‹ Joubert; textes choisis et commentésChapitre 99 sur 112 · La véritable profondeur vient des idées concentrées · texte numérisé non relu

La véritable profondeur vient des idées concentrées

9 . — On parle de naturel ! mais il y a le natm'el vulgaire, il y a le naturel exquis.

10. — Le naturel ! il faut que l'art le mette en œuvre, qu'il file et tisse cette soie.

11. — Quand on écrit avec facilité, on croit toujours avoir plus de talent qu'on n'en a. Pour bien écrii-e, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise,

12. — La facilité est opposée au sublime. Voyez Cicéron : rien ne lui manque, que l'obstacle et le saut.

13. — Quand on a fait un ouvrage, il reste une chose bien difficile à faire encore, c'est de mettre à la surface un vernis de facilité, un air de plaisir qui cachent et épargnent au lecteur toute la peine que l'auteiu: a prise.

14. — Le génie commence les beaux ouvrages, mais le travail seul les achève.

15. — L'oisiveté est nécessaire aux esprits, aussi bien que le travail. On se ruine l'esprit à trop écrire ; on se rouille à n'écrire pas.

16. — L'ignorance, qui, en morale, atténue la faute, est, elle-même, en littérature, une faute capitale.

17- — H est impossible de devenir très instruit si on ne lit que ce qui plaît.

18- — Rendre agréable ce qui ne l'avait pas encore été est une espèce de création.

19. — H faut que l'ouvrier ait la main hors de son ouvi*age, c'est-à-dire qu'il n'ait pas besoin de l'appuyer par ses explications, ses notes, ses préfaces, et que la pensée soit subsistante hors de l'esprit, c'est-à-dire hors des systèmes ou des intentions de l'auteur.

20. — Trois choses sont nécessaires pour faire un bon livre : le talent, l'art et le métier, c'est-à-dire la natm'e, l'industrie et l'habitude.

21 . — H ne faut qu'im sujet à un Livre ordinau-e ; mais, pour un bel ouvrage, il faut un germe qui se développe de lui-même dans l'esprit comme une plante. Il n'y a de beaux ouvrages que ceux qui ont été longtemps, sinon travaillés, du moins rêvés.

22. — Une pensée n'est parfaite que lorsqu'elle est disponible, c'est-à-dire lorsqu'on peut la détacher et la placer à volonté.

23. — Ce sont les pensées seules et prises isolément qui caractérisent un écrivain. On a raison de les nommer des traits et de les citer ; elles montrent la tête et le visage, pour ainsi dire : le reste ne fait voir que les mains.

24. — En composant, on ne sait bien ce qu'on voulait dire que lorsqu'on l'a dit. Le mot, en effet, est ce qui achève l'idée et lui donne l'existence. C'est par lui qu'elle vient au jour, in lucem prodit.

25. — On ne persuade aux hommes que ce qu'ils veulent. Il ne s'agit donc, pour les dissuader, que de leur faire croire que ce qu'ils veulent, en effet, n'est pas ce qu'ils pensent vouloir.

26. — La comédie ne corrige que les travers et les manières, et souvent elle les corrige aux dépens des mœurs.

27. — Lasdva est nobis pagina, vita proha; ce n'est pas là une excuse. Pagina lasdva importe ; vita proba importe moins.

190 ^== JOrhERT. — ClIAP. V =

28. — 11 n'est pas nécessaire qu'il y ait de l'amour dans un livre poiu" nous charmer ; mais il est nécessaire qu'il y ait beaucoup de tendresse.

29. — n n'y a pas eu un seul siècle littéraire (îont le goût dominant ne fût malade. Le succès des auteiu^ excellents consiste à rendre agréable à des goûts malades des ouvrages sains.

30. — Où n'est pas l'agrément et quelque sérénité, là ne sont plus les belles-lettres. Quelque aménité doit se trouver même dans la critique. Si elle en manque absolument, elle n'est plus littéraire.

31. — Certains critiques ressemblent assez à ces gens qui, toutes les fois qu'ils veulent rire, montrent de vilaines dents.

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