‹ Joubert; textes choisis et commentésChapitre 9 sur 112 · LA DOULEUR PEUT ETKE UNE SOURCE DE JOIE · texte numérisé non relu

LA DOULEUR PEUT ETKE UNE SOURCE DE JOIE

A Mademoiselle Moreau de Bussy.

Montignac, 21 novembre 1792.

Je lie prétends êti'e insensible, en effet, à aucun des accidents de la vie," et je serais même bien fâché de Têtre. Mais, dans la midtitude infinie de manières dont nous pouvons être affectés, il n'est pas un de ces événements, heureux ou tristes, qui ne soit capable de produire en nous un sentiment subhme et beau. C'est ce sentiment que je cherche. Je passe rapidement par tous les autres, pour ne m'aiTêter qu'à lui. Lorsque mon âme a pu y pai'venir, elle s'y tient, et pour toujours. Mes douleurs ainsi que mes joies sont éternelles. J'en éprouve chaque jour qui clurent depuis mon berceau. Mais ces douleurs pures valent de la joie, et je sais, par mon propre exemple, que l'affliction même n'est pas ennemie du bonheur, c'est-à-dire de l'état où rame goûte en soi une constante satisfaction. H importe peu ([uelle soit contente des événements, pourvu que sa manière de les sentir la rende contente d'elle-même. Elle l'est par la jierfection de cette sensibilité (jui, bien apprise et bien menée, sait extraire du miel de tout. U y en a jusque dans les peines.

comment joubert souhaiterait qu'on le pleurât

A Mademoiselle Moreau de Bussij.

Montignac, le 16 janvier 1793.

... Je voudrais que mon souvenir ne se présentât jamais à mes amis sans amener une larme d'attendrissement sous leui"s paupières et le sourire sur leurs lè\Tes. Je voudrais qu'ils pussent penser à moi, au sein de leurs plus vives joies, sans qu'elles en fussent troublées, et qu'à table même, au milieu de leurs festins, et en se réjouissant avec des étrangère, ils fissent quelque mention de moi, en comptant parmi leurs plaisirs le plaisir de m'avoir aimé et d'avoir été aimés de moi. Je voudi'ais avoir eu assez de bonheur et assez de bonnes qualités pour qu'il leur plût de citer souvent, à leurs nouveaux amis, quelque trait de ma bonne humeur, ou de mon bon sens, ou de mon bon cœur, ou de ma bonne volonté, et que ces citations rendissent tous les cœurs plus gais, mieux disposés et plus contents. Je voudrais que, jusqu'à la fin, ils se souvinssent ainsi de moi, qu'ils fussent heureux, et qu'ils eussent une longue vie, pour s'en souvenir plus longtemps. Je voudrais avoir un tombau où ils pussent venir en troupe, dans un beau temps, dans un beau jour, pour parler ensemble de moi, avec quelque tristesse, s'ils voulaient, mais avec une tristesse douce, et qui n'exclût pas toute joie. Je voudrais surtout, et j'ordoimerais, si je le pouvais, que, pendant cette tendre cérémonie, pendant l'aller et le retour, il n'y eût, dans les sentiments et dans les contenances, rien de lugubre et rien de repoussant, en sorte qu'ils offrissent un spectacle qu'on fût bien aise d'avoir vu. Je voudi'ais, en un mot, exciter des regrets tels que ceux qui en sciaient témoins ne craignissent ni de les éprouver, ni de les inspirer eux-mêmes.

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C'est l'image des regrets affreux que l'on doit laisser après soi (pli rend en i)artie la nu)rt si ainôre : ce soni h s horreurs dont on a environné la nn)rt (jui rendent, à leur tour, les regi-ets des survivants si terribles. Ces deux causes agissent jjer])étnellement l'une sur l'autre, et bouleversent les âines dans leui-s sentiments les plus louables et les plus inévitables. Nos passions ont fait de notre dernière heure un sujet de désespoir et d'effroi, un moment haï, d'où la prévoj'anee et le souvenir se détournent également. Nos institutions et nos coutumes en ont fait, à leur tour, un événement dont on se hâte d'oublier, le plus vite qu'on peut, l'épouvantable appareil. Au lieu de nous accoutumer dès l'enfance, i)ar la pensée et par les sens, à ne regai'der cette séparation que comme le moment du départ pour un voyage sans retour, voyage que nous ferons un jom- nous-mêmes, sans doute pour nous réunir dans des régions invisibles, on n'a rien oublié de ce qui était propre à en faire un objet d'iion'eur. On nous l'a fait considérer comme un châtiment, comme le coup porté par un exécuteur tout-puissant, comme un supplice, enfin ; et nos amis, nos proches, quand nous avons cessé de vivi-e, quittent notre lit de repos comme ils quitteraient l'échafaud oii l'on nous aurait mis à mort...

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