SUR MADAME DE BEAUMONT
A M. Molk.
Même date,
... Mme de Beaumont avait éminemment une qualité qui, sans donner aucun talent, sans imprimer à l'esprit aucune forme particulière, met une âme au niveau des talents les plus éclatants : une admirable intelligence. Elle entendait tout, et son
^= CORRESPOND ANCt: = (i7
esprit se noiurissait de pensées, couime son cœur de sentiments, sans chercher dans les premières les satisfactions de la vanité, ni un autre plaisir qu'eux-mêmes dans les seconds. Mais vous ne l'avez tous connue que malade, et vous ne pouvez pas savoir cela comme moi. Nous nous étions liés dans un temps où nous étions tous les deux bien près d'être parfaits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, je veux dfre le souvenir de l'innocence. Vous rencontrerez dans le monde beaucoup de femmes d'esprit, mais peu qui, comme elle, aient du mérite pour en jouir, et non pour l'étaler. Ses amis disaient qu'elle avait une mauvaise tête ; cela peut être, mais aussi elle en avait une excellente, et que nous ne trouverons pas à remplacer, vous et moi. liUe était, pour les choses intellectuelles, ce que Mme de Vintimille est pour les choses morales. L'une est excellente à consulter sur les actions, l'autre l'était à consulter sur les idées. N'en ayant pomt de propres et de très fixes, elle entrait dans toutes celles qu'on pouvait lui présenter. Elle en jugeait bien, et l'on pouvait compter que tout ce qui l'avait charmée était exquis, sinon pour le public, au moins pour les parfaits. Je suis trop avancé dans la ^àe, trop mûri par la maladie, pour pouvoir espérer ni prétendre aucun dédommagement...
RECOMMAXDATIOX ET PROJETS
A Madame Pastoret, Colonnade de la flace Louis XV, n° 3, à Paris (1).
[Villeneuve, 27 octobre 1805.]
ilon frère est parti ce matin, madame : il aura l'honneur de vous voir, à peu près à son arrivée.
(1) Le timbre de la poste porte : Villeneuce-sur-Yonne. Il faut dater la lettre du 27 octobre 1805, le 29 octobre 1805 tombant justement un mardi.
(i>< == .lOUBERT. — CIIAP. IV
11 me semble que j'aurai approché de vous quand je saurai qu'il vous a vue. Je ne néglige point de cultiver toutes ces petites illusions qui viennent du cœur. On en recueille un fruit solide : des plaisirs qui sont très réels.
Si cela devient nécessaire, mon frère prendra la liberté de sollicitei' vos recommandations au ministère de Tintérieur, en faveur d'un de nos anciens amis, secrétaire général dans le département de la Corrèze, et à qui la perte d\ni[e] épouse tendrement aimée a rendu odieux et insupportable depuis un an le plus horrible des séjours. Je donne hardiment ce titre à la ville de Tulle oii il est relégué. Je la connais. C'est un lieu qui n'est pas même bon à s'y faire enterrer. Dieu me préserve de savoir là des cendres qui me seraient chères ! J'aurais horreur de les y imaginer.
Notre ami voudrait quitter ce vilain lieu et sa place modique pour un autre pays et pour un[e] autre place de la même nature, mais un peu plu? payée. On lui a dit dans les bureaux qu'il s'en trouvait une à Bruxelles ; il nous en a écrit. Nous voudi'ions luen l'aider et, si vous pouvez le servir, nous recourrons à vous avec une extrême hardiesse. Au bout du compte, vous êtes née uour bien sentir, pour bien penser, pour bien agir et pour bien faire. Tout le monde a le droit de vous })lacer dans Télément qui vous convient.
M. de Chateaubriand suivra de près mon frère. 11 devait faire avec nous la Saint-Martin ; mais une brusque nécessité l'obligera à nous quitter après-demain mardi 29 de ce mois d'octobre. Je ne sais pas si celui-ci ira vous voir avant mon arrivée, malgré l'envie qu'il en a.
Il est habitué à être mené par la main à toutes les premières entrevues, et la première qu'il aura avec vous est de cette espèce pour lui ; car ce n'est pas les nœuds de la civilité qu'il veut contracter avec vous, mais ceux de cette amitié haute (pii peut être formée entre les ânu's, sans aucun intei-médiaire et même sans l'assiduité.
