‹ Jouir; roman (volume 2)Chapitre 10 sur 13 · JOUIT · texte numérisé non relu

JOUIT

bien pourquoi, il n'ose pas arriver cette fois-ci chez elle, comme chez lui. Est-ce un prétexte qu'il se donne? Retarde-t-il pour réfléchir, arrêter un plan de conduite'.' .Mais quel plan? Cette fatalité que, dans son coin de wagon, il a senti peser sur lui, pèse plus lourde encore dans le fiacre cahotant qui le conduit. Du moment où il a su que sa compagne et son fils avaient été malades > dès qu'il a compris, dans un remords, l'abandon où il les avait laissés, il a bien senti qu'une impulsion iirésistible l'emportait : ia logique secrète des événements conforme à ses scrupules et à son sursaut de conscience.

S'il était resté à Paris, il n'eût sans doute pas agi de même; mais Nice l'enchanteuse, Nice la magicienne qui, comme Circé, change tant d'hommes en pourceaux, si elle ne l'a pas touché de sa baguette, du moins l'a plongé, lui aussi, dans cette molle et lumineuse léthargie où la rigidité des devoirs fléchit, où d'ingénieuses excuses naissent de la langueur complice du climat et de l'exemple démoralisant des êtres.... Dans ce lugubre et humide hiver de Paris, il se retrouve cet ancien Marc Audral, nerveux et décisif, qui, à Montrouge, courait les malades, se donnait beaucoup de peine pour peu de profit, obéissant à un impératif catégorique, à une discipline de volonté

Vraiment, à penser que Noémi et petit-Pierre pourraient, comme lui, là-bas. voir fleurir les derniers mimosas, s'épanouir les roses précoces, humer l'air salin, connaître les vallées si douces et si vertes qui descendent de partout vers la ville, il lui tarde de les transporter dans ce pays féerique. Pourvu qu'il ne les trouve pas trop épuisés et que Mlle Nafé lui ait dit la vérité!

Il voudrait déjà sonner à la porte du petit logement qu'il revoit dans tous ses détails, si ingénieusement orné par le goût sûr de Noémi.

11 bouscule le déballage de sa malle, son bain, son

déjeuner. Vite, une auto, et, sous la pluie qui tombe torrentielle, il roule vers la rue d'Alésia. La Seine a l'air d'un fleuve de fange ; les parapets sont vernis d'eau ; l'Institut se renfrogne, noir comme une prison. L'avenue Raspail ouvre une perspective moins sombre; voici le Lion de Belfort ruisselant. Le cœur de Marc bat la chamade. Comme il va les surprendre! Et il s'inquiète aussi : est-ce un cri de surprise joyeuse qu'elle pousser,!, ou i'aecueillera-t-elle d'un regard calme, sans trop d'étonnement, en fille sage qui a organisé son existence sans lui, puisqu'il i'a voulu?... Il se rappelle comme elle couvait petit-Pierre, de quel amour possessif et absorbant; à ces moments-là, vraiment, elle et iui semblaient se passer très bien de lui.... L'auto s'arrête, il règle.

Voilà le porcbe de la maison ; la concierge qui lave le seuil le dévisage et se fend d'un large sourire; il a toujours eu la pièce de cent sous facile.

— M'sieu le docteur? Je m'disais bien aussi en vous voyant : « Tiens, mais c'est m'sieur Audral? » Et ça va toujours bien? Allons, tant mieux!

— Mme Guilbert est chez elle?

— Oh! bien sur, elle n'a pas encore mis le nez dehors, avec cette mauvaise bronchite.

Et voyant l'anxiété de Marc, elie se hâte d'ajouter :

— Mais elle va mieux! Son amie Mlle Propoff, l'étudiante en médecine, me le disait encore ce. matin! Au reste, monsieur va en juger!...

Marc ne demande plus rien, même sur petit Pierre, de peur que cette femme ne le retarde. Quatre à quatre il monte les trois étages, il sonne. Une jeune femme en sarrau beige, nez épaté, grande bouche, yeux verts et cheveux chanvre, vient lui ouvrir : il l'a devinée :

— Mlle Propoff, n'est-ce pas?... Noémi n'est pas couchée, au moins?

