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qui voyait dans Courbaisse, présenté sous ses auspices, une émanation de sa puissance, un protecteur assuré à leurs gabegies, soit qu'ils vendissent à faux poids, fraudassent le fisc, employassent pour construire des matériaux avariés, jouassent du poing ou du couteau, et fissent subir à l'étranger les extorsions les plus variées.
Cassenègre avait eu tout le loisir de parler le premier, niais ensuite !... La fausse impartialité du bureau et la bonhomie traîtresse du président, Maoura-L'/cow, adjoint au maire, avait couvert le charivari dont on l'avait honoré, après la philippique enflammée de Courbaisse. Pour un peu, saisi par des mains brutales, entouré d'haleines vineuses, Gassenègre, malgré les égards dus à ses cheveux blanc sales, eût été flanqué dehors comme un paquet d'ordures. Sans Courbaisse qui, par une générosité bien française, avait adjuré la foule ameutée de le respecter ; s'en fût tiré avec bien pis qu'un col de chemise arraché, des bourrades dans les côtes et un coup de poing dans la mâchoire, liien par contre n'avait pu empêcher l'enthousiasme populaire de porter le vain queur de la joute en triomphe jusqu'à sa porte, au milieu d'une ovation telle que son succès, désormais, apparaissait, certain.
François n'était pas sans en éprouver, au fond, quelque malaise. Mais qui veut la fin veut les moyens !... bltai(-ce sa faute si les honnêtes gens sont timorés et restent dans leur coin, laissant le haut du pavé aux intrigants et aux canailles ? Etait-ce sa faute, si le vice d'un système électoral absurde, égalant la voix d'un vidangeur ivre à celle d'un Poincaré ou d'un Rostand, faisait de iNice une de ces innombrables « mares stagnantes » qui infectaient le de leur grouillement de larves et de leur o.ienr vaseuse ? Ah ! que c'était bien là, irisée de^ Unis de la plus putrescente sanie, la Mare ensoleillée, dépeinte avec une verve si vengeresse et si comique dans son roman, par Dominique Durandy !
« Eh bien, oui, je serai: lé représentant des appétits et des intérêts. Comme Maoura le gros, moi, Courbaisse le Chauve, je garantirai à mes électeurs l'impunité de leurs petites malpropretés, je leur distribuerai des prébendes à bas prix. Parbleu, Soriaud en parle à son aise ! Où a-t-il vu mener le peuple autrement qmen lui enfournant la sportule : Panern et circenses ? sans oublier les Jeux du cirque ?... Ce sacré Jules ! Il a bien arrangé hier le Préfet! Chacun en prend pour son grade ! Et ce portrait deGorsatte : quelle eau-forte !
Il déplia Le Soleil de Nice, pour y lire le compte rendu de la veille :
« bon, ça ! On tend à Gassenègre un matelas pour son ignominieuse culbute ; mais en ne laissant pas ignorer que j'ai eu tous les honneurs et un succès hénawnne ! comme disait Flaubert.
« Voyons Le Petit Littoral : « François Courbaisse, le jeune maître du barreau... futur député... l'admirable orateur... Nice verra en lui son plus digne représentant. Car son programme se résume' dans celte phrase qui l'honore : — Chaque homme doit connaître le bonheur ; il n'y aura plus de riches ni de pauvres ; le plus pauvre possédera sa part de fortune et de joie ! Nice, si favorisée déjà par son merveilleux climat, Nice. enrichie par l'or qui vient des quatre coins du monde s'accumuler aux tables des jeux et remplir sa1 caisse. Nice la Belle, privilégiée entre toutes les villes de France par les Saveurs du Pouvoir, sera, je le jure à la face de la mer resplendissante qui la baigne et du soleil qui lui fait un halo de gloire, oui, sera un autre Paradis terrestre ! » Zim-boum ! En avant la musique ! Faut-il' que les gen> soient bêtes pour applaudir de pareilles couillonnades !...
