LA CORRESPONDANCE DE JOUBERT
1. Généralités f^ur la Corresfondance. — //. Les caractères particulierSi
Quand on retrouverait cFautres écrits de Joubert que ceux que nous avons sio^nalés, — car il n'est pas sûr qu"il n'ait rien publié sous TEmpire et sous la Restauration, — les deux seules choses, on peut Taffirmer, qui restent et resteront de lui, ce sont ses Lettres et ses Pensées. Certains écrivains, et non des moindres, sont ainsi faits qu'ils ne sauraient écrire un li^Te. Us ont la science, ils ont des idées, ils ont du style ; il semble que rien ne leur manque, — rien qu'un je ne sais quoi, et qui est peut-être la résignation aux banalités nécessaires. Dans les li^Tes, même les meilleurs, les belles et fortes pages, les pensées originales et ])rof ondes ne se succèdent pas d'une manière ininterrompue ; elles ont besoin d'être amenées ; il faut, pour y parvenir, traverser maints passages auxquels des écrivains, même médiocres, pourraient suffire. La plupart des auteurs prennent leur parti de ces nécessités du métier et finissent même par n'en pas souffrir : la fin pour eux justifie les moyens. Il en est d'autres à qui ces conditions de l'action littéraire sont insupportables ; le « remplissage \ les longs
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dévelo])pcments préparatoires, la rhétorique, en un mot, leur sont chose odieuse ; ils n'aiment, ils ne veulent, ils n'acceptent que l'excellent : ils volent de sommet en sommet; ils dédaignent les vallées et les plaines, les grandes routes encombrées et poudreuses ; un beau mot leur tient lieu de tout un volume. Joubert était de ces déhcats que (( le goût de la perfection stérihse (1) ». « S'il est, disait-il, quelqu'un tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette plirase dans un mot, c'est moi. » Quand on a cette disposition d'esprit et qu'on la cultive, il faut renoncer à la fécondité qui seule peut-être fait les très grands écrivains. « J'ai souvent, avouait Joubert, touché du bout des lèvres la coupe où était l'abondance : c'est une eau qui m'a toujours fui. )) « Je suis propre cà semer, mais non pas à bâtir et à fonder. » « Je suis, je l'avouerai, comme une harpe éolienne qui rend quelques beaux sons, mais qui n'exécute aucun air. » En revanche, et si le talent d'expression ne trahit pas trop la pensée qu'il sert, on risque d'écrire des choses fines, profondes, exquises, et qui, faites pour les délicats, prendront définitivement place dans leur mémoire. C'est ce qui est arrivé à Joubert,
Il écrivait, nous l'avons vu, délicieusement les lettres. Les causeurs célèbres y réussissent quelquefois, non pas toujours. Mme de Staël ne s'est pas fait une réputation dans ce genre, et les lettres que nous avons d'elle ne la classent pas parmi nos « épistolières ». C'est que, s'il est très vrai qu'une lettre soit une conversation à distance, il n'est pas moins vrai que cette conversation est une conversation écrite, et faite pour être lue, non pour être écoutée ; et cela seul en change singulièrement les conditions. Que nos correspondants aient Villusion de nous entendre causer, rien de mieux, et tel est bien, assurément, le but à
(1) Le mot est de M. Jules Lemaître sur Sully Prudhomrae.
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atteindi-e ; mais cette illusion, la piire et simple sténographie d'une libre impro^'isation familière ne saurait la produiiT ; il y faut une transposition préalable, et, sinon quelque apprêt, tout au moins un peu d'art et, pour tout dire, un minimum d' « état littéraire ». Cet état particulier, placé à mi-côte entre la verve désordonnée de la causerie prime-sautière et l'effort réfléchi de la création artistique, ne le réaUse pas qui veut : un certain don est nécessaire, et un peu d'application n'y saurait nuire. Il semble bien que Joubert ait eu l'un et l'autre. Dans ce cadi-e restreint, en tête à tête avec une personnahté d'élection qui l'entend à demi-mot et lui fait grâce des développements inutiles, il se retrouve avec toutes ses quahtés d'imagination pittoresque, de grâce caressante, de finesse piquante et d'expression ingénieuse ; et ses défauts, ses manques ou ses lacunes n'apparaissent guère. Sa subtilité, sa préciosité même ne vont pas sans charme, et ont d'ailleurs ici leur raison d'être : les sentiments fins et les idées délicates ne peuvent ])as s'exprimer dans une langue trop usée et trop commune ; et ceux qui, comme Joubert, en matière de choses morales, ont le goût des nuances exactes, sacrifient souvent à la préciosité par amour de la précision.
