JOL'II
travestie en éphèbe, à côté de son fils, Edmond, déguisé en jeune fille, gorge et bras poudrerisés.
Remis en belle humeur, Caribe proposa de célébrer les fiançailles par un déjeuner à la Réserve de Beaulieu. Justement Michelle apparut, revenant de course, au vrai, d'un rendez-vous avec Ségurance dans les arriére-boudoirs ses sœurs Alders, les jolies parfumeuses de l'avenue Masséna. Ja-Ja, l'accompagnant dans sa chambre, lui annonça son « bonheur », sur la nécessité duquel elle garda le silence. Michelle, qui changeait de linge, manifesta gentiment son plaisir, en posant une main discrète sur le ventre de sa sœur :
— Alors, ce petit bide va pouvoir enfler sans crainte? Ja-Ja, devenue très rouge, sursauta. Comment, Michelle
savait!
— Oui, ton indisposition chez Ségurance m'avait donné l'éveil; et, tout à fait par hasard, j'ai entendu des allusions de Patrice devant Marthe. Sans reproche, Ja-Ja, j'ai été, moi, plus confiante awc toi : il est vrai que tu t'es dépêchée d'aller raconter mes affaires à Marthe.
Ja-Ja, rougissant de plus belle, balbutiait des excuses.
— Je ne t'en veux pas, dit Michelle. Mais si tu m'en crois, nous laisserons ignorer ton accident à Pierre. H n'y a pas de pire bavard!
Fendant ce temps, Caribe, ayant l'ai! héler une auto, portait ii V <•; Ensoleillée » la bonne nouvelle toute chaude à Mme Grèbe. Celle-ci, en le voyant, poussa des exclamations de plaisir, surtout lorsqu'elle sut qu'une auto, fii'tée à leur intention, viendrait les prendre tout à l'heure, elle, Madelinelie, Glotte et les Sangré, pour les conduire au restaurant. Maie elle se montra beaucoup moins ravie en apprenant (jue Ja-Ja disposait de son sort en faveur d'Arnaude. Ses objections, ses si, ses mais verbeux agacèrent tant à la fin son gendre, qu'il lâcha brut ,i ! 'ment la vérité. Mme Grèbe s'effondra, fuis le déses-
poir et la fureur la transformèrent en Médée des halles. Caribe, pour la doucher, trouva ces mots :
— Gueulez donc plus fort, que Katri et vos autres filles entendent.
Mme Grèbe, instantanément, se tut; son orgueil eu trop souffert que l'on sût le déshonneur de sa préférée, de cette Ja-Ja pour qui elle avait rêvé un mari en or. Seulement, elle avait parlé assez haut pour que Glotte et Madelinette, intriguées par le mystère de cet entretien, surprissent de quoi il retournait. Elles feignirent l'ignorance la plus virginale. Pour Katri, aux prises depuis le matin avec un lavage de cheveux si compliqué qu'elle commençait une attaque de nerfs, elle et Claude, tenus à l'écart, ignorèrent les choses.
Restait Rasloil, parti pour Monte-Carlo, dont il ne quittait plus les salons, gagnant et perdant tour à tour, pris à la fièvre du jeu au point de ne plus penser à surveiller sa femme. Devant le tapis vert et les carrés fatidiques des chiffres, l'éparpillement des pièces tintantes et des plaques, le va-et-vient sec des râteaux, il éprouvait une sorte d'hypnose. L'espoir, en combinant la méthode et l'inspiration, — son truc! — de gagner des sommes fabuleuses l'emplissait d'un émoi véhément comme si, à tenir dans ses mains frémissantes des matelas de billets de banque, il dut décupler ses facultés de jouissance, pouvoir manger du matin au soir, se ruer en bordée comme un cent de matelots, habiter des palais où, au cours de danses lubriques et de tableaux vivants, des troupeaux de Citons et de courtisanes, gorgés d'aphrodisiaques, forniqueraient sans trêve, au son des cymbales et des sistres, tandis que des gladiateurs et des gladiatrices s'égorgeraient dans des flots de sang. Car la cruauté et la luxure hantaient également son cerveau néronien, fouetté de vins capiteux et d'alcool. Comme tous les dégénérés, il avait toujours aimé infliger la douleur et, s'il n'osait encore faire plus que gifler ou rouer de coups parfois
ses maîtresses, c'est qu'une crainte lâche des gendarmes l'arrêtait. Bien souvent il avait, moitié ricaneur, moitié sérieux, menacé Michelle de son browning, sorti d'une poche de cuir de son pantalon.
Caiïbe le trouva au moment où, la migraine aux tempes d'avoir trop bu hier soir, il sortait des salles de jeux, étourdi, les yeux brillants, sur deux coups magnifiques, un 56 redoublé, qui portaient à quinze mille francs son gain. Excellent moment pour lui annoncer le mariage de Ja-Ja, en l'entraînant à l'écart, dans les jardins! Mais, comme Mme Grèbe, Pierre se cabrait : il n'avait pas ces dernières semaines pris soin de Ja-Ja pour qu'elle épousât un pédezouille! Gentil, Àrnaude, mais mouscaille et purée! Si bien que, là encore, Caribe dut lui asséner le paquet.
Rastoil, de saisissement, lança le mot cher à sa femme et, le prenant de très haut, s'écria qu'il ne souffrirait pas qu'un maquereau pareil entachât l'honneur de la famille et le sien propre. Il répéta cinq ou six fois, en se frappant le torse, qu'il plaçait l'honneur au-dessus de tout! « L'honneur! Ah! nom de Dieu!... » A quoi son beau-frère répliqua que, justement, le mariage était la seule façon d'empêcher qu'on ne mît en doute leur considération à tous. Et il le pressa si bien sur les sentiments que, tout à coup retourné, Rastoil s'attendrit.... Oui, il comprenait.... Du moment que l'amour avait tout fait!... On ne résiste pas à l'amour, parce que, on a beau dire, « la peau, c'est la peau!... » 11 fallait s'incliner devant ce mythe sacré : « L'Amour! Ah! nom de Dieu!... » Très ému, il appelle « les coupables » d'un grand geste, et dit à Arnaude :
— Tiens! crapule, embrasse-moi! Ja-Ja, embrassemoi aussi !
Et tirant pu tapon les quinze mille francs qu'il venait de gagner, il les leur mit de force dans la main, auUmt par élan chic que par vanité.
— Et motus! dit-il, inutile que Luc, Margot et Claudine sachent, pour le mioche !
Personne ne broncha, bien que, du train dont on allait, le secret de Ja-Ja courût risque de devenir la fable publique.
Devant les dames Grèbe et Katri Sangré — Claude retenu par le lycée n'avait pu venir — on affecta un grand air de naturel ; à peine quelques clins d'oeil farceurs, lancés par ttastoil, de-ci, de-là.
— Ah ! murmura-t-il tout à coup, quel dommage que Margot, Luc et Claudine ne soient pas là! On ferait la fètel...
Tandis qu'il cédait à l'impulsion irrésistible de la roulette, eux, dégoûtés d'avoir été. ratisses en quelques minutes, suivaient leur bon plaisir. Luc Populet s'offrait une fugue sentimentale en compagnie d'un magnat hongrois mélomane, qui l'avait enlevé sur le Wilhem Kaùer, qui croisait de Nice à Gênes. Margot et Claudine Sarquoy. rapprochées par leur vieille intimité, faisaient leur partie dans le sérail nomade de Mme de Prahon- Meuzes, qui recrutait des jolies femmes pour ses thés de cinq heures dans sa villa de Cannes, truquée comme un théâtre, avec une vaste salle de marbre aux divans bas bordant une piscine tiède, où ces dames, sans témoins indiscrets, se baignaient.
Et Piasioil, dans sa bienveillance unanime, se précipita au téléphone : Ségurance manquerait au déjeuner, il fallait l'inviter! Mais la voix connue lui exprima des regrets. Ségurance qui se faisait rare, éprouvait beaucoup plus de satisfaction à se retrouver avec Michelle dans l'intimité des rendez- vous. Pierre déclara, guilleret :
— Et zut! pour lui!
Par groupes sympathiques l'on remontait en auto, pour filer vers, La Réserve, où Caribe avait commandé un de ces menus dont il exprima la sublimité par avance, d'un claquement de lèvres sur ses doigts réunis en bouquet.
Après quoi, on retournerait à Monte-Carlo tenter la chance.
Les fêtes, pendant ce temps, se succédaient coup sur coup.
Nice, pleine à déborder, brûlait de fièvre, toute à ses réclames, ses jeux, ses mascarades, mêlant les grosses liesses du peuple aux plaisirs nerveux des riches. De la ville entière, hiverneursde marque, parvenus gras, bourgeois cossus, voyageurs de tous pays, foule vomie par la vieille ville, les usines et le port, s'exhalait la même frémissanle folie en pleine rue et à ciel libre, dans les grisants effluves du printemps précoce de la Riviera. De toutes parts, l'instinct vital se débridait, devant lepapillotement de couleurs, le cinéma vivant des pompes carnavalesques, dans la promiscuité grouillante des êtres et leur atmosphère surchauffée, cependant que, aux remous de la foule, dos contre poitrines, les seins s'écrasent, les croupes se renfoncent, au milieu des rires aigus de femmes chatouillées.
Sur tous les visages s'affirmaient, âpre, l'expression du sexe; les regards se rencontraient avec une audace plus crue. La fureur de la roulette, de la boule et des cartes augmentait l'excitation sensuelle, l'or étant le signe de la jouissance, soit qu'il se convertît en robes et bijoux, soit qu'il payât les joies du ventre dans les restaurants, ou les ivresses plus basses dans les lupanars. Aux portes des théâtres, les affiches éclatantes, les cordons électriques raccrochaient les spectateurs; l'odeur des alcools, aux terrasses des cafés noirs de monde, mêlaient des fragrances de menthe et d'anis, l'orange du curaçao et les plantes sauvages de la chartreuse, ou le fleur subtil des cognacs qui ont un goût de flamme. Toutes les passantes semblaient des proies promises aux mâles, et des ardeurs
étranges s'intervertissaient, comme si Sodomeet Gomorrhe fussent ressuscitées.
Aujourd'hui, c'était la bataille des fleurs sur la promenade des Anglais; le soir, veglione à l'Opéra. Mme Grèbe et ses filles, qui comptaient bien assister aux deux, ne tenaient pas en place et, dans leur agitation, pépiaient et jacassaient, se disputaient et se trémoussaient comme les oiseaux d'une volière en révolution.