Je lui ai dit que vous étiez la personne du monde la plus l)ropre à l'enchaîner de ce lien, celui de tous peut-être qui laisse l'âme la plus libre, et (jui cependant la caj)tive le mieux. Je l'ai bien assuré qu'il ne vous échapperait [)as, et (pie ce qu'il avait à faire de plus sage était de jouii' prouq)tement des douceurs
CORRESPO>'l)ANCE - = 69
(l"une dostinép Sont il no peut pas fuir le jouii-. H n\o croit, mais je ne sais ce (pi'il fera, liln tout cas, je le conduirai, s"il n'a pas su aller tout seul, à mon reloui- (pii demeure toujours fixé ;'i la fin du mois de novembre.
M. de Chateaubriand et moi avons |)arlé de vous tous les jours en nous piomenant, et je n'm pas manqué de lui dire tous les soirs, quand nous considérions les merveilles de TOccident, spectacle dont il est aussi épris que moi : Ce soleil se couche sur 1(1 cabane de paille qu'avait Mme Pastoret.
J'ai passé près d'un mois sans avoir de vous aucune nouvelle. Votre lettre du 28 septembre ne m'est parvenue que dix-sept jours après sa date, par un de ces dérangements de courriers dont j"ai souvent entendu contester la possibilité, et dont en effet l'excès n"est jamais arrivé qu'à nous. J"ai conté cette histoire avant-hier à jVIme de Vintimille. Mais j'en veux faire grâce à vous. Mme Gaudy nous avait bien appris qu'elle avait eu l'honneur de vous voir, mais elle ne se souvenait pas (disaitelle) si vous lui aviez dit que vous m'aviez écrit, ou cjue vous m'écririez, ou que je ne vous écrivais pas. Il a fallu cpie votre lettre en personne avec sa date sur le front m'apprît ce qu'il fallait choisir de ces trois suppositions. Je l'ai reçue et je l'ai lue avec un plaisir infini, mais je vous prie de croire que, pendant ces retardements, je n'ai pas cru un seul moment que vous eussiez pu m'oublier. Nous avons tant causé que je vous en défie. J"ai pour garants de ma sécurité mon instinct et mon propre exemple, car vous pouvez en toute sûreté me défier à votre tour. É y a, madame, quelque part, dans l'âme immortelle, un coin tellement immortel, que les sentiments qui y entrent deviennent immortels aussi. C'est là qu'est votre souvenir.
Je vous prierai de me parler de vos lectures à mon retour. Je vous dirai quelque chose des miennes. J'avais emporté avec moi deux volumes des Dialogues. Je vous en indiquerai des passages cjui m'ont ravi.
Mme de La Briche a eu en effet la bonté de m'écrire une lettre jjleine de l)onté et de saine ci'itique. Je lui ai fait une réponse immense par laquelle je lui ai déclaré (jue, pour de bonnes raisons que j'ai déduites, je ne permettais qu'à elle seule d'aimer les romans de Mme Cottin et leurs pareils. Elle les juge en effet si bien et elle les apprécie si juste qu'on peut lui mettre la bride sur le cou.
70 ==^= .TOURERT. — CHAP. IV
Je lui ai bien promis de vous remercier sans fii! de ses préventions en ma faveur, et en effet je vous en remercie de nouveau et à tout jamais, car je croirai toujours que c'est à vous que je les dois.
J'ai écrit à Mme de Vintimille que vous et elle vous annisiez à faire de moi une caricature à laquelle bien des gens voudraient ressembler, mais ciui ne me ressemblait point. Mme de Vintimille a voulu s'amuser et a bien fait ; mais vous, madame, faites mieux, en prenant le parti d'un innocent persécuté.