Nous ne possédons guère qu'une centaine de lettres de Joubert (1). IN'ous n'h'ons pas, avec Mme de Guitaut, Jusqu'à les mettre à côté de celles de Mme de Scvigiié ; mais, quand un jour on fera l'inventaire de la littérature épistolah'e du dix-neuvième siècle, elles y figureront, n'en doutons pas, en excellente place. Il est même fâcheux qu'on ne nous en ait pas conservé un jilus grand nombre. Je ne puis, à cet égard, partager l'avis de Silvestre de Sacy. qui déclarait qu' « on aurait pu en retrancher encore quelques-
(1) Elles ont été publiées, — M. G. Pailhès en a fait la preuve péiemptoLie, — avec une singulière négligence. Joubert épistolier attend encore les honneurs d'une édition définitive.
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unes. En fait de lettres surtout, ajoutiiit-il, je suis pour les œuvres choisies. » A quoi je réponds que les œuvres choisies doivent suivre, et non pas précéder les œuvres complètes, et que, pour bien choisir, il faut d'abord être sûr de ne rien néghger d'important. Or, il n'est pas admissible qu'il n'existe de par le monde qu'une centaine de lettres de cet exquis correspondant qu'était Joubert ; et il est à [)révoii', il est à souhaiter qu'on en découvrira d'autres, et qu'où les pubUera. En attendant de plus amples ou plus précieuses découvertes, ou trouvera plus loin deux lettres inédites à la marquise de Pastoret, et l'on conviendra qu'il serait regrettable, — la première surtout, — qu'elles eussent été jjerdues (1).
Un trait, entre qift'lques autres, distingue les lettres de Joubert de tant d'autres correspondances, également remarquables par la grâce de la pensée ou du sentiment et par le charme du style : c'est l'abondance des vues générales, des « pensées » ou maximes dont elles sont parsemées. A chaque instant, et en vertu d'une pente toute naturelle de son esprit, son expérience personnelle se généralise, et il trouve, pour l'exprimer, des formules singuhèrement concises et heureuses. C'est peut-être à ce don de généralisation que l'on reconnaît le véritable écrivain : voyez combien de « pensées », ou ingénieuses ou profondes, il serait facile d'extraire des œuvres de Bossuet ou d(^ Molière, de Racine ou de Chateaubriand. Dans un ordre phis modeste, cela est vrai aussi des lettres de Joubert. Jl n'y a (ju'à les feuilleter, pour y cueillh" nombre de pensées toutes faites :
(Ij Voir ci-dussous, p. G7-71.
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« Les consolations sont un secours que l'on se jjrôte, et dont tôt ou tard chaque homme a besoin à son tour. » — « La vie est un devoii* ; il faut s'en faire un plaisii*, tant qu'on peut, comme de tous les autres devoirs, et un demil)laisir, quand on ne peut pas mieux. » — « Il y a des défauts dont nous ne pouvons tirer d'autre parti que de nous en faire une vertu par la patience et par notre soumission à les avoii". » — « La vie est un ouvrage à faire, où il faut, le moins qu'on peut, ratui'er les affections tendiTS. » Au reste, Joubert sentait bien lui-même que ce don de fornmler avec bonheur des vérités d'expérience morale était une partie de son originalité épistolaiiT, et, de propos déUbéré, il l'a consciencieusement cultivé. Il appelle quelque part ses lettres une « pâte à maximes », et, plus d'une fois, il rapporte du « recueil de maximes qu'il a reçues de l'expérience » celles qui lui paraissent le mieux apj)roj)riées à ses correspondants. « J'ai fait autrefois, écrit-il à Mme de Guitaut, une observation importante, et je veux vous la dédier. La voici : On' s'épargnerait bien des peines, si l'on entrait dans la vie, déterminé à garder à tout prix les opinions qui nous rendent plus sage.s, et tous les sentiments qui, en nous rendant contents des autres, nous rendent plus contents de nous. » Ainsi la Correspondance de Joubert nous achemine comme d'elle-même à l'étude de ce Recueil de censées, où, pendant un demisiècle, il a mis tout le meilleur, tout le plus exquis de son esprit et de son âme. Mais, comme elle vaut d'être lue et étudiée en eUe-même et pour elle-même, nous allons d'abord en donner d'abondants extraits.
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