Quant aux Routhéors et M. de Karfeck, elles s'installèrent dans les tribunes qui longent la Promenade des Anglais, la bataille des fleurs était commencée. D'abord indécise et clairsemée, elle s'animait peu à peu avec l'arrivée incessante des autos enguirlandées, des landaulets fleuris, des victorias en buissons de neige ou d'améthyste. Toute la Riviera cosmopolite, hiverneurs de choix, aristocratie des titres de noblesse ou des titres de rentes, officiers de la garnisou et des groupes de forteresses, fusionnaient, mêlés de rastas fastueux et de demi-mondaines à diamants, telles que Diane de l'Elysée et la belle Amparo. Dans la loge du préfet, un général, aide de camp de l'empereur d'Allemagne, poitrinait, à côté d'un maharajah et d'officiers d'un cuirassé italien. Dans la loge du maire, Gorsatte et sa femme voisinaient avec Isidor Maoura, sa fille Alberte et François Courbaisse placés au premier rang.
Au vol des bouquets striant l'air d'éclairs colorés, le défilé des voitures, au milieu des piétons acharnés de la piste, se pressait, exhibant des femmes en robes claires parmi le jaillissement des lis et des lilas, l'évasement des corbeilles de roses. Des autos s'avançaient lentement.» leurs roues masquées de bandeaux de violettes; des landaus s'enrubannaient, jusqu'à la tête des chevaux, de banderolles de satin blanc ou bleu, cravatant des gerbes de jonquilles. Il semblait à voir ces parterres suspendus, ces amoncellements de roses, ces anémones aux teintes chaudes, ces narcisses pâles, ces mimosas
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d'or et de miel, toute cette flore exallée de vivre et d'embaumer, que Ton eût, pour cette ardente orgie de couleurs, dévalisé tous les jardins et toutes les serres de la côte d'Azur, pillé les magasins riches.
Semblables et différents, les équipages, criblés de cinglements drus, étalaient, en ce jeu de massacre élégant, les figures connues du Tout-Nice d'hiver. Le général Pablo y Cortès avec ses filles occupait un landau orné d'une grosse cloche d'anthémis. Yspan-Pacha en redingote, un fez rouge sur sa tête brune de nervi, l'air satisfait d'un homme qui prête rie l'argent aux Altesses et tutoie les ministres, oublieux du temps où il ramassait du crottin dans les rues d'Alger, se démenait, entouré de dames ultra-chic, dans son auto décorée de roses orangées et de lilas blancs.
Son ami Sigrès, avec sa femme Juana et de hauts fonctionnaires niçois, suivait dans un véritable massif d'azalées; le grand breack de Mme de Prahon-Meuzes et de ses inséparables amies était reconnaissable à ses piliers et à sa toiture de giroflées et d'œillets. Le marquis d'Anjou et la marquise née Rockeggie se prélassaient dans une Victoria de bleuets dont les steppers noirs, impeccables, portaient eux aussi un harnachement de bleuets. Dans le breack des officiers alpins, tout mimosas et géraniums, la juvénile figure d'Etienne Jouvanches riait d'aise; et, majestueuse, entre des br30cb.es de pêchers roses, Mme Furschl prenait part à la bataille, à côté du docteur Koreff et de lady Essington.
<'u admirait, près d'une auto couronnée d'un parasol de girollées, un landau figurant une barque d'œillets et attelé de quatre chevaux montés par des jockeys à casque saumon el bottes à revers. Où que la vue se portât, ce n'était que tapis de jardins mouvants, une fantasmagorie si intense qu'elle faisait pâlir même le charme des femmes. Sous les sabots des chevaux, la piste devenait une litière d'où montait un parfum de sèves écrasées.
Tout à coup, aux applaudissements de l'assistance, un aéroplane venu du champ d'aviation survola les tribunes, laissant pleuvoir des pétales de roses, tandis que, dans, i baie des Anges, des yachts croisaient près du bord. On se désignait le Mercedes et le Good Felloiv, entre lesquels filait le canot électrique du baron de Siernau, avec des invités allemands.
Mme Grèbe faisait plaisir à voir; avec un entrain juvénile qu'on n'eût pas attendu de sa respectable maturité, elle lançait les bouquets, les happait au vol, les rejetait, aussi emballée qu'autour d'elle Katri, Ja-Ja, Madelinette et Clotte. Guy Arnaude soutenait leur vaillance et leur passait des munitions, aidé du comte de Karfeck et de Paul de Bouthéors sans sa femme, retenue à l'hôtel par une fluxion.... Plus loin, Marthe et Le Garrec s'en donnaient à cœur-joie, avec Caribe. Quand Michelle, dans son auto fleurie de roses thé repassait devant la tribune, entre Ségurance et Margot, Mme Grèbe éprouvait un frémissement de plaisir et d'orgueil. Communiant avec le luxe des autres et leur exhibition vaniteuse, il lui semblait être devenue tout à coup millionnaire. Son instinct maternel s'épanouissait du bonheur de Marthe et de Michelle, qui avaient de bons maris et d'excellents amants; elle en oubliait sa déception pour Ja-Ja et ses inquiétudes sur Clotte et Madelinette, dont les amours traînaient, Karfeck et Bouthéors ne s'étant pas encore décidés. Mais quoi, il était impossible qu'ils résistassent à la séduction de ses filles et à la magie de cette Nice paradisiaque 1
Clotte et Madelinette s'acharnaient dans leur jeu. Ce matin encore, Clotte avait attisé la passion sénile de M. de Karfeck, venu la voir à l'Ensoleillée, en lui montrant, assise dans le boudoir, sous prétexte d'un conseil pour leveglione, ses mollets désirables : d'abord, en bas violet évèque avec escarpins noirs à barrettes de strass : puis en bas blancs à jour de mariée avec des
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cothurnes enlaçant leurs bandeleiles; enfin en bas citrins avec des souliers eu daim gris, tellement aguichants ceux-là que le vieux gentilhomme s'était précipité à genoux pour lui baiser, par faveur grande, la cheville, non sans difficulté ensuite à se relever. Aïe! ses rhumatismes !...
Après cette exibilion, Clotte tirant dignement ses jupes, n'avait plus laissé passer qu'un bout de pied semblable à une langue qui frétille, et, malgré les supplications de son amoureux, s'était refusée à en montrer
plu:-.
— Quand je serai votre femme, Ag.énor, vous pourrez me demander tout ce qu'il vous plaira.
Il avait balbutié, avec quelque embarras dans la voix :
— Ah! Clotte, si vous m'aimiez davantage, quelle ex... existence je vous ferais! Pourquoi tenez- vous tant à cet idéal bour... bourgeois? Est-ce que l'amour a besoin de ces ce... cérémonies!
Il prévoyait trop le ridicule, honteux pour lui comme pour elle, d'une union aussi mal assortie; il lui semblait qu'au contraire, en lançant Clotte dans la vie légère, il se rehausserait d'un- prestige de séducteur. Mais elle était trop avisée pour courir une chance aussi incertaine. Que, passé trente ans, on se résigne à jeter la coiffe de sainte Catherine par- dessus les moulins, passe! Mais, si jeune encore, riche du capital d'une virginité soigneusement défendue, il faudrait être folle, à supposer que Karfeck fût à craindre, pour s'exposer à la malenconlre de Ja-.la ! Que lui importait les promesses d'argent de ce vieux, et sa mort même, escomptée à bref délai, s'il ne la laissait pas honorablement établie, veuve et comtesse?
— Si vous m'estimiez davantage, ripostait-elle avec fermeté, vous rougiriez de me parler ainsi! Vous pensez bien qu'il n'y a pas que vous, et que si je voulais! Parce que j'ai quelque faiblesse à votre égard, vous en
abusez!... Vous Unirez par me compromettre, et ma mère vous intimera de cesser vos visites !
— À'e médites pas cela, petite ché.., chérie, bégayait-il, cela me fait trop de pei... peine! Je sais bien que vous ne manquez pasd'ad... d'admirateurs.
Il en avait même assez peur. Alors, pour le décider, elle découvrait peu à peu son pied, remontrait son mollet; il avait aussitôt une expression de caniche mourant qui bave pour du sucre, et de telles transes de convoitise que la sueur lui perlait du front, délayant le noir de ses sourcils. Sans doute n'aurait-il pas tant hésité, s'il n'avait été nanti d'un fils et d'une fille mariés, et de petits-enfants déjà grands.... Quel sort autoritaire lui ferait d'ailleurs Clotte, une fois épousée? Elle le ruinerait sans doute par ses fantaisies! Lui serait-elle même fidèle?...
Lucile malgré tout, il calculait des risques qu'il pouvait payer si cher. Son avarice, déguisée sous une apparente prodigalité, s'en effrayait autant que sa méfiance. Et d'autre part, se desséchant pour elle, il se sentait incapable de résister bien longtemps à l'obsession qu'elle lui inspirait, par l'espoir de voluptés considérables, toutes d'imagination, et où revenait constamment l'invite d'un pied chaussé de fin, d'une jambe balançant, sous le bas de soie, son galbe rond et ferme.
Quand à Madelinette, elle avait affolé Paul de Bouthéors par des privautés incomplètes. Il en venait, dégoûté de ne pouvoir vaincre la résistance apathique de sa femme, à proposer à Madelinette de l'enlever. Cela devenait pour lui une idée fixe. Elle s'en indignait: pour qui la prenait-il? Pour une fille! Et riant sous cape : « Pas si bête!.... » A elle aussi l'exemple de Ja-Ja avait servi. Elle ne se livrerait à un homme, qu'avec l'estampille du maire et du curé. Comme Karfeck, Bouthéors répétait :
— Si seulement vous m'aimiez comme je vous aime! Et comme Clotte, elle répondait :
— Si seulement vous m'estimiez un peu plus !... Allez retrouver votre femme, laissez-moi! Vous avez troublé mon repos? Que je suis malheureuse ! Pourquoi m'avez-voustant plu?... Votre femme est bien mieux que moi! Vous avez raison de tenir à elle!...
— Moi! protestait Bouthéors effaré, je ne....
— Oui, vous... ou alors c'est vous qui ne voulez ou ne savez le persuader. Y avez-vous mis le prix, seulement?
— Ce n'est pas à l'argent, c'est à moi qu'elle tient, répondait-il avec une piteuse fatuité.
— Allons donc, est-ce qu'on se cramponne ainsi quand on a pour deux sous de fierté?
Bouthéors baissait le nez, puis relevait la iète pour jeter à Madelinette un regard d'esclave enchaîné. Ce qu'il ne disait pas, c'est l'obstination de sa femme, les scènes de nuit où, lui secouant les épaules, lui serrant les bras, il lui assénait, comme un clou qu'on enfonce : « Tu divorceras!.. Tu divorceras! » Et la supériorité calme avec laquelle elle répondait : « Non!... Non!... jamais! » Que faire? il ne pouvait pas la tuer!
La difficulté de l'entreprise exaspérait Madelinette, devant le brillant phantasme de cette fortune à saisir. Devenue la femme de Bouthéors, c'était l'auto, le petit hôtel, tout le bien-être de l'autre dans lequel elle s'installait, comme devant la table encore mise du dîner ou les draps encore chauds du lit. Une rage la dévorait contre celle qu'elle ne parvenait pas à supplanter, et dont le sourire résigné, mais tenace, semblait lui prophétiser, d'avance, la défaite.