François interrompit son monologue pour savourer son thé et accueillir l'encens populaire que lui offrît Mme Tamboura, joignant les mains sur son ventre avec admiration :
« Ah ! que monsieur a bien parlé ! Mon mari mêle disait encore ce matin.... Ce moussu Courbaisse, c'est le meilleur, ça se voit rien que de l'entendre : sûr, quand il sera député, qu'il me fera entrer à la compagnie des tramways I »
— Comptez-y, Madame Tamboura.
Oui, tout allait « bono beseff ! » N'était-il pas fiancé depuis hier à la tille de Maoura Isidor, cette Alberte brune, sècbe, maigre, pareille à un eune gnrçon ? Cela s'était fait plus vite qu'il n'y comptait, mais pourquoi barguigner ? La donzelle se serait ni plus rembourrée des fesses ni plus aîliciante dans six mois. 11 fallait la prendre les yeux fermés, en raison des cinq cent mille francs d^ dot qu'elle lui apportait, ouire les espérances : un vieil oncle Maoura tombé en ent'fince, et deux tantes, également Maoura, décrépites à point, l'une octogénaire, l'autre nonagénaire : un million en plus pour le moins !
Et François, avec fatuité, pensa :
« Il est évident que je ne lui déplais pas, à cette petite. D'ailleurs, c'est un point secondaire. On s'associe, non pour roucouler, mais pour réussir dans la vie ! Donc, intérêts communs. Elle n'est pas sotte, et si nos deux volontés restent d'accord, tout ira bien. Seulement, il faut plaquer Henriette ... Fâcheux, mais indispensable ! Maoura m'a laissé entendre que sa fille n'ignorait pas cette liaison, et que, bien qu'elle ne la prît pas au sérieux, il serait décent que je lui en fisse le sacrifice. Une fois marié, eb bien, on verra ! Paris procure des libertés que Nice refuse... Il n'y a pas à hésiter : pbiquons Henriette ! »
Courbaisse ne remettait jamais au lendemain ce qu'il devait faire le jour même. Il gratta sa barbe, renifla, passa dans son cabinet de travail et écrivit :
« Ma chérie, les temps sont arrivés. Je ne veux pas que tu apprennes par un autre que par moi mes fiançailles. Tu sais avec qui. Tu es trop généreuse pour
vouloir être un obstacle, même léger, à mon avenir. Nous ne nous devons rien, mais je t'ai aimée et tu as été pour moi une charmante petite amie, .le ne l'oublierai pas. Laisse-moi t'embrasser ici une dernière fois et me dire ton reconnaissant et affectionné
François.
« Permets-moi de t'envoyerun petit souvenirqui est en même temps un juste acquit envers ton travail de dévouée secrétaire. »
Il inséra trois billets de mille francs dans la lettre et estima qu'il agissait avec une parfaite correction. En somme, il prenait des gants, et on aurait pu rompre plus vilainement. Cependant, il n'était pas tout à l'ait tranquille; sa conscience lui représentait le joli et tendre visage d'Henriette ; elle était intelligente, elle était bonne, elle était dévouée. A un autre homme, moins ambitieux, elle eût suffi. Que deviendrait-elle ? Sa santé était précaire Il l'avait aimée, oui, en gros égoïste pasméchant,
mais il l'abandonnait diminuée, avec de moindres chances encore de fonder un foyer, d'y voir fleurir* son rêve : l'enfant !...Une petiteémotion lui rendit les yeux humides. Il se rappelait des nuits très douces. Si peu exigeante, et d'une humeur si pondérée, cette pauvre Henriette ! Enfin, quoi ! C'était la vie !...
Il appela sa femme de ménage :
— Madame Tamboura, vous allez porter cette lettre chez ma dactylographe, Mlle Lefayr ; vous la lui remettrez en mains propres, et vous me rapporterez la réponse ; à moins qu'il n'y en ait pas, ce que vous viendrez me dire également, s'il vous plaît.
Il calcula ; dans vingt, vingt-cinq minutes au plus, elle serait de retour II serait habillé alors, et irait conférer avec Sigrès, qui avait une idée de génie : pour l'entrée de Carnaval, faire lancer, par les figurants, des chars, des confettis en rondelles et des serpentins sur lesquels on lirait, imprimé : « Votez pour Courbaisse ! » Il irait
«2 JOIHR.
aussi chez l'imprimeur, corriger les épreuves des affiches résumant son programme et promettant beaucoup en peu de mots.
