours, au point de vous subjuguer. Vous savez qu'il promettait, textuellement et en toutes lettres, ces avantages au moindre précepteur et au plus mince secrétaire, quand il en appelait quelqu'un de Paris à Cirey, soit pour lui, soit pour ses amis ;
2° Celle d'un honnête Rhémois qui ne fut jamais soupçonné d'aucune prodigalité. Ne vous souvient-il pas que le prudent et riche père de ce pauvre Flins, qui serait assis parmi nous s'il avait pu vivre son âge, et qui n'y consumerait pas, comme moi, en sollicitudes pour les besoins d'autrui, son embonpoint et ses éclatantes couleurs, écrivait sans cesse à son fils : < Mon fils, mon fils, il faut que métier nourrisse homme ! »
Qu'on dise tout ce qu'on voudra, qu'on fasse comme on l'entendra ; mais il n'y aura jamais ni honneur, ni bonheur, m succès constants dans l'Université, tant que la plupart de ses suppôts y seront exposés à loger en hôtel garni, à vivre à la gargote, à voyager un bâton à la main, el à se faire soigner, en cas de maladie, à l'hôpital.