Plus loin, dans un autre groupe, Jeanne Boërit avec ses sœurs et son frère Albain, l'enseigne de vaisseau, Lucy Hearst et ses frères, Clairette Sangré, sous la maternelle et souriante protection de Mmes Hearst et Boërit,
lançaient à tour de bras des bouquets. Lucy Hearst souriait, heureuse, quand passait et repassait le breack des Alpins, et que son fiancé, le lieutenant Jouvanches, lui décochait des oeillades expressives.
Marc Audral était venu, un moment, prendre part à la mêlée. Les regards dont l'avait accueilli Jeanne Boërit l'avaient frappé comme un rayon de soleil.... Jamais, même aux singles les plus acharnés du tennis, elle ne lui était apparue aussi joliment animée, prise elle aussi au vertige lumineux de ces fleurs lancées à foison, saisies, rejetées, caressant, fouettant les visages de leurs bouffées suaves. Quelques minutes, Marc s'abandonna à la contagion. Il contemplait la longue stature de la jeune fille, son beau, grave visage illuminé de toutes les splendeurs de la jeunesse et peut-être de l'amour.... Oui, de l'amour.... Est-ce qu'il ne devinait pas qu'il était, malgré sa prudente réserve, le seul homme auquel elle pensât, le seul auquel elle réservât d'aussi expressifs sourires et la confiance de ses beaux regards'.'...
Il lui fallut un effort pour s'arracher à l'émotion poignante qui toujours, auprès d'elle, le ressaisissait. En vain, depuis sa nuit passée dans l'atelier de Romme, le souvenir de petit- Pierre le pourchassait-il; en vain, à côté du petit Stefan, à présent guéri de son attaque de faux croup, évoquait-il son fils lointain, exposé lui aussi, si fragile encore, à la maladie ou à l'accident; en vain par suite Noémi s'imposait-elle à ses vagues remords, il les oubliait ou il les écartait, dès qu'il se trouvait en présence de Jeanne Boërit, tant il la pressentait prédestinée à son bonheur, compagne loyale et bonne.... Pourquoi fallait-il qu'il ne pût s'estimer complètement libre? Elle avait eu, dans les yeux, un vif regret et dans la voix une tristesse :
— Gomment, vous partez déjà! Vous êtes attendu?... Alors, à bientôt !...
Clairette, elle, s'amusait follement; bien que Maurice
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Boërit ne lut pas de in fête, ses occupations le maintenant à son usine de Chàteaudun. Une joie protonde l'inondait, l'émoi si pur du premier et du seul amour. A son dernier passage, le jeune ingénieur s'était déclaré, à la fin d'une partie de tennis, en la reconduisant, quelques pas en avant des mamans. Clairette, avec sa délicieuse franchise, n'avait pas fait de façons pour lui avouer qu'elle l'aimait aussi. Une visite de M. Boërit, le lendemain, à Claude Sangré, fixait l'avenir des jeunes gens. On ne déclarerait les fiançailles qu'en mai, quand Maurice aurait obtenu une augmentation de traitement et part d'un tiers aux bénéfices; en raison de la jeunesse de Clairette, le mariage se ferait un an après.
Ces dates, qui semblaient bien éloignées au jeune homme, ne pesaient pas encore à l'impatience de Clairette, très ingénue sous ses airs de fillette avertie. Elle goûtait avec délices le mystère de son amour; il lui paraissait si grand, si doux, qu'elle eût éprouvé quelque gène à l'entendre commenter, fut-ce pour des félicitations, par les jeunes belles-sœurs de son père, cette Glotte et cette Madelinette, à la fois si évaporées et si calculatrices, et dont elle soupçonnait, sinon toute la vilenie secrète, au moins la profonde divergence d'idées et de sentiments avec elle. Et quant aux réflexions aigres ou désobligeantes de Katri, sa belle-mère, il serait toujours temps de les entendre!,..
Elle s'amusait cependant, sans méchanceté, du contentement éprouvé par son père : car il pensait « au nez » envieux que feraient, lorsqu'elles sauraient, les deux cadettes Crèbe et Mme Grèbe elle-même!... l'auvre père! Sa vie quotidienne continuait aussi peu gaie.... Toujours des scènes avec sa femme! Cependant, soit que les dames Crèbe et leurs travers lui eussent apporté une diversion, suit qu'il eût repris goût à son labeur et trouvât une aide agréable dans cette jolie Henriette Lefayrqui travaillait pour lui, elle se réjouissait de voir sa santé et son
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moral s'améliorer : il respirait mieux et souffrait moins du cœur; c'était comme un rajeunissement. Sans en comprendre la cause, elle acceptait cet heureux augure, sachant bien que son propre bonheur, à elle, contribuerait aussi à le rendre plus vaillant....
Gela, et autre chose aussi, que Claude était seul à connaître, et qu'il savourait dans le fond de son cœur.... Due pensée délicate le poursuivait lorsque, . dans le studio, il compulsait les documents de son gros ouvrage, ou lorsque remplissant sa tâche journalière, il corrigeait des devoirs d'élèves, ou lorsque d'un pas presque allègre il descendait vers Nice, comme aujourd'hui, et gagnait par les rues presque désertes le petit atelier, le minuscule havre de grâce et de repos. Un clair visage pensif l'y attendait; un sourire moins triste, presque gai déjà, s'ébauchait à sa vue; et deux petites mains pâles, veinées de bleu, se tendaient vers les siennes.
C'est avec stupeur, après sa dernière visite à Henriette Lefayr, qu'il avait ('.('Couvert ce qui se passait en lui de grave et de profond : il allait aimer, il aimait déjà cette jeune femme, victime des événements, sacrifiée par l'égoïsme des hommes. Il s'était épouvanté de rapporter chez lui, auprès de Kalri et de Clairette, ce secret. Et cependant, quelle saveur dans ce trouble! À quoi aboutirait cette aventure? Il était si peu fait pour l'imprévu, le bonheur saisi comme un fruit qui pend à l'arbre, sur la roule.... Il lui semblait encouir une déchéance, non seulement pour lui, mais au cas où elle s'y prêterait, pour elle-même.... L'existence avait îtê trop dure à cette enfant, pour qu'il consentit à jouer e rôle d'un in! rus furlif qui entre, vole un plaisir partie peut-Htre et se dérobe. Henriette et lui valaient nieux que , cela. Mais comment envisager l'amour et se exigences? Sauraient-ils se plier à ce que la vie soiale exigerait de mystère, à ses tolérances équivoques ?
Constamment mentir, mentir à Katri, à Clairette même... constamment se cacher!...
Une angoisse l'obsédait : le jeune cœur inassouvi d'Henriette, vivace encore malgré les déboires, et d'autant plus... sa jeune chair appelaient peut-être l'amant; mais lui, Claude, incarnerait-il, vieillissant et désabusé, ce rêve? Quelle tristesse si elle s'apercevait, avant ou après, qu'elle s'était trompée ! Jamais il n'avait tant douté de soi. Et pourtant, n'était-ce pas de quoi le rassurer : la vivacité de sentiments, la fraîcheur de sensations qui le vivifiaient tout entier? Car il ne pensait pas à lui seul, mais à elle, avec la crainte de la faire souffrir. Il eût voulut lui apporter une revanche contre le sort, et quelle revanche qu'un lien clandestin, un foyer sans berceau? Combien d'heures à rester séparés, et quel immoral partage, vivant à côté d'une femme qu'il n'aimait plus, qui avait tout lassé en lui, alors qu'il ne réserverait à la préférée, à la si chère, que les miettes....
Sans doute, les premiers temps, la certitude d'aimer lui rendrait presque tolérable son intérieur; mais quel misérable répit, à côté des soupçons et de la découverte qu'un jour, proche ou lointain, Katri ferait! Comme tout le menaçait d'avance, ce bonheur humble, et qui cependant lui semblait devoir être providentiel et merveilleux!... L'espionnage de la province, les ragots de la rue, le blâme des gens posés, sa situation même, et la jalousie sensuelle de Katri, encore exigeante d'hommages, moins par tendresse que par orgueil. Il ne pourrait consentir à se partager. Alors, le drame éternel qu'il ne voulait, ne pouvait plus supporter; et, au bout, l'explication fatale! La fureur désolée de Katri, son appel aux siens. L'amour de Claude et d'Henriette étalée sur une claie, pouah! Divorcer, si Katri l'exigeait, donner sa démission de professeur, et se consacrer uniquement / Henriette et à son travail? Malgré ses répugnances poif
le divorce, il pourrait se remarier, et c'était du bonheur....
Mais Katri ne consentirait pas à lui rendre sa liberté ; elle se cramponnerait, créancière impitoyable. Et il ne se résignerait jamais à l'esclandre de briser tout, de partir avec sa vraie compagne, et de se faire un ménage d'outlaws, à la face du monde! Envers Clairette et son jeune avenir, il était tenu à des ménagements. Quelle amertume, sentant naître en lui un sentiment si vrai de n'avoir à offrir à l'élue que les sacrifices et les priva, tionsl
Mais il avait compté sans la générosité, le fier caractère de cette petite amie qui était déjà son grand espoir, son anxiété délicieuse. Cette seconde fois, elle le recevait avec moins de contrainte, une grâce plus naturelle encore. Elle avait réfléchi. Acceptant le fait accompli, parce qu'elle était résignée et courageuse, elle s'était détournée d'hier pour envisager le lendemain. Vivre sans affection, elle ne l'avait jamais pu ; elle ne saurait se faire, si pleine d'aspirations inassouvies, à l'effroyable abandon des vieilles filles ou des veuves inconsolables. Elle s'étonnait môme que François Courbaisse, en quelques semaines, se fût tellement éloigné de sa mémoire.... N'étaient-ce pas déjà des années qui les séparaient l'un de l'autre ? Son cœur, fermé à un nouvel amour, eût-elle cru huit jours plus tôt, restait largement ouvert à la tendresse et à la pitié. Et déjà une ferveur l'attirait vers Claude.
Elle ne voyait pas ses cheveux gris, ou, si elle les remarquait, c'était pour le plaindre d'avoir prématurément souffert; elle admirait par contre l'éclat si noble de ses yeux, le charme meurtri de son sourire, et jusqu'à cette expression mystérieuse, au coin de la bouche, par où se révélait l'ardeur du désir.... Elle se disait : « Tout est fini pour moi, et je suis cependant vivante de sève chaude; j'appelle l'amour qui dure et la sécurité avec un
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compagnon d'élite.... Le mariage, je sais trop combien il est difficile de rencontrer un homme désintéressé; dans l'union libre, dont je suis payée pour connaître les misères, le seul ami avec qui j'oserais peut-être me risquer est ce Claude Sangré si au-dessus de moi par l'intelligence et le mérite, que je ne puis, sans déraison, penser qu'il veuille de moi.... Et cependant il m'a semblé, — tu rêvais, sans doute, Henriette? — qu'il se plaisait dans ce décor familier. De quel pas vif il a été regarder ma bibliothèque, afin de savoir les livres que j'aime ! Comme il m'a parlé avec bonté, lorsqu'il a su le mal que François m'avait fait! Lui aussi a été éprouvé. Quel réconfort ce serait pour toi, ma pauvre Henriette, d'être aimée par un homme tel que lui!... »
Car, ainsi Que Claude, elle doutait d'elle; elle avait arraché sur sa tempe, ce matin, un cheveu blanc. Etait-elle séduisante encore, pouvait-elle lui plaire? Il s'ennuierait vite auprès d'elle.... Et pourtant, elle aurait un si bon vouloir, elle se consacrerait d'une telle âme à lui, pour le seconder, si peu que ce fût, dans son labeur, pour partager ses joies et surtout ses peines !