Comme il endossait son veston, un coup de sonnette retentit. Cependant. Mme Tamboura n avait pas eu de temps de faire la course. Il ouvrit et vit un long et dégingandé individu qu'il reconnut, à sa tète triangulaire et à son sourire fourbe, pour Vautruche, le secrétaire. de rédaction du Flambeau, l'ami de collège de Soriaud tombé dans la « mélasse » et généreusement renippé, retapé par celui-ci ; Vautruche, sur le compte de qui Courbaisse n'avdt pas oublié, — cela pouvant toujours servir, — de se procurer des renseignements édifiante. C'était bien le falot et louche fantoche qu'il avait rencontré autrefois, à Paris, en plein Palais, entre deux gardes républicains : Amédée Sigourd, dit Vautruche, connu aussi sous le nom de comte du Catalpa, et encore sous celui de Laveyrière (Timoléon) ; condamné à trois mois de prison pour escroquerie avec application de la loi Béranger et à six mois ensuite pour récidive.
— Je voudrais vous dire deux mots en particulier, hasarda le sieur Vautruche, né Sigourd.
Courbaisse constata que sa boutonnière s'était fleurie d'un ruban qui, de loin, jouait assez bien la Lésion d'honneur ! « Parfait, mon gaillard, port illégal de décoration. Tu vas encore enrichir ton casier judiciaire. »
Volubile, et sans gène aucune, Vautruche s'expliqua : il savait les exigences des luttes politiques !... Toutefois, il ne pouvait approuver les violences avec lesquelles Le Flambeau invectivaitdes personnalités éminentes et honorables. Il avait pensé que M. Courbaisse, dont la grandeur d'âme égalait la largeur d'esprit, lui saurait gré de sa démarche. Voilà, il lui apportait, en gentl mau. des papiers compromettants pour M. [sidor Maoura : papiers que détenait M. de Soriaud, son patron, et que le directeur du Flambeau comptait publier dans le prochain
JOUlil. Gô
numéro, M. Courbaisse allait en prendre connaissance et, ainsi prévenu, il parerait aucoup porté à M. Maoura, son ami.... Peut-être même, M. Courbaisse jugerait-il à propos d'acheter ces papiers, et en ce cas, l'estimation du prix en serait laissée à sa libéralité. De toute façon il ne doutait pas, se fiant à l'honneur de M. Courbaisse, que celui-ci ne gardât sur sa démarche un secret profitable à tous deux ; car lui, 'Yautruche, incapable de résister aux scrupules qui le guidaient, pourrait par la suite lui apporter d'autres documents....
Courbaissenelui laissaitpastirerlespapiersde-sapoche :
— Je ne veux pas savoir ce que vous avez volé à M. de
Soriaud : vous êtes encore une jolie fripouille, vous ! Et
repassez moi la porte vivement, ou je vous plonge mon
pied dans le cul !
Le Vautruche grimaça un sourire et se redressa comme un prince offensé ; mal lui en prit. Courbaisse, qui ne renforçait pas pour rien ses biceps par des leçons de boxe avec le professeur AVilson, saisit par les épaules Sigourd, dit Vautruche, dit du Catalpa, dit Laveyrière, et l'envoya dégringoler les marches de l'escalier.
— Je sais qui vous êtes, crapule ! Et ne bronchez pas, ou je vous fais coffrer 1 cria-t-il.
Après celte correction, il reprit son calme ; et mécontent :
« Pas malin, ce que je viens cle faire là ! D'abord je n'ai aucun moyen de le fairecoffrer. C'estluiqui pourrait m'assigner, soi-disant pour coups et blessures... Ensuite, il va porter ses papiers à Maoura, qui lui donnera à choisir: cinquante 'balles ou une plainte au parquet, et rentrera ainsi dans son bien. J'aurais dû casquer et rendre à Soriaud les papiers. C'eût été chic ; et comme il est chevaleresque, ou il se serait engagé à ne pas Utiliser les documents, ou nous les aurions brûlés ensemble, J'ai fait, contre Jules, le jeu de Maoura !... Tiens, qui est-ce qui téléphone ?... Audral ?