Je parierais que les projets de bals et de cercles qu'on m'attribue aboutiront à rester au coin de mon feu et à aller au coin du vôtre le plus souvent que je pourrai. Je me propose fermement de vous étourdir aussi souvent cet hiver que je l'ai fait cet été, si le temps me laisse sortir. J'espère, dans mes matinées, voir Mme de Vintimille plus assidûment que jamais. J'ai pris avec Chateaubriand l'engagement d'aller de compagnie à tous les concerts de Mme La Briche, où nous demanderions un coin pour trois personnes derrière tous les sièges, ce qui ferait pom* nous une loge grillée où nous aurions une place à donner. En outre, je m'étais proinis de retenir le plus de noms et de regarder le plus de visages que je pourrais pendant six mois, afin que, dans l'isolement où je vi^^ais le reste de ma vie, je pusse imaginer facilement les gens dont j'entendrais parler. Voilà quels plans d'amusement, de dissipations et de courses j'avais formés, et voilà de quoi on se moque. Je m'enfermerai dans mon trou, si on continue à abuser de ma candeur. En attendant, je vous supplie de ne prendre aucune confiance ni directe, ni indirecte aux caloimiies des railleurs. Si M. Mole est de la conspiration, je lui dirai : Et toi aussi, mon cher Brutus!
J'ai tout dit, et je finis en vous priant, madame, de penser à moi quelquefois, de m'écrire souvent, et de compter parfaitement sur mon respectueux et tendre attachement. Il est tel que vous pouvez l'imaginer en le faisant à votre fantaisie. Agréez-en l'hommage désintéressé, c'est-à-dire indépendant même de toutes vos bontés pour moi.
P.-S. — J'ai été ravi que M. Laborie s'intéressât au ))on somnambule.
Je prends la liberté de vous recoiumander toujours la pauvre fille abandonnée et le pauvre vieux cordonnier qui s'est peutêtre présenté à votre porte, etc. J'ai beaucoup tardé à vous répondre, dans l'espérance de vous apprendre que je me portais' mieux que je ne fais depuis un mois. Et vous, madame, comment vous portez- vous?
SUR LA NOURRITURE DE l'eSPRIT
A Madame de Pastoret.
15 novembre 1806.
Vous êtes à mes yeux, madame, dans le monde où naissent les livres, une colombe qui ne doit s'y désaltérer que d'eaux très pures.
J'appelle ainsi, en ce moment, ces idées, en apparence peu solides, où l'esprit boit avec délices une clarté qui le nourrit.
On ne trouve nulle part en abondance, dans toute sa limpidité, cette merveilleuse liqueur, (|ui est véritablement, pour parler comme le poète.
Une eau dont la source est aux cieux.
T.,es littératures anciennes ont des champs qui en sont imbibés, et on l'y respire en vapeur ; les littératures nouvelles ont un sol ([ui en est ennemi. Ce sol est brûlant, ou glacé, et, toutes les fois ((u'elle y tombe, cette eau céleste s'y durcit et s'y change en bi'illants stériles. Rien ne peut plus s'en humecter. i)n en rencontre quelques gouttes d'une éblouissante fraîcheur, dans les pins arides contrées. Mais il faut, pour les découvrir dans toutes les langues modernes, aller par delà leuis cultures, dans leurs landes et leurs déserts.
Là, Cette rosée étincelle, sur des productions obscures qui ne Tout pas toujours été.
Là, on la voit avec surprise, attachée à des branches mortes
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ot à des l'euilles desséchées, où l)rillenl toutes les couleurs.
Là on peut la boire à longs traits (quoique réduite à peu d'espace), avec toute son excellence et toutes ses variétés, dans des coupes qui la conservent, en lui prêtant, pour ainsi dire, leur indestructibilité : je veux dire, dans de vieux mots, qui ont subi ré{)reuve du temps et n'ont rien perdu de leur prix : les uns semblables à des perles, les autres à des diamants.
J'ai cherché pour vous ce trésor, etc. (1).
APOLUCilE DE L AKCIENXK EDUCATION ERANTAISE
A M. de Funtanes.
Paris, 8 juin 1809.