Ce jour-là, ils étaient assis, comme l'autre jour, très près l'un de l'autre. Bien que, par accès, elle eût cette petite toux sèche, « qui n'était rien », elle avait laissé tomber le feu dans le poêle, où quelques braises rougeoyaient sous un monceau de cendres... il faisait tiède et bon. Le ciel, bleu pâle au nord, et vert à l'occident, emplissait la baute verrière, un reflet de jour frappait le flacon de vin de Chypre et le blanc givré des biscuits. Sur la table chargée de papiers et de livres, le manuscrit de Claude — 11 regardait avec émotion le corps harmonieux, et une grande envie lui venait d'étreindre d'une main cette taille souple, de poser l'autre sur les cheveux soyeux où se traçait la raie fine, d'un blanc si doux. Comme il eût voulu abréger les distances obscures qui
les guidaient vers le carrefour où ils prendraient ensemble la même direction.
Elle se pencha vers un grand globe de cristal fleuri d'oeillets splendides, qu'il lui avait fait envoyer, pour la dédommager de cette fête des fleurs, à laquelle ni elle ni lui n'allaient.
— Comme vous m'avez gâtée I
— Je voudrais vous gâter toujours, et je ne puis.
— Mais vous êtes là. Cela suffit à me donner une joie, une joie que je n'espérais plus. De quel bas-fonds de détresse vous me tirez, par votre présence, par vos paroles! Ne vous semble-t-il pas que nous nous connaissons depuis si longtemps déjà?
— Depuis toujours, dit Claude. Par quel étrange accord voire voix, vos gestes, vos silences même, tout de vous est-il en si parfait unisson que j'en éprouve un trouble exquis et poignant? Je me sens attiré vers vous comme par mon destin. J'ai une envie insensée de me pencher vers votre épaule et de respirer vos cheveux comme vous venez de respirer ces œillets....
D'un mouvement charmant, elle s'inclina vers lui, et souriant avec un peu de mélancolie :
— Vous y verrez peut-être un autre cheveu blanc.
— Que dirais-je donc, moi ?
— Vous? Oh! vous....
Elle le contempla d'un regard si profond qu'il ne put s'y méprendre :
— Eh! bien, moi! dit-il d'une voix un peu tremblante.
— Vous, vous êtes beau... jeune... vous êtes le maître... vous êtes mon maître!
— Henriette, songez à ce que vous dites! J'ai si peur que votre bonté vous égare. Ma petite enfant, par grâce, ne vous trompez pas sur ce que vous éprouvez : ce serait trop affreux pour moi.
— Pourquoi donc? demanda-t-elle, souriant encore, mais un peu pâle.
— Parce que... j'ai peur de vous aimer, Henriette!
— Peur?
— Oui, peur. Puisque je ne pourrais vous aimer comme vous mériteriez de l'être ; je ne suis pas libre ;' je ne le serai sans doute jamais.
Elle le savait; et c'est surtout ce qui la décidait : l'aider à supporter la vie, n'était-ce pas un but suffisant pour elle?
— Mon grand ami, dit-elle d'une voix altéFée, ce que vous me donnerez sera pour moi plus que je n'eusse jamais espéré. Songez combien, en si peu de temps, vous m'avez miraculeusement enrichie de sentiments nouveaux! Je n'ai pas cessé une seule minute de penser à vous.
— Ni moi, Henriette.... Mais vous, vous ne pouvez pas m'aimer; et, pour votre repos, dois-je même souhaiter que vous m'aimiez?
— Que vous le vouliez ou non, mori grand ami. je vous aimerai. Je vous aime avec respect, avec ferveur, en servante.
Il lui tendit les bras, elle se blottit contre lui si étroitement qu'il sentait battre contre sa poitrine le cœur qu'elle pressait contre le sien. Il chercha des lèvres son front, ses yeux, sa bouche... elle se livrait; mais quand il voulut resserrer l'étreinte, avec une supplication d'amoureuse qui lui laissait deviner son impuissance de femme, vouée aux sujétions de ses pareilles, elle murmura :
— Oui. je serai à vous, quand vous voudrez... la prochaine fois.... Ayez pitié de moi.
11 répondait, en lui couvrant le visage de baisers :
— Ma bien-aimée....
Quand elle put se dégager, ils se retrouvèrent assis, enlacés, sur le divan; alors, entre des pauses de silence pendant lesquelles elle ne refusait ni ses mains ni sa bouche à ses baisers, ils firent des plans; ils envisagèrent
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de l'avenir ce qui leur était permis, peu et beaucoup, et qui leur semblait un si beau rêve.
Marc, qui finissait de déjeuner, revoyait la délicieuse soirée passée hier au Casino, dans une loge qu'il avait offerte aux Boërit, à entendre Charlotte Wyns dans Carmen, où il la savait incomparable, pour l'avoir applaudie plus d'une fois à Paris, l'Opéra-Comique. Il fredonnait la « Habanera » et croyait entendre encore l'admirable voix chaude de la cantatrice, quand Élisa, apportant le café, annonça :
— Monsieur, c'est M. Courbaisse.
Marc n'eut pas le temps de dire : « Faites-le entrer », François, le nez au vent, la barbe fleurie, son front chauve rayonnant, fit irruption :
— Je ne monte qu'un moment! Tu vas m'offrir du café? N'hésite pas! Et de ton vieux marc de Bourgogne, s'il en reste !
— Mes félicitations, dit Marc, te voilà sûr maintenant d'être élu! .
Courbaisse, avec une fausse modestie, se rengorgea :
— Oui, c'est couru! La chute du Ministère, Bourlotte à nouveau président du Conseil.... Cassenègre a eu du flair de lâcher le morceau.
— Il gardait cependant certaines chances?
— Aussi nous les a-t-il vendues. Cela entre nous, hein!
— Comment!
Courbaisse sourit :
— Il s'est fait payer son désistement; pas bête, ce vieux panainisle !
— Cher?
— Pour moi, oui; mais comme c'est Gorsatte et Sigrès qui casquent!... Ah! voilà ce que j'appelle du café!
iw joui::.
Marie-Jeanne a toujours eu le sens de ce breuvage divin.... Élisa, ma jolie, demandez-moi la lune ou de placer le petit cousin qui vous ferait de l'œil. Monsieur le député n'aura rien à vous refuser.
— Alors, dit Marc, tu es content?
— Très content; jamais je n'ai eu tant d'amis. Mme Tamboura, ma modeste femme de ménage, est sur les dents. La sonnette de mon logis trémule sans interruption. Une seule petite chose m'a peiné, mais bast!...
— Quoi donc?
— L'attaque de Soriaud dans Le Flambeau d'hier. Tu as lu?
— Non.
— Il m'attrape durement parce que le Char de Polichinelle jetait à la foule des pièces d'or en carton où était gravé : « Votez pour François Courbaisse! » Une idée de Sigrès.... Quoi ! En Carnaval, on peut bien rigoler I Ce catholique est d'un puritain, et ce camelot du roi d'une intransigeance! Une vieille amitié comme la nôtre.... Enfin I
— Jules est sincère, dit Marc.
— Ce n'est pas une raison. Quand Vautruche est venu me trouver pour me vendre des papiers volés à son patron, j'ai flanqué cette canaille dans l'escalier. Jules aurait pu s'en souvenir.
— Lui-même a été pris à partie très violemment, m'a-t-on dit, dans le Rauba-Capeù.
— Oui, c'est Vautruche qui lui marque ainsi sa reconnaissance, pour avoir été tiré de la misère.... Il lui reproche, assez spirituellement du reste, de vouloir ruiner Nice en s'élevant contre les divertissements publies et les jeux.; il montre le restaurant Julien ne nourrissant plus sa riche clientèle qu'avec des coquilles d'œufs et le père Nathaniel Schnoch réduit, sa maison de bijoux en faillite, à vendre des lorgnettes au Jardin public!... Ah! Soriaud n'est pas au bout de ses tracas! A Vence, il a
trois procès avec des voisins sur les bras. Ici Le Soleil de Nice le harcèle à coups d'épingle, Le Petit Littoral le mord à belles dents ; de plus, dans sa rage de voir partout des espions, à propos d'Yspan-Pacha, qui veut créer sur le Loup une immense distillerie de lîeurs, avec des capitaux allemands, Soriaud s'en est pris au .baron de Sternau. Ce dernier s'est plaint avec hauteur au Préfet. Une affaire pour diffamation pourrait coûter cher, devant les Tribunaux, à ce pauvre Jules!...
— Qu'est-ce donc que cet Yspan-Pacho dont Nice, en huit jours, s'est engoué? Toutes les jolies Madames et les belles minettes ne jurent que par lui....
— Qui veux -tu que ce soit? Un resta. Soriaud affirme d'origine allemande; d'autres prétendent : viennoise; en réalité un nervi du port de Marseille. On l'a vu garçon d'écurie à Sofia, photographe à Bucarest, de là fabricant de conserves à Chicago, finalement entrepreneur de travaux au service du khédive d'Egypte, qui lui a donné plusieurs millions. Il vient en dépenser un bonne part chez nous, cet homme; c'est son droit! Tant mieux pour la ville!
— Mais si c'est un espion comme l'est, dit-on, Koreff, et ton Sigrès, et tant d'autres qui, sous le masque de l'intrigue et. de l'argent, s'introduisent partout, entendent toui. recueillent tout, et, par l'invasion économique, préparent l'autre !
Courbaisse haussa les épaules :
— Oh ! l'Espionnite aiguë de Soriaud ! Yspan-Pacha fait la bombe avec Sigrès! Pas dangereux!... Tout ça, c'est des jouisseurs !
— Et ce Sternau, qui est au mieux avec la Préfecture, ce Sternau qui a fait construire dans sa villa de Cannes des plates-formes et des caves bétonnées, ce Sternau qui invite chez lui les autorités; est-ce qu'il ne travaille pas, celui-là, pour Le roi de Prusse?
Courbaisse dégustait son petit verre de marc :
— Je suppose, fit-il avec insouciance, qu'on le surveille s'il y a lieu....
— Pas assez; rappelle-toi l'histoire du sous-officier d'artillerie.... Évidemment, on n'a pu prouver qui l'avait acheté; Sternau tout de même m'a paru alors bien louche....