— Àllo ! Tu vas bien ? Oui, moi aussi... Ah! bah ! Tu as eu aussi la visite de ce salaud ? Hier ?. . Non, pas possible ! De l'argent? Il t'a demandé de l'argent? Pour Soriaud dans l'embarras ? Quel culot ! Et comme c'est plausible !... Tu as refusé ? Bravo ! Il sort d'ici... je l'ai foutu dehors, un peu brusquement. Je te conterai ça. Quoi, Ségurance ?... Tu dis qu'il a voulu taper Ségurance aussi ? Il lui adonné? Non?... Il faut prévenir Jules qu'il est trahi par ce Vautruche... Quand se voit-on ? A dîner chez Ségurance ? Il ne m'a pas invité. Ab ! bon ! C'est à toi qu'il a téléphoné?... Ehbien,oui;demain soir ?... Attends que je réfléchisse. Oui, peut-être. Au revoir !
Il raccrochait le récepteur quand Mme Tamboura reparut et lui remit, essoufflée, une lettre. L'écriture d'Henriette... Gourbaisse l'ouvrit. Il n'y avait qu'une ligne : « Que ta volonté soit faite ! » Et les trois billets de mille francs y étaient joints. Il rougit : elle aurait bien pu les garder. Humilié, il restait perplexe. N'aurait-il pas dû, au lieu d'écrire, causer gentiment avec elle, lui faire accepter ? Mais il avait pris le moyen le plus court, le plus brutal aussi, dans sa hâte d'en finir. Pas de quoi être si fier !... Elle ne se plaignait pas : qu'elle triste dignité dans ces pauvres mots : « Que ta volonté soit faite ! » Et pour l'argent, elle n'acceptait pas une indemnité dérisoire. Oui, dérisoire ! Ce qu'elle lui avait donné de jeunesse, d'amour discret, est-ce que cela pouvait se payer? Il avait cru s'acquitter, il avait agi sans tact. S'il prenait son chapeau, s'il allait la trouver? Quelques bonnes paroles mettraient du baume sur cette plaie. Mais, puisque le coup était porté : à quoi bon y revenir ? Pas d'attendrissement superflu !... Il avait fait de son mieux. 11 avait voulu la dédommager un peu, dans sa vie pauvre. Elle ne voulait pas. Libre à elle ! Après tout, tant pis î
Il éprouvait ce lâche allègrement, contrasté d'un léger remords, qui suit l'opération faite. Son horizon s'ouvrait
ailleurs. Il en serait quitte pour acheter à Albeiïe Maoura une bague de fiançailles deux l'ois plus belle!... Cette ironie du sort assouvissait un peu sa secrète rancune.
11 sortit et, du coup, alla chez Nathaniel Schnoch. Le joaillier ressemblait à Kéragheuz, les cils en broussaille, le nez de tapir, un nez gros, long et rouge, presque obscène. Il caressait d'une main aux ongles démesurés sa barbe grisonnante et frisée :
— Qu'y a-d'il à vodre zervice, moncié Gourbaisse? Foui! Foui! Ché tévine! Une pelle pague pour vodre jarmande viancée?... Gomment che lé zais? Monbedid toigt, il zait tout!... Foui! Foui! monsié le débuté de Nice, le fieux Nathaniel Schnoch va vous mondrer dout ze qu'il a te Mus peau dans zon macazin!
Courbaisse faisait choix d'une magnifique perle sertie do diamants.
