‹ Joubert; textes choisis et commentésChapitre 10 sur 112 · AMOUR DE LA PERFECTION · texte numérisé non relu

AMOUR DE LA PERFECTION

A M. de Fontanes,

Villonouvo, 26 novembre 1794.

... Je m'occupais ces jours derniers à examiner nettement conmient était fait mon cerveau. Voici conmient je le conçois. Il est sûrement composé de la substance la plus pure et a de hauts enfoncements ; mais ils ne sont pas tous égaux. H n'est point du tout propre à toutes sortes d'idées. H ne l'est point ■EUX lon<!:s travaux.

= COIUIESI'ONDANCE ^ 45

Si la iiKX'lIe en est exquise, reiivelojjpe n'en est pa.s forte, la quantité en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais muscles du monde. Cela me rend le goût très difficile et la fatigue insupportable ; cela me rend en même temps opiniâtre dans le travail, car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'échappe. Mon âme chaise aux papillons, et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester oisif, ni suffire à mes mouvements. 11 en résulte, pour me juger en beau, que je ne suis propre qu'à la perfection ; du moins, elle me dédommage, loi-sque je puis y paxvenir, et d'ailleurs elle me repose, en minterdisant une foule d'entreprises ; peu d'ou\Tages et de matières, en effet, sont susceptibles de l'admettre. La perfection m'est analogue, car elle exige la lenteur autant que la vivacité. Elle permet qu'on recommence, et rend les pauses nécessaires. Je veux, vous dis-je, être parfait. Cela seul me sied et peut me contenter. Je vais donc me faire une sphère un peu céleste et fort paisible, où tout me plaise et me rappelle, et dont la capacité, ainsi que la température, se trouve exactement conforme à l'étendue et à la nature de mon pauvre petit cerveau. Je prétends ne plus rien écrire que dans l'idiome de ce lieu. J'y veux donner à mes pensées plus de pm^eté que d'éclat, sans pourtant bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant à ce qu'on nomme forc3, vigueur, nerf, énero;ie, élan, je prétends ne plus m'en servir que pour monter dans mon étoile...

Page 1