Et il entre dans le couloir, il ne se perdra pas;

l'appartement de quatre pièces est trop petit : l'ateliersalon, en recoin l'atelier de reliure, au fond une pièce qui sert de cabinet de toilette et débarras, et à gaucbe la chambre à coucher. D'instinct, c'est là qu'il frappe, doucement :

— Je puis entrer?

Il tourne le loquet; dans le jour grisâtre, assise sur une chaise basse, devant une petite table, Noémi est occupée à faire boire sa timbale de lait à petit-Pierre.... Elle a détourné la tète; et ses yeux, ses lèvres, le beau visage pâli et maigri l'accueillent avec une intensité extraordinaire... Mais elle ne se lève pas, elle n'a pas bougé, elle continue à faire boire petit-Pierre qui marque sa félicité par de petits grognements heureux et qui n'admettrait pas qu'on l'interrompît, même pour fêter son père.

Mlle ï'ropoff, étonnée de cette entrée cavalière, a dû cependant comprendre que Marc avait des droits, car elle a refermé sans bruit la porte, les laissant seuls.

— C'est une bonne surprise! dit Noémi de sa voix calme, mais elle a un petit pli de lèvres qui tremble un peu, et c'est chez elle le signe des grandes émotions.

— Tu ne m'embrasses pas? dit Marc, malgré lui gêné.

— De grand cœur! Attends, petit-Pierre va avoir tout bu ... .

Marc contemple son fils, et une émotion l'envahit, d'une douceur merveilleuse : il est pâlot, ce petit, comme sa mère; un peu fondu, comme elle; mais si beau, avec sa tête ronde, ses cheveux blonds, ses yeux de fleur, sa boucbe vorace, son cou si blanc, ses menottes qui s'ouvrent et se ferment sur le vide, et les adorables pieds nus !

Mari- se penche et baise pieusement la tête tiède comme le du* et velouté des poussins :

— J'ai su hier seulement que vous aviez été malades, Noémi, pourquoi ne m'as-tu pas écrit?

Elle le regarda en face. Voilà bien ce pur visage loyal, cette grâce fière qu'il a tant aimés, qu'il aime toujours.

— Tes lettres étaient rares, dit-elle, à quoi bon t'inquiéter?

Il s'assied tout contre elle, penche la tête vers l'épaule ferme sous le peignoir de laine sombre.

— Tu doutais de moi, mon amie? dit-il avec un sentiment de tristesse infinie.

Elle le regarda à nouveau, de ce regard si clair, qui lit en lui à livre ouvert :

— Un peu, oui. Marc; mais puisque te voilà, tout est bien....

Elle s'est levée, elle dépose petit-Pierre dans son berceau, et, s'approcliant de Marc, elle ouvre grands ses bras pour une étreinte poignante où il se blottit, comme s'il comprenait que c'est elle, maternelle, qui l'accueille et non lui qui l'attire sur son cœur. Leurs lèvres se sont rencontrées, et elle a frémi toute.... A quoi bon parler? Quel aveu dans ce frémissement! Elle est celle qui n'a qu'un amour, et qui lui appartient, marquée au vestige impérissable du premier baiser. Marc ne prévoyait pas cette grande onde d'amour qui le soulève, qui l'emporte; quel mystérieux pouvoir a donc le passé pour qu'il redevienne le présent sensible et palpitant, avec tout l'avenir en puissance!...

Il demanda :

— Tu m'aimes toujours !

— ■ Toujours, Marc; ef toi?

— Moi, ah! ma pauvre Noémi, je ne savais pas que tu m'étais si clière. Je ne savais pas quels liens l'éloignement tisserait entre nous. Nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas? Jamais?...

Elie a pâli, d'un vif et presque douloureux émoi :

— Tu reviens ?

— Non, je t'enlève, toi et petit-Pierre, pour Nice. Elle a l'air anxieux :

'20G JûtîlB.

— Nous surchargerons ta vie, la liberté. Tu es établi : ta carrière faite et à faire.... Ne regrelteras-tu pas cette pensée généreuse?

Elle est bien toujours cette Noémi délicate, ei qui ne demande rien; elle a donc compris qu'il vivrait à Nice, à côté, et non loin d'elle, comme autrefois ici, amant et mai tresse'?

— Je t'enlève, répèle-til, l'affaire de deux ou trois semaines, le temps des formalités....