Nathaniel Schnoch lui retenait les mains entre ses mains gluantes; il déplorait les difficultés de la vie :
« Gomment foulez-fous, moncié Gourbaisse!.... Sidùt arrifés, les chens se brécipident pour chouer, à Monte- Carlo ou à Nice, dans les crands édablissements bublics, dans les zercles, dans les iBa laces... on ne s'arrête même bas bour aller mancher dehors.... Et, vinalement, on est ratissé; et on s'en retourne l'oreille passe.... Tel qui gompde rester zur la Hiliera zix zemaines est à zec le zixième chour.... Les pichoux? Les peaux pichoux?... Gomment foulez-fous qu'on en achède. des pichoux?.... Si ze n'étaient pas zeuz que che fends dans les vidrines du grand hall du Fulgor, che n'aurais gu'à vermer poudique! Et engore, bour èdre drainé tans la poue parle Vlambeau et le Rauba Gabeu, parce que che suis un bovre Israélite!... Et ces chournaux m'exploitent bar tessus le marché! »
11 laissa entendre que trois cents francs, glissés dans la main du sire Poumanle, directeur du Rauba-Capéit ,
achèteraient pour la saison le silence de ce professionnel de la diffamation, condamné plusieurs fois déjà pour avoir attenté à la bourse ou à la considération d'autrui. Le Flambeau, malheureusement, était incorruptible. Cependant, un « zertain Faudruche » s'était fait fort, moyennant vingt-cinq francs, de retrancher un écho des plus « tésoplicbeants! »
— Je le connais, votre Vautruche, dit Courbaisse: plus un radis! Il va être cassé aux gages!
Nathaniel Schnoch eût continué longtemps à gémir sur son sort d'infortuné millionnaire, si un jeune homme obèse, chargé de broches, breloques et bagues, à faire croire qu'il était un éventaire vivant de joaillerie, ne fût entré, l'air indolent et insolent. *
— Mon fils Ephrem! moncié Gourbaisse, che fous brésende l'orcueil de ma lieillesse. Ephrem, mon ami, che te brésende moncié Gourbaisse, notre vutur tébuté. Che gompde sur fous, moncié Gourbaisse, bour vaire entrer mon fils dans tes gonzeils d'administrazion te crantes Combagnies.... Zola pose touchours un homme! Et une vois tans le vromage; les rats ze tébrouillentl
11 eut un sourire engageant :
— Moncié Gourbaisse, bour me montrer que vous ne mébrisez pas les bovres chuifs, vous nous ferez l'honneur de venir goûder à la maison un chour brochain notre fricot : il y aura des druifes et des fins que fous m'en tirez des noul'elles!... Nous gauserons au tessert, c'hai des bedids zervizes à vous lemanter.
Et pris d'un attendrissement subit, cependant qu'Ephrem, assis à califourchon sur une chaise, le chapeau melon rejeté sur l'occiput, bâillait démesurément, en montrant toutes ses dents aurifiées, Nathaniel Schnoch s'écria :
— Ne bartez bas, monde Gourbaisse, sans agzepter un betit cadeau!... Ah! ah! les betits cadeaux endrediennent l'amitié.... Tenez, choisizez!
Et ouvrant une vitrine de petits objets qu'il appelait « sa gamelotte » et vendait néanmoins fort cher :
— Foulez-fous ze bedit fer à cheval en or, avec des clous en perles, pour piquer à -fotre gravate? Foui! Foui! Brenez-le, za fous bordera ponheur!
Courbaisse dut consentir. Cette scène avait fait diversion à ce que la rupture avec Henriette laissait en lui de pénible. Il ne s'attardait jamais aux regrets superflus et, de pied ferme, il commença ses courses.
A peine donna-il un coup d'œil aux tribunes de la place Masséna et au dais royal que charpentiers et tapissiers, à grands coups de marteau, sur des échelles, achevaient de disposer. Carnaval allait entrer au son des musiques, dans sa bonne ville de Nice. Mais Courbaisse avait des préoccupations plus importantes que de s'attarder en badaud. Cependant, il ne détestait pas ces saturnales populaires, et se laissait aller, comme les autres, à l'atmosphère de vertige qui gagnait alors la foule cosmopolite des hivernants et des sédentaires niçois et italiens.
Les grandes semaines commençaient.
Nice, ruche bourdonnante, battait déjà son plein.
Chaque jour, bondés, les trains rapides, express, omnibus, les autos de la route, les bateaux de Corse ou de Gènes déversaient une foule compacte, accueillie à bras avides par les portiers des hôtels et des Palaces.