— Mais, mon bon, qu'est-ce que tu veux qu'on espionne clans ce pays de cocagne et de volupté? Si la boule roule? Si le veglione a été réussi? Si isiane de l'Elysée a des seins en pomme ou en poire? Ah! non.... On nous rase !
Et changeant de ton :
— Est-ce que tu as revu Ségurance?
— Non.
— Je viens de l'apercevoir; ça m'a fichu un coup! Tu sais qu'il est pincé à fond pour la belle-sœur de ton ami Sangré? Une qui doit avoir un de ces tempéraments!... Il a élu domicile chez les sœurs Alders; et lui et sa poule s'en donnent! Ah! mon cher, c'est effrayant, la mine d'Henri; il se claque!
Marc se rappela, dans cette même salle à manger, leur déjeuner de rentrée, la bouillcfbaise de Marie-Jeanne et la grande discussion où Soriaud et François s'étaient affrontés, séparés déjà, bientôt peut-être ennemis.... Et Ségurance, qu'il avait mis en garde contre le sport d'amour excessif; Ségurance et le risque frôlé, avec la petite Ranaldo; Ségurance qui paierait un jour, fatalement, la rançon. Quelle mélancolie, de pouvoir si peu sur les autres, et aussi de constater combien la vie peu à peu sème les gens.... Courbaisse, député, vivant dans une autre sphère, les négligerait; que resterait-il, dans quelques années, quelques mois peut-être, de leur solide amitié, de tout ce qui les avait rapprochés, cœur à cœur et coude à coude?
— Quand te maries-tu? demanda-t-il.
— Ne te l'ai-je pas dit? A quoi ai-je la tête? La date
est avancée; ce sera pour le lo mars. J'ai toutes les veines, le vieil oncle d'Alberte Maoura va claquer. Et qui est-ce qui touchera de la bonne galette?... C'est Bibi! Marc s'attendait à ce que François lui redit, comme il l'avait toujours annoncé en riant : « Il va de soi que le jour de mes noces, lu signeras à la mairie et à l'église ». Mais, gêné, il bafouilla :
— A ce propos, tu m'excuseras. J'ai de telles obligations envers Gorsatte et Maoura, le sénateur.... Je suis forcé de les prendre comme témoins. Ça n'a pas d'importance, n'est-ce pas? Le cœur y est tout de même.
— Mais oui, fit Marc.
Qu'il en avait connus, et de plus forts que Courbaisse, enchaînés par les compromissions, devenant esclaves de leur fortune et victimes de leur ambition ! Quel dommage de voir cet être intelligent et instruit s'encanailler de la sorte, par arrivisme vorace, au lieu de demander la réussite à toute une existence de labeur droit.
— Tu auras le lot que tu désires, dit-il d'un ton sérieux. Il ne te restera plus qu'à être vraiment heureux.
— Je le serai, affirma Courbaisse avec son ironie volontiers cynique : le pouvoir et de belles rentes, il no m'en faut pas plus! Je ne suis pas difficile....
Marie-Jeanne apportait le courrier : deux lettres, l'une de Mme Audral mère, du fond de sa monotone vie, a Niort, dans la vieille maison où gazouillent les perruches, où le basset noir se tortille à ras du parquet, où la chatte presque aveugle guette les mouches au vol.... Mme Audral se plaignait de sa solitude et de ses infirmités : Marc ne lui donnerait-il pas, avant qu'elle fût trop âgée, la joie de le voir établi, avec une épouse chrétienne digne de lui et de beaux enfants? Berthe Oreilhan, bien que sollicitée à présent par un magistrat, était encore libre, et s'il se décidait.... — Non, merci!
L'autre lettre venait de Mlle Nafé, la jeune sage-
femme qui avait assisté Noémi en couches. Elle s'exciir sait de ne pas lui avoir donné, depuis longtemps, des nouvelles de petit-Pierre, — poids et tétées; — mais elle relevait d'une crise de reins très douloureuse, une pyélo-néphrite la forçant à suspendre sorties et travail. À demi rétablie, sa première visite avait été pour Noémi Guilbert et le beau petit. Comme il le savait sans doute... — (mais non! il ne savait rien!...) — son amie
avait dû lui écrire — (Noémi? Pas une ligue, pas un
mot!) — les mauvaises heures traversées par elle et petit-Pierre. Une grippe infectieuse l'avait tenue alitée, si malade et si faible, qu'elle avait dû cesser l'allaitement et mettre l'enfant au lait humanisé d'abord, stérilisé ensuite. Petit-Pierre, après quelques mauvais jours de diarrhée verte, dont s'était inquiété le médecin, se remettait; le péril pour lui et sa maman semblait écarté. A défaut de l'aide que Mlle Nafé n'eût pas manqua de leur apporter, si son état ne l'en eût empêchée, une jeune étudiante en médecine, une Russe, habitant sur le même palier que Noémi Guilbert, avait procuré une infirmière, veillé elle-même la uuit. Et Mlle Nafé dépeignait l'horrible hiver parisien, noir, boueux et glacé, félicitait, sans ironie, Audral de vivre dans le soleil et les fleurs....
Du coup, la secousse qu'il reçut l'ébranlait à fond d'âme. L'attendrissement et la colère luttèrent en lui, les regrets et la honte lui firent un cmur pesant. C'était trop fort! Alors, cette femme qu'il avait tant aimée et qu'il ne savait pas aimer tant encore, — on ne. se trompe pas à une émotion pareille ! — alors ce fils, qui était la chair de sa chair, — ah! oui, tout de même! — pouvaient souffrir loin de lui. sans qu'on daignât l'informer?... Sans Mlle Nafé. il l'ignorait encore. Alors, des étrangers pouvaient les secowir. — une chance encore! — et lui, le compagnon, le père, le protecteur qualifié, tandis qu'ils brûlaient de fièvre ou grelottaient de froid
par le cruel hiver, vivait confortablement à l'aise, au chaud, dans Nice en fête.... Méritait-il ce procédé? Pourquoi cette exclusion, comme s'il était indigne?
Toute la tendresse qu'il vouait à Noémi et à petit- Pierre menacés reflua en lui, à l'étouffer. Comme elle se vengeait amèrement, Noémi, de son apparent oubli! Quel blâme dans un tel silence! Ou, et alors ce serait pire, quel dédain!... Voyons, elle ne l'avait pas rayé de sa mémoire comme un mort indifférent ; était-ce sa fierté seule, sa pudeur farouche qui avait préféré se taire? A quelque mobile qu'elle eût obéi, pour lui, l'humiliation n'en était pas moins sensible. Et n'avoir pu se pencher à leur chevet, faire boire à Noémi ses potions, s'assurer que petit-Pierre.... Parole! C'était inouï! Une grippe infectieuse, un enfant qu'on sèvre, des risques tels! Et pas une dépèche, pas une lettre, rien!... Lui faisait-on l'injure de croire qu'il eût hésité mie seconde à tout lâcher pour accourir? Est-ce qu'il hésitait, voyons, à partir ce soir même?... Ah! Noémi, douter ainsi de lui, c'était mal! Une grippe infectieuse, pauvre petite! Et l'autre, avec sa diarrhée verte....
Pourquoi, tout à coup, sans lien apparent, pensa-t-il à Ermeline dans la maison close, au petit Stefan râlant chez Romme? Une jeune femme abaudonnée...un enfant menacé d'asphyxie.... Et cette femme était quasi la sienne, cet enfant était le sien! Comment les avait-on soignés, seulement? Jamais il ne se reprocherait assez son insouciance et son égoïsme. Etait-il donc si ensorcelant, ce pays de lumière et de langueur qu'il eût anesthésié en lui les fibres du cœur? Mais demain, demain il serait à Paris! Pourvu, depuis que Mlle Nafia avait écrit, qu'aucune rechute!... Ces grippes-là sont traîtres. Et pour le lait du petit homme, prenait-on toutes les précautions?... Ermeline, au milieu des filles nues, avec Amanda moustachue, Mine Eusèbe, le docteur Gervoise... quel rapport cela a-t-il avec Noémi, si pure? Et chez
Romme et Nadia Voronska, pourquoi le petit Stefan violacé, hoquetant de sa toux rauque dans les bras de la Fraùlein, lui suggère-t-il si impérieusement petit-Pierre 1 Gomment a-t-il pu les laisser ainsi livrés à eux-mêmes si loin de lui?
Tout secoué, il retire du tiroir, sort de l'enveloppe U photographie de son fils et la replace sur son bureau, i côté de celle où lui-même, enfant, semble un frër< jumeau. Mais il doit avoir aussi, quelque part, sous des papiers, un kodak de Noémi, prise un matin de promenade, le dimanche, dans le parc de Montsouris. Oui, h voilà : et il interroge, comme sur son visage nouveau, ces traits dont il a connu, aimé toutes les expressions; comme un corps nouveau, le corps harmonieux qui fui sien. Il lui semble se rapprocher ainsi d'eux déjà.... 11 place Noémi à côté de leur fils; il les contemple ave( une émotion avide et comme nouvelle, elle aussi.
— Monsieur, vint dire Marie-Jeanne, sait qu'il y a des malades au salon?
C'est vrai, la vie continuait. 11 dut recevoir une vieille dame affligée de rhumatismes articulaires, puis une jeune figurante de la Jetée-Promenade que tourmentaient des hémorroïdes; il prescrivait un traitement à un pro. fesseur de piano atteint d'albuminurie et recevait les confidences stupéfiantes d'un jeune inverti, désireux de savoir si le mariage le guérirait de son horreur des femmes? Il congédiait ce dernier client, quand un coup de téléphone le pria de passer au Iîolosséon pour un voyageur inquiétant.
Accueilli par le monumental portier à la Bismarck constellé de médailles, mis au courant par un gérant bavarois et conduit par un laquais poméranien à dure têle de bois, il trouvait, au milieu d'une des chambre? les plus riches, incrusté dans un fauteuil, dont il étreignait les accotoirs de bois doré, un grand bel homme, dont le visage blême se convulsait d'épouvante : un ingé-
nieur allemand, homme de valeur et cultivé, paraît-il. arrivé de lavant-veille, et dont l'insomnie, accompagnée de tremblements et de sueurs froides, avait tenu en éveil les domestiques. Il avait reçu au matin la visite du docteur Koreff qui, incriminant une affection gastrointestinale, prescrivait un purgatif salin. Refusant ce remède, le malade avait réclamé un autre docteur....
11 expliquait, dans un français assez pur et avec un accent tudesque, l'horreur des transes qu'il endurait : une suffocation aggravée d'angoisse aiguë, comme on en a dans l'angine de poitrine avec la sensation intolérable qu'il allait mourir d'une seconde à l'autre....
Marc, se rappelant l'année qu'il avait consacrée aux travaux de neurologie, élève du docteur Uogues de Fursac, dont le manuel de psychiatrie était un des bréviaires de cette science si complexe et si méconnue, n'eut pas de peine à discerner une crise d'anxiété paroxystique pure, par trouble d'irrigation bulbaire, telle que Brissaud l'a déiinie.