Elle le regarde sans comprendre, puis craignant de comprendre, et enfin pénétrée d'un bonheur incrédule, d'un bonheur qui reste grave, car si Marc n'a pas cru devoir l'épouser encore, pourquoi l'épouserait-il à présent? Que son cœur ne l'emporte pas sur sa raison!... Elle ne veut pas qu'il se prépare d'amers regrets, usais il répète :

— Oui, des formalités.... Car il me reste à te demander, ma chérie, si tu consens à porter, toi et notre fils, mon ioin?

— Marc, répond-elle avec tendresse, avec ferveur, ne prends pas un parti irrévocable ; réfléchis bien. ... Ta mère ne m'acceptera pas.

— Il le faudra bien, et elle me remerciera ensuite de lui avoir donné une fille telle que loi et un beau petitfils.

— Mais je ne suis pas la femme qui te convient, mon pauvre chéri. Je l'ai compris, va ! Laisse-moi vivre dans ton ombre. Ce sera bien assez, si tu le veux, que petit- Pierre puisse s'appeler Audral, comme toi ! Moi, ton amour me suffira.

Marc ne l'eût pas cru, tout de même, si désintéressée, si grande dans le renoncement. Quelle honte de l'avoir méconnue!... Il affirme :

— Mon amour ne sera fier de lui que si je te déclare ma femme devant tous! Noémi, chère, chère aimée, je sai s maintenant ce que lu vaux. A moins, ajouta-t-il

malicieusement, que tu ne me .préfères Thomas fiégul? Elle ouvre de grands yeux stupéfaits; visiblement, elle ne comprend pas.

— Tu ne sais , pas qu'il t'aime?

— 11 ne me l'a jamais dit.

Marc en trois mots raconte la visite du relieur; elle dit seulement, touchée : , i

— C'est un brave homme.

Et c'est tout... puisque c'est Marc qu'elle aime, ah! qu'elle aime immensément, qu'elle a aimé dans la solitude en soupirant, qu'elle a aimé sans le maudire. aux heures où l'abandon et la maladie lui rendaient plus cruelle son absence, et qu'elle aimera jusqu'à la mort, parce qu'elle est de celles qui ne se donnent qu'une fois et qui se donnent toutes.

— Tu veux bien de moi, Noémi? J'ai trop senti, va, que tu étais ma vraie et ma seule vie. Et je t'ai une telle gratitude de m'avoir donné ce petit, ce cher petit homme....

Elle répond d'une voix tremblante :

— J'aurais continué à être ta maîtresse avec joie, mon chéri; je serai, si lu m'en fais 1 honneur, ta femme avec la même tendresse, toute à toi, toute pour toi....

Leurs lèvres ont scellé le pacte ; et divine est la minute où, conscients de l'irrévocable, enlacés au-dessus du berceau, ils contemplent tendrement, pieusement, petit- Pierre endormi.

Non ! Marc ne se trompe pas à ce qu'il éprouve de puissant et de salubre. Balayés, ses doutes! Loin, ses hésitations! La logique inflexible du fait l'a acculé au but : sa conscience et son cœur sont d'accord, et il en éprouve un immense allégement. Il savoure cet orgueil, le plus noble de tous, de penser que sa femme et son fds sont désormais auprès de lui, et qu'il peut les protéger et les défendre. 11 remplira sa mission d'homme. Jeanne Boërit s'efface.... Celles qui furent le plaisir et l'oubli

sont déjà disparues, abolies. Le cœur fidèle de Marc, sa droiture foncière n'admettront plus de défaillances. Il sait ce qui l'engage, et que, ce qu'il a promis, il le tiendra. De ce qu'elle va être sa femme, Noémi pour lui vaut désormais toutes les femmes. Et il sent, devant son fils, s'émouvoir les fibres les plus secrètes, les plus vibrantes, de cet instinct paternel qui vient de la race perpétuée à travers la chaîne des êtres.

$ Aimé, aimant, mari, père, Marc dit adieu aux rêves stériles, aux ambitions médiocres; il entre dans la vie profonde comme un navire en eau du large. Il accomplit vraiment sa destinée ; et dans la chère forme flexible de Noémi qu'il étreint, dans le petit corps de lait et le visage de petit-Pierre endormi, il se trouve surélevé audessus dt ce qui est périssable, de ce qui est transitoire ; il se déclaie privilégié, et il se sait éternel....

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