Au Fulgor, à l'Antarctic, au Cristal, au Kolosséon, les grands autobus, lourds de voyageurs, et leur toit chargé de malles aux étiquettes de tous les pays, arrivaient à toute allure et repartaient vides pour entasser de nouvelles fournées. Dans les hôtels de second et de troisième ordre, partout, le personnel affairé se démenait avec une rapidité ordonnée ou affolée. Les pensions de famille, les hôtelleries les plus médiocres regorgeaient. Pas une chambre qui ne fût retenue plusieurs jours ou
Jouir. — II. 4
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même plusieurs semaines à l'avance. On voyait, leurs valises à leurs pieds, des familles consternées qui n'avaient pu trouver de place nulle pari.
Féroces et joyeux, les cochers faisaient la loi, exigeaient des prix déraisonnables ; portefaix et mendiants tendaient la main au pourboire ou à l'aumône. Tous les arrivants étaient le bétail à traire, le gibier à plumer. Attirés par le soleil et le parfum capiteux de la Ville de joie, il paraissait juste qu'ils payassent tribut et que tout leur argent n'allât pas surcharger seulement les tables de jeux.
Des fdles, arrivées en nombre, comptaient sur cette invasion de mâles et même de femelles, pour se retaper ou s'enrichir. Du matin au soir, l'avenue de la Gare, le square Masséna, l'avenue Félix-Faure, la Promenade des Anglais autour de la Jetée-Promenade, n'étaient qu'un fourmillement noir, marron, beige, gris, dense et continu, traversé de courants alternés et grossi de continuels passants; an fleuve de dos et de poitrines où moutonnaient à l'infini les têtes et qu'égayaient çà et là des robes blanches ou des taches vives : le rouge des grooms du Fulgor, le vert des chasseurs de l'Antarctic, des burnous fauves d'Arabes, de longues soutanes de popes, des uniformes d'alpins et d'artilleurs.
Dans cette fouie, des gens qui s'étaient vus à Rome, à Berlin, à Saint-Pétersbourg ou sur le boulevard des Italiens, se reconnaissaient, échangeaient un coup de chapeau ou une poignée de mains. Beaucoup, faisant allusion à la roulette ou à la boule, se demandaient : « Avez-vous la veine? » et l'on répondait: « Oui, non... figurez- vous, décavé! Une série noire... j'allais mettre sur le zéro!... » Dans des vitrines, des bijoux, étiquetés ;i prix d'occasion, confessaient la nécessité de ceux qui s'en étaient défaits pour payer leur hôtel ou retourner îisquer leur dernier écu....
Les Fêtes, déjà, absorbaient tout, primaient tout.
La vie entière de Nice et sa fortune de l'année dépendaient de ces réjouissances publiques. Six semaines durant, les Fêtes allaient se succéder : corsos carnavalesques, batailles de fleurs, végliones, redoutes, feu d'artifice, mascarades élégantes des riches et déguisements à bon marché des pauvres. Déjà les visages avaient pris une expression nouvelle, d'attente et de fièvre. Le bien-être du climat détendait les nerfs et fouettait les sens : il semblait que chacun attendît une surprise de la chance ou un sourire de l'amour....
Dès quatre heures et demie, on s'écrasait dans les pâtisseries en vogue; les assiettes et les plateaux brandis par les servants dominaient une cohue de messieurs très chics et de dames en fourrures avalant des gâteaux avec avidité. Dans les grands magasins : Nestor, au Grand Nice, aux Trois Princesses, les femmes se ruaient aux comptoirs de chapeaux, de gants, d'étoffes, de parfumerie, aux confections, aux ombrelles, aux rayons de lingerie, partout où elles pouvaient acheter de^quoi se rendre plus désirables; et il fallait attendre son tour dans les magasins de chaussures, dans les chapelleries, dans les boutiques de primeurs ; et, quant aux restaurants de luxe : à la Belle Meunière, chez Julien, chez Nicklauss, dans les tavernes secondaires et jusque chez les marchands de vins, tout était enlevé d'assaut : chaises, plats, bouteilles... tout prenait des airs de kermesse.
Pour attester que la cité, du haut en bas, participait à ces divertissements, on voyait figurer, au Comité d'honneur de l'organisation des fêtes, les autorités officielles, l'amiral chef de l'