— Ce méde...cin im...pécile, expliquait l'ingénieur haletant d'une façon entrecoupée, m'a lit que c'é...tait parce que je ne voyais pas assez de pe...tites femmes et que je te.. .vais sa. ..tis.. .faire plus souvent meine frustranê Erregung.... Vous com... prenez?... Mais je ne peux même pas, monsieur, a... voir des rap... ports or...dinaires.... Je me con.. .damne à la chas...deté!...
Qui, la théorie de Freud, l'importance attribuée aux modifications de la tension sexuelle dans un sujet taré par sa constitutiun émotive : Marc, sans nier l'importance de la sexualité comme facteur pathogénique, croyait à la prédominance de l'anxiété constitutionnelle dans les manifestations de cette psychose — Il interrogeait le malade, voulant savoir comment et pourquoi s'était produit l'ictus émotif?
Au retour de Monte-Carlo, où il avait perdu pas mal d'argent, une discussion violente avec le chauffeur de
louage.... Sitôt dans sa chambre, il avait eu des vertiges. une sueur froide; puis, cet horrible étau spasmodique, cet évanouissement éveillé et atroce dans une mort vivante. Il était sujet à ces crises, avait vu les plus grands spécialistes. A cause d'elles, il renonçait à diriger l'exploitation industrielle qui avait fait sa fortune. Empoisonné par le souvenir des affres passées et la crainte des affres à venir, il avait perdu toute sécurité vitale, toute adaptation au réel : retranché de ceux qui vivent, espèrent, aiment, il était un damné!
Marc, avec une pitié curieuse, l'écoutait, admirant l'ingéniosité cruelle des maux qui torturent la pauvre humanité; il contemplait ce visage saisissant que semblait pétrir une horreur sacrée et où les yeux, la bouche, rétrécis, s'allongeantde haut en bas, dans la contraction des rides du front et des muscles de l'arcade sourcilière, composaient un de ces masques japonais où la fantaisie du sculpteur atteint le génie du tragique.
— Écoutez, dit-il, vous allez vous plonger pendant une heure dans un bain tiède de tilleul et je vais vous donner de l'opium. 11 faut que vous dormiez. Ne pouvant vous soigner demain, car je m'absente de Nice.. .
— Ho! ho! gémit l'Allemand, ne partez pas! Je paierai tout ce que vous voudrez! J'a...vais téjà confiance en \ous!...
Marc lui remit, avec l'ordonnance, le nom et l'adresse du docteur Boërit, bien supérieur à lui, affirma-t-il modestement. Il insista sur la nécessité d'une infirmière qu'il allait lui faire envoyer de suite, et lui conseilla de tenter, à Paris, la cure nasale de Bonnier qui, par des cautérisations légères, cherche à atteindre les centres nerveux de l'anxiété.
— Foui! On m'a parlé.... J'essaierai!
Marc se retirait sur de bonnes paroles, le laissant un peu moins terrifié. Quel contraste, pensa-t-il, que ce visage torturé, avec l'expression heureuse et enfiévrée de
la foule, la splendeur, la lumière et la douceur exaltée de la vie !
Il passait à la gare retenir un coin et allait prendre congé de la duchesse d'Austerlitz. Il la voyait chaque jour depuis que le docteur Hadriot, rassuré sur les suites du curettage, s'offrait à Florence quelques jours de distraction. La jeune femme, étendue sur sa chaise longue, se désola d'apprendre son départ :
— Non, non, vous ne pouvez pas me laisser ainsi.... Votre docteur Boërit, est-ce que je le connais, moi? Ah! voilà bien ma chance !
Et, dans sa soif de potiner, elle le força de s'asseoir auprès d'elle :
— Vous n'avez pas le temps? Tant pis, vous le prendrez. Parlez-moi du veglione de l'Opéra. Comment, vous n'y étiez pas? Mais vous ne vous amusez donc jamais? Bien mêlé, hein, et à la fin il s'y passe des choses!... Ah! Nice est folle en ce moment! Tout le monde a la tête à l'envers. Cet Yspan-Pacha, qui fait la pluie et le beau temps!... On ne sait pas d'où il vient, mais on sait où il va : pas plus lard qu'hier, lady Essington l'avait à déjeuner; vingt-quatre couverts, avec une Altesse russe. Musroë, le millionnaire américain; Trockitz, le grand compositeur viennois; la Baroucha, qui chante à Monte- Carlo.... Cet Yspan-Pacha, dont on dit que le vrai nom est Poirée ou Toiret, était k la droite de la maîtresse de maison. Il l'a priée d'accepter une bague qu'il portait au doigt et qu'elle avait admirée. Une lady Essington, elle a beau être loufoque et s'adonner à la coco.... S'encanailler ainsi!
Marc lui parla d'un vol de diamants commis chez Mme Furschl et dont les journaux s'entretenaient à mots couverts.
— Comment! s'écria la duchesse, vous ne savez pas! Mais c'est son fils, son apache de fils qui a volé la rivière et le bracelet! Il voulait les vendre au vieux
JODIR. — II. 9
Nathaniel Schnoch; mais celui-ci, prudent, a refusé, et, une fois le vol découvert, inquiet des suites, il a prévenu Mme Furschl.... Cet enfant-là égorgera un jour sa mère, vous verrez ! Il devrait y avoir des maisons de correction spéciales, avec le fouet à l'anglaise, pour ce genre d'individus.
— Oui, dit Audral, les hôpitaux-prisons; malheureusement, le monde est plein de demi-fous et même de fous dangereux qu'on laisse errer en liberté.
— Avez-vous su, dit la duchesse, que votre révérend Coglowox, le marchand de dentifrices, le grand-prètre Mormon, a déjà vendu une de ses femmes? Il a pris de telles culottes à Monte-Carlo qu'il a cédé la plus jeune, moyennant la forte somme, à un vieux banquier turc! Il y a déjà amateur pour celle qui, par rang d'âge, vient ensuite, au cas où la nécessité contraindrait ce Coglowox à s'en défaire aussi.
« Et Sakouline, parlez-moi de Sakouline? Encore un petit Saint, celui-là! Et le chéri des hautes dames russes ! Sale comme un peigne, puant le vin et le bouc. Malgré ça, des succès incontestables. Il n'y en a que pour ce satyre ! Il fait tourner les tables et évoque les esprits en pleine obscurité. Dieu sait ce qui se pratique pendant ces séances : la comtesse Briska prétend avoir senti sous sa jupe la main froide d'un squelette.... Ces insanités me consolent de ne pouvoir sortir de cette pièce. Ah! Si je ne m'ennuyais pas tant! Mme Gimel m'a lu hier soir Monte-Cristo ; cela m'a tenue éveillée toute la nuit.
Le duchesse respira son ilaeon de sels et repartant de plus belle :
— Quant à la princesse de Saxe-Bohlden, avec son gigolo, elle n'a pas fait long feu à INice, hein? Ni à Milan. Dès qu'elle descend quelque part, les hommes de loi surfissent, les interventions diplomatiques se déclenchent, et on la prie poliment de reprendre le train, elle, son inusicàtre, ses malles, ses bijoux et ses pieds
mal lavés. Car elle ne les lave pas, ou si peu ! Les voilà dans le canton de Genève à présent. A peu près tranquilles, paraît-il.... C'est vrai? Vous voulez partir? Déjà ! Vous êtes à peine resté....
Mais la pensée de Marc était loin de ce salon élégant et de cette femme amaigrie, de cette ombre mondaine, luxueusement vêtue de dentelles et de crêpe de Chine rose, et qui dévidait, avec une conviction dérisoire, le chapelet de ses bavardages. Il pensait au beau corps de Noémi, à son ilair visage, à son intelligence saine.... Monsieur Joseph lui adressa un sourire protecteur; pour Marcelle Chagot, il ne la vit point cette fois ci. Il rentrait chez lui boucler sa valise et prendre congé du docteur Boërit, à qui il confierait ses malades.
Ne lui confierait-il que cela?... Qu'allait devenir son affection — le terme était faible! — pour Jeanne Boërit qui se détachait, à ce tournant imprévu, plus désirable que jamais dans un jour éclatant et précaire? Comme elle était belle l'autre fois, à la bataille des (leurs! Une inquiétude lui serra le cœur. La reverrait-il jamais ainsi; se tiendrait-il jamais, plein d'une admiration tendre, auprès d'elie; el servirait-il encore les balles au tennis sur l'aire que le soleil coupait obliquement, si bien que tour à tour elle f-e silhouettait dans la clarté ou l'ombre?...
Est-ce une partie suprême que le sort le force à jouer en allant retrouver Noémi? >oh bonheur est l'enjeu. Perdra-t-il, gagnera-t-il? Incertitude, profond malaise!... Perdre Jeanne Boërit? Mais il l'aime, voyons, il l'aime!... Jamais il ne le lui a dit, par réserve, prudence! Mais elle, est-ce qu'elle ne l'a pas deviné, est-ce qu'elle ne l'aime pas aussi? Elle a une telle façon de lui sourire, de le regarder. Un magnétisme attirant jaillit d'eux, sans qu'ils s'en rendent compte, ^itôt en présence. Va-t-il renoncer à ce bonheur possible, qui lui semble maintenant encore une prodigieuse réalité, s'il voulait, s'il osait?...
Que tout à l'heure, il parle à M. Beèrat, qu'il demande la main de Jeanne, sans aucun doute on la lui accordera; et toute son existence sur ce pivot tournera dans le sens qu'il préfère, qu'il veut. Mais osera-t-il? À-t-il le droit d'oser?... Sacrifiera-t-il froidement Noémi et petit-Pierre qui ne se révolteront pas, pas plus que ne s'est révoltée cette gentille Henriette Lel'ayr quand Courbaisse l'a plaquée? Mais sacrifier Noènri et petit-Pierre, c'est sacrifier non seulement ces êtres innocents, mais le meilleur de lui-même, c'est tuer sa conscience, c'est étouffer son âme; et il le sait trop, il ne vivra pas sans âme, il n'abdiquera pas sa conscience,... Alors, être brave, renoncer à Jeanne Boërit; aller au-devant du déchirement et se dire : « Il le fallait », en goûtant la triste et fortifiante joie du devoir tardivement rempli?... Oui, peut-être, mais c'est dur!
Elisa, au seuil de l'appartement, lui remet une carte :
— Ce monsieur a insisté pour attendre, c'est la deuxième fois qu'il sonne depuis que monsieur est sorti....
Marc lit : Thomas Régul, il 7, rue de l'Université. Le n< m ne lui dit rien, sans lui être toul à fait étranger. Il aj pelle Marie-Jeanne : qu'elle fasse vivement sa malle! Et ouvrant la porte du salon, il introduit dans son cabirnT de consultation un homme en complet noir, large d'encolure, bas sur jambes, l'air d'un contremaître devenu patron, sans distinction, mais point vulgaire, tète rougeaude aux bons yeux, cheveux gris et moustaches courtes.
L'homme s'est assis, tenant son melon entre ses cuisses; il regarde Marc en face et semble attendra.
— Qu'est-ce que je puis pour vous? Votre santé....
— Oh! ma santé est bonne, le coffre est solide; et l'homme a un rire tranquille; je ne viens pas pour ma santé.... Thomas Régul, ça ne vous dit rien?
Marc a un geste dubnatif.
— Pourtant, je vous connais, moi, monsieur Marc Audral. .îe vous ai même de la reconnaissance. Autrefois, lorsque vous habitiez rue Leneveu, à Montrouge, vous avez sauvé ma vieille maman qui avait une crise d'urémie....
Marc cherche dans ses souvenirs. Régul a l'air déçu et, prenant son parti :
— Pas étonnant, que vous ne vous rappeliez pas, dit-il d'un ton cordial. Ce n'était pas la première fois que vous tiriez quelqu'un d'embarras, hein? Les malades, pour vous, c'est les cailloux du chemin; s'il fallait tous les compter! Tant il y a que maman vous a dû une hère chandelle, car un de vos confrères était en train de l'expédier dans l'autre monde. Àh! il n'était pas content, il est parti en claquant la porte. Un sale oiseau!
— Ah! oui.... Et Marc sourit.
Il revoit vaguement la figure chafouine d'un haut bossu chauve, à la voix criarde; un confrère névropathe, qui empestait l'éther.
— Vous me remettez, dit Régul qui en parait enchanté. Mais nous avons d'autres liens communs.
Ici il mit la main devant sa bouche, en homme bien élevé, toussa avec embarras et, rougissant un peu :
— Il faut vous dire que depuis l'an dernier je suis devenu l'associé de Barayre, îe relieur d'art qui emploie Mlle Guilbert. Je n'étais jusqu'alors que premier employé.
3Iarc, étonné, — que va-t-il lui dire de Noeud? — le regarde. D'avoir prononcé ce nom semble avoir mis Thomas Régul plus à l'aise, quoiqu'il cherche ses mots :
— Monsieur Marc Audral, ce que je viens vous dire est délicat, et vous trouverez peut-être que je me montre sans gène, il faut m'excuser. Je sors du peuple, et quand je dis que j'en sors, j'entends par là que j'en suis et que j'y reste. Je n'en suis ni fier ni honteux : tout le monde ne peut pas être fils d'archevêque. Je dois cependant — ça oui! — vous certifier que je me suis créé
tout seul, par mon travail et ma volonté. À quinze ans apprenti et seul pour aider ma pauvre mère à vivre; h père tombé d'un échafaudage ; elle de petite santé, mai! courageuse comme un lion. Tout ce que je vaux, c'est î elle que je le dois!... Je n'ai jamais bu, je n'ai pas toujours mangé à ma faim, je me suis marié avec une brave et chère femme qui m'a donné deux gosses; une diphtérie mal soignée, monsieur Àudral, m'a enlevé toutmor
trésor i'ai continué à vivre, parce que l'habitude esi
prise, et à travailler, parce que sans le travail l'homme tombe au-dessous du mollusque. Pardon du préambule, il faut que vous me connaissiez : j'ai cinquante-six ans, bon pied, bon œil; pas beau, mais franc du collier el point méchant, sans me vanter!
Tout, la mine, l'accent, le geste, dégageait la sympathie. Du peuple, oui, Thomas Régul en est, et du meilleur. Simplicité, énergie, droiture. Mais Marc ne voit toujours pas Embarrassé, l'homme se gratta l'oreille :
— Maintenant, c'est le plus délicat. Mais entre braves gens, on se comprend, pas vrai? Voilà bien cinq ans que je connais Mlle Guilbert.
11 rougit encore :
— Ou Madame, par politesse, puisqu'elle a un enfant, ah! un bel enfant; on n'en voit pas tous les jours comme Monsieur petit-Pierre. Et ce qu'elle l'aime!... Je ne suis pas cagot, monsieur, je ne inange pas non plus du curé ; mais si les bondieuseries de la rue Saint-Sulpice me dégoûtent, j'aime ce qui est beau et je vais au Musée du Louvre quand j'ai une heure a moi; je voyage beaucoup pour Barayre (maintenant Barayre et Régul).... J'aivules> Rembrandt à Amsterdam et les Uffizi de Florence.... Noémi Guilbert m'a toujours fait penser à une vierge de Raphaël allaitant son Jésus.
Une brusque émotion le secoua :
— Monsieur, c'est de l'or en barre, une femme
pareille : nette, travailleuse, le sourire; et avec ça, une tenue comme on en souhaiterait à pas mal de dames du grand monde. Alors, quand on apprécie, comme patron, une personne de ce calibre, et que comme homme.... Régul tousse encore, derrière sa main :
— ... on l'admire parce qu'elle est aussi bonne que belle; vous ne vous étonnerez pas que je me sois attaché à elle, et que j'aie peu à peu pensé.... Comprenez-moi, monsieur Àudral. Je vous jure; ce n'est pas par égoïsme que je me suis dit : « Ça ferait une fameuse Mme Régul ». Non, ce n'est pas, du moins je veux dire, ce n'est pas par égoïsme seulement; car la riche affaire, là-dedans, sûr! ce n'est pas elle, c'est moi qui la ferais!... Mais il y a autre chose; vous ne m'en voudrez pas de vous la mettre, comme ça, dans le plat de la main?... Ce qui m'a décidé comme je vais à Rome porter des reliures au comte Primoli, — il y en a même une, épatante, un Ronsard sorti des mains de Noémi... — ce qui m'a décidé à vous parler, c'est la grande pitié qui m'a pris à la savoir malade, et le petit aussi. Une femme seule dans la vie,, c'est trop triste. J'ai vu ça, allez, pour maman!
— Et bien fit Marc un peu sèchement.
Où allait-il aboutir, ce brave homme? Est-ce qu'il venait lui annoncer qu'il épousait Noémi et qu'elle consentait? Son cœur battit d'une appréhension confuse. C'était une solution, après tout... imparfaite! Mais du moins, elle ne serait plus seule; et lui, Marc... Jeanne Boërit? La lâcheté de cet espoir lui fit horreur. La jalousie du mâle, la tendresse de l'amant et du père prirent le dessus.
— Monsieur Marc Audral, reprit Thomas Régul avec solennité, vos affaires ne me regardent pas et je ne me serais jamais permis de m'en mêler, s'il n'y avait pas que j'aime Noémi, en tout bien tout honneur.
Il se frappa la poitrine :
— Et en tel respect que je n'ai pas encore osé lui en
toucher un mot, car j'ai peur devant elle comme un enfant. Si j'allais la peiner, la faire pleurer ou que ça l'humilie, encore qu'il n'y ait pas lieu; car dans le peuple on n'a pas tant de scrupules; on s'aime, on a un enfant; pas de quoi rougir, si on est honne mère et qu'on élève le mioche!... Alors je viens vous demander vos intentions.
— Mes intentions? murmura Marc qui ne peut s'empêcher de froncer les sourcils.
— Oui, vos intention-, répète Thomas Hégul avec force, — et on sent que maintenant il n'a plus peur et qu'il ira jusqu'au bout. — Que vous ayez été l'ami de Noémi et le père du beau petit-Pierre, je ne vous ferai pas l'injure de croire que vous me direz le contraire, il vous ressemble trop!...
— Mais oui, dit Marc, avec un agacement subit; petit- Pierre est mon fils; et après?...
— Après?... Si je demandais Mlle Guilbert en mariage sans savoir ce que vous comptez faire, elle pourrait m'envoyer promener sans douceur, en me disant que je suis bien osé devenir l'emb... l'importuner; et qu'elle a mieux que moi, et que si vous ne l'avez pas encore épousée, ça ne regarde que vous *t elle. Moi, je serais très malheureux, non seulement de son refus, mais q'uelle me croie un individu sans délicatesse, allant la troubler pour rien comme un sacré maladroit. Mais si, pour des raisons où je n'ai rien à voir... je ne sais pas, pour des idées, un autre mariage en vue....
Celte fois, ce fut Marc qui rougit, alors que l'aplomb de Régul croissait :
— Alors, je me sentirais libre d'offrir à Mile Guilbert mon cœur et ma main, — il regarda sans enthousiasme sa grosse main aux doigts courts, aux ongles propres, une main d'ouvrier qui a fait beaucoup de travail, de bon et même beau, — et comme Noémi ne pourrait pas me dire qu'elle doit vous épouser, ou même si elle
me disait que ne vous épousant pas elle préfère rester comme elle est, j'aurais bien meilleure chance à lui parler raison, enfin à la décider à ce qu'elle consente à accorder à Thomas Régal , malgré ses cinquante-six ans, un peu d'amitié, et qu'elle veuille bien qu'il soit son mari et un père pour le petit....
Sa voix se mouilla :
— C'est trop pénible, Monsieur Marc Audral, pour moi de suivre depuis des années cette femme de tête et de cœur, et de penser qu'elle resterait comme cela abandonnée sans personne auprès d'elle. Ah! je peux dire que je vous ai envié, vous! Et tout de même je ne vous en ai jamais voulu.... Vous êtes jeune, bien campé, et fait pour lui plaire. C'est chose naturelle. Et quant à vos projets, je dois admettre qu'on n'est pas du même inonde, les mentalités diffèrent; je ne suis pas votre juge.
Et Marc sentit très bien que Régul le jugerait....
— Mais je vous supplie, — il se redressa, de sa large carrure et de son honnête assurance, — je vous supplie de me répondre en franchise! Comptez-vous épouser Noémi? Dans ce cas, je ne lui soufflerai mof. Dans le cas contraire, je lui parlerai illico. Et si elle voulait bien de moi, — possible que non, ah! je tremble d'y penser! — eh bien, il n'y aurait pas eu de vilain; on se serait expliqués franchement, entre hommes!...
Marc dompta les mauvais sentiments qui s'éveillaient ei lui : honte de se sentir inférieur, en ce moment, à cet h«mme simple; irritation à penser qu'un autre aimait, et non d'hier, Noémi, l'avait convoitée souvent, épiant salémarche souple; et une révolte aussi à supposer que pett-Pierre pourrait aimer cet intrus, l'appeler plus tari papa ! Disait-il vrai, seulement, ce Régul? Qui sait si, cyant échoué auprès de Noémi, il ne cherchait pas le moyn de renouveler, mieux armé, ses déclarations? Non, sa sincérité éclatait!
Il ui tendit la main :
— Monsieur Régul, votre démarche me touche et m'inspire pour votre caractère de l'estime, croyez-le. J'ai su aujourd'hui seulement la maladie de Noémi et de petit-Pierre. Je pars les rejoindre....
— Dans ce cas, dit rondement le relieur, — dont le visage s'assomhrit, bien qu'une beauté morale éclairât son regard, — je peux filer sur Rome ; je trouverai la place prise au retour. Vous épousez Noémi?