... Regrettons nos anciens collèges IC'étaient véritablement de ]jetites universités élémentaires. On y recevait une première éducation très complète, puisqu'on en sortait capable de devenir, par ses propres efforts et par ses seules forces, tout ce que la nature voulait. La philosophie et les mathématiques, dont on fait tant de bruit, y avaient des chaires ; l'histoire, la géographie et les autres connaissances, dont on parle tant, y tenaient leur place, non pas en rehef et avec fracas comme aujourd'hui, mais; pour ainsi dire, en secret et en enfoncement. Elles étaient fondues, insinuées et transmises avec les autres enseignements. On les goûtait et on emportait le désir de les apprendre ; on les appi'end aujourd'hui, et on part avec le désir de les oublier. En se bornant, comme le ministre hollandais le désii'e, « à faii'c comprendre les meilleurs auteurs, non seuleiuenl (|uant au sens et à la construdion (U^s mots, mais encore (juaiit aux choses
(Ij Ces deux lettres à Mme de l'as'.oref l'ont partie des prét-ieuses eollectioiis de M. lo comto Allard du Chollet, à qui j'en dois Taim;d)le coniniunication, et à qui je suis iieureux d'exprimer ici toute ma trratitude.
vi à lespiit dea écrivains », on enseignait un peu de tout, et, pour me servir d'une métaphore musicale que je ne rejetterai pas, puisqu'elle se présente à propos, on faisait résonner la touche de toutes les dispositions. On déterminait tous les esprits à se connaitre et tous les talents à éclore.
Instruit avec quelque lenteur, avec peu d'appareil et d'une manière insensible, on se croyait peu savant, et on se conservait modeste. Au lieu de cette ignorance qui s'ignore, et de ce savoir qui se connaît, fruits pernicieux et repoussants de notre éducation actuelle, on sortait des anciennes écoles avec une ignorance (jui se connaissait et un savoir qui s'ignorait. On les quittait avide de s'instruire encore, et plein d'amour et de respect pour les hommes qu'on croyait instruits. Que ceux qui ont vu les temps passés portent leur mémoire en arrière, et qu'ils se souviemient d'eux-mêmes : ils avoueront que je dis vrai. La jeunesse, en ce temps-là, était un âge plein d'enthousiasmes et par là même de bonheur : mais ses enthousiasmes étaient doux et ses féhcités paisibles. Elle n'imposait pas la loi d'admirer ce qu'elle admirait et d'aimer ce qu'elle adorait. Ses goûts étaient vifs et décidés : mais ils n'étaient pas tjTanniques. Elle se fiait à son instinct, mais non pas à ses jugements.
Elle avait de l'orgueil, sans doute, mais un orgueil tout en lointains et en suppositions, fière non de ce qu'elle était, mais de ce qu'elle pourrait devenir avec le temps et le travail. Cet orgueil ne blessait personne : on aimait à le caresser. Ceux à qui leurs épreuves et une exacte connaissance de soi-même, moins rare alors qu'elle ne peut l'être aujourd'hui, interdisaient ces espérances et ces brillantes perspectives se repliaient sur le passé. Ils cultivaient en eux, avec délices, les semences de morale et de bon goût qu'ils avaient reçues ; ils entretenaient leur mémoire de ce qu'ils avaient appris ou entendu dire de plus beau ; et, contents de pouvoir coiuprendre ({uelques bons livres, de pouvoir converser avec (luchpies hommes d'espril. ils avaient ((uel([ue part aux félicités littéraires. Ce bonheur n'éiait iuipossible à persoime. Il n'y avait point d'écolier, i|iii'lque médiocre qu'il pût être, (pii fût absolument négligé et abandonné par ses maîtres ; on cultivait de chacpie esprit ce qu'on en pouvait cultiver, et on n'en laissait aucun d'illettré et d'incapable d'admirer.
.101 BEllT. — CIIAP. IV
C'est par Teffet dime telle éducation, c'est par cette succession non interrompue de générations, non pas savantes, mais amies du savoir, et habituées aux plaisirs de l'esprit, que s'étaient nudtipliés en France, pays du monde où cette éducation était le mieux donnée, et peut-être le mieux reçue à cause de la tournure d'esprit naturelle à ses habitants, ces caractères où rien n'excellait, mais où tout était exquis dans son obscurité ; cette réunion de qualités où tout charmait, sans que rien y fût distinct ; ce tempérament moral sing-uHer, que le pliilosophe suisse de Murait croyait particulier à nos climats, et qui servait à former ce qu'on appelait proprement des hommes de mérite, Cl espèce d'hommes «, dit-il, u commune en France et presque inconnue partout ailleurs » ; espèce d'hommes si nécessah'e à l'ornement du monde et à l'honneur du genre humain que les siècles où aucune nation ne pourra sfe vanter d'en posséder un très grand nombre seront tous des siècles grossiers...