— Je....
— Ah! c'est couru! Et si ça doit me crever le cœur, je vous avoue que malgré ça j'en serai bien content pour elle....
Mais sur ces mots il parut, au contraire, tout à fait découragé.
- — Écoutez, dit Marc, j'ai besoin devoir Noémi... et mon fils....
— Et, voyez-les, monsieur Audral, ce n'est pas moi qui vous empêcherai! Tout ce que je vous demande, c'est d'avoir pitié de moi.... Voici mon adresse, à Rome; — il la griffonna rapidement, — ne me refusez pas un bout de lettre, je serai malade jusqu'à ce que je l'aie reçue. Si vous mettez seulement dessus : Oui, je saurai ce que ça veut dire, et je tâcherai de me consoler en me disant que vous ferez son bonheur et le vôtre; si vous mettez: Non... alors je ne serai pas long à sauter dans le train. C'est-il convenu?
— C'est convenu, dit Marc, plus ému qu'il ne voulait le paraître.
— Et bien ahrs, au revoir, dit Thomas RéguI, e sans excuse.... La pauvre maman, elle, ne vous avai jamais oublié. Elle serait contente de savoir que je vois ai vu.
— Ah! dit Marc, elle....
— Elle est morte, l'hiver passé, me laissant bon seul.
Et secouant lentement la tète, Thomas Régul s'en iit.
Le train roule et Marc ne peut dormir. Compartiment plein, la présence de ses voisins l'opprime; surtout un couple allemand aux chairs débordantes qui tient une place énorme ; l'homme et la femme coiffés de tourtes et vêtus de gros drap pareil, comme si, par économie, le même solde avait servi. Ils engloutissent de la charcuterie, des œufs durs, des gâteaux, en essuyant leurs doigts boudinés au papier gras. Ensuite l'homme empeste le wagon d'un acre cigare noir; il faut les protestations d'une vieille demoiselle anglaise, appuyée par Marc, pour qu'il se soulève pesamment et aille fumer dans le couloir....
Marc ne se sent libre de penser que lorsque, la nuit venue et le petit rideau bleu tiré sur la lampe, chacun s'est bordé dans ses couvertures et que le couple allemand ronfle en orgue. Marc se rappelle son retour ensoleillé d'automne, l'ivresse de son élan dans le rapide qui fend des paysages fauves et dorés, longe des bois jaunes et des pampres rouges. Aujourd'hui il fait noir au dehors comme en lui. Une sorte de fatalité pèse sur son engourdissement.
Il a été voir M. Boërit : celui-ci a promis de s'occuper des malades les plus pressants. Un peu doctoral à son habitude, cravaté de blanc à la vieille mode, il s'est enquis, affectueux et discret : ce n'est pas un ennui au aïoinsqui force son jeune confrère à ce brusque départ?
Sa sollicitude touche Marc, qui répond, sans calculer la portée de ses paroles et par besoin de loyauté :
— J'ai laissé à Paris mon petit garçon, et il vient d'être malade.
le regard de M. Boërit s'appuie sur le sien, avec une insistance étonnée et presque sévère :
— J'ignorais que vous fussiez marié, dit-il avec une émotion contenue.
Marc voit une crevasse soudain s'ouvrir entre eux : puisqu'il a un enfant, M. Boërit ne va pas supposer que ce soit un enfant naturel, et non reconnu encore?... Marc sent qu'il ne peu! mentir, et qu'il ne le doit pas... Si les Boërit ont fondé — et il n'en peut douter — l'espoir d'accepter un jour en lui un gendre digne d'eux et qui saura rendre leur Jeanne heureuse, il lui est interdit de leur laisser un doute. Aussi a-t-il répondu, en baissant la tête, avec malaise.
— Je ne suis pas marié.
— Ah! dit M. Boërit, pardon, j'avais cru, d'après ce que vous venez de médire....
Sa voix est devenue grave.
Marc ne peut se soustraire à la nécessilé d'expliquer, de se disculper surtout; car, malgré sa correction parfaite, et bien qu'il n'ait jamais risqué vis-à-vis de Mlle Boërit le moindre aveu, il sait bien qu'il compte pour elle, et qu'il est le seul qui compte; il va souffrir, et, sans le vouloir, il va faire souffrir.
— Des raisons de famille, dit-il, ne m'ont pas permis de donner mon nom à la jeune mère de mon fils.
M. Boërit a un geste qui semble dire : « Je ne vous demande pas vos secrets. » Mais il est père, il voudrait savoir; et, avec la curiosité du médecin, il y a aussi un peu cette curiosité de province à laquelle les meilleurs participent, parce qu'on vit les uns à côté des autres, et qu'on aime à savoir les histoires du voisin.
— Puis-je vous demander?... Cet enfant est encore petit sans doute? Et vous l'avez reconnu?
— Mon fds n'a que quelques mois, et je ne l'ai pas encore reconnu.
— Ah! dit le vieux médecin, d'un air peiné, cependant je suppose, étant donnée votre moralité, qu'il eit dans votre intention de le faire?... On ne peut prend'e
jouir. [m
trop de précautions; on ne sait qui vit ni qui meurt; et vous estimez sans doute comme moi que le moins que puisse faire le père d'un enfant, c'est de le signer?
Marc a perçu le blâme déguisé, et cette ferme droiture cependant lui plaît ; car, sous la déception du père, demeure la sympathie du collègue, de l'ancien, qui, ne fût-ce que pour l'honneur de la corporation, tient aux principes.
— Je vais précisément à Paris pour mettre ordre à mes affaires, dit-il.
Ne pas déchoir aux yeux de M. Boërit l'entraîne plus loin qu'il n'y comptait ; d'ailleurs, une équivoque persiste. On peut reconnaître un enfant; et, si la famille dans laquelle vous souhaitez entrer consent à l'adopter, rien n'empêche de se mettre en règle avec la mère et de liquider le passé. Mais il sait bien qu'il ne pourra traiter séparément l'avenir de Noémi et celui du petit- Pierre. Au reste M. Boërit ne lui laisse pas cette échappatoire :
— Audral, dit-il, en lui mettant les mains sur les épaules, un honnête homme comme vous est incapable de ne pas remplir tout son devoir.
II souligne le mot tout et il ajoute :
— Quand une femme n'est pas indigne et qu'elle vous a donné un enfant, on l'épouse, par respect pour l'enfant, lorsqu'il sera en âge de comprendre.... Dois-je croire que vous aviez fait un choix malheureux? De tels mécomptes arrivent, hélas....
Mare proteste, touché au vif; pris dans l'engrenage de cette explication, il faut bien qu'il y laisse toute la vérité :
— Mlle Guilbert, déclare-t-il, est la plus pure et la plus honnête des femmes; et sans la crainte de désoler ma mère....
— Mon ami, dit M Boërit, c'est le rôle des enfants de désoler leurs parents. Les parents ont en eux des
réserves de tendresse et d'abnégation infinies. Puisque c'est une jeune fille que vous avezairnée et que vous avez rendue mère, vous êtes deux l'ois tenu à réparer envers elle. Mme Audral ne peut pas ne pas le comprendre.
Marc a un hochement de tète, sa mère comprendrat-elle ? Mais ces vérités rigoureuses lui font du Hen : et comment douter du désintéressement, après tout méritoire, qui les dicte?
— - Je me suis dit tout cela, répond-il; et s.tni rassuré sur la santé de mon fils et sur celle de Mlle Guilbert, — il ne peut dire -• ma maîtresse, et il n'ose dire : ma femme, — j "irai à Niort causer avec ma mère.
— Bien, dit M. Boërit rasséréné... ne m'en veuillez pas, je vous prie, de vous avoir déclaré si nettement ma pensée. J'ai beaucoup d'amitié pour vous. Audral; il m'eût été douloureux d'y renoncer. C'est déjà bien assez que....
Ya-t-il faire allusion à Jeanne? Ya-t-il reprocher à Marc de s'être complu à voir sa fille, à lui inspirer, sans le vouloir peut-être, un sentiment qui va se changer en regret et en tristesse? Non, M. Boërit a trop de dignité pour cela; il dit seulement:
— Les événements déjouent souvent nos prévisions. Je ferai de mon mieux pour vous remplacer en votre absence.
Il l'avait reconduit lui-même jusqu'à la porte: ni Mme Boërit, ni Jeanne n'ont paru. Marc en éprouve presque un soulagement* la dernière image qu'il conservera d'elle, c'est son animation confiante dans le bonheur, la gracieuse vigueur avec laquelle, haute et belle, elle lançait les fleurs dans le soleil.
Le train roule; à mesure que la nuit s'avance, l'insomnie de Marc se détache du radieux mirage. Non sans angoisse, non sans retours brusques et vains. Qu'y l'aire? c'est ainsi.... Désormais, Jeanne Boërit est perdue pour lui. Il lui reste à souhaiter qu'elle ne souffre pay. Et
cependant, cela lui ferait mal de savoir qu'elle n*a eu aucun chagrin. Vilaine pensée! Il doit vouloir qu'elle se ressaisisse vite, qu'elle aime un autre homme; mais justement cette idée-là lui est insupportable. Et il devra pourtant s'y résigner. Après tout, il n'est pas si à plaindre, puisque Noémi et petit-Pierre lui restent.
Plus le train l'emporte vers eux, plus il lui semble que d'obscurs, de mystérieux fds de la Vierge, légers, frêles, mais tenaces, d'eux à lui l'enserrent : souvenirs, émotions vécues, rappel de sentiments qui dormaient vivants. Mais ce charme n'est pas sans amertume : oh! non ! La venue de ce Thomas Régul l'a énervé, choqué, oui, choqué; comme si c'était la faute de Noémi, il lui en veut un peu d'avoir plu à ce brave homme et provoqué ainsi, sans le savoir, cette intervention intempestive. Sans qu'il se l'avoue, une vague jalousie le tenaille. Admettons que ce Régul ait dit vrai, et n'ait point avoué à Noémi son amour, est-il vraisemblable qu'elle ne l'ait pas deviné? Qu'éprouve-t-elle au juste pour lui?
Les heures s'écoulent et le froid des grands paysages noirs met un gel aux vitres et pénètre peu à peu dans les wagons surchauffés. Au petit jour seulement, Marc s'endort; et quand il arrive à Paris, c'est dans une morne clarté pluvieuse, sous un ciel de suie liquide, dans la tristesse des rues boueuses et des pavés glissants. Dire qu'il a laissé Nice dans l'enivrement de Carnaval, des journées dorées et des nuits voluptueuses, et qu'ici, sous les parapluies, il n'aperçoit les passants qu'à travers cette louche demi-ombre d'aquarium, cette atmosphère de rhumes et de grippes ! Il lui semble avoir pris, dans le couloir^ un commencement de coryza.
D'abord, à un hôtel! Il veut prendre son bain, déjeuner, ne pas arriver chez Noémi encrassé de la longue nuit en wagon. Autrefois, oui... mais sans qu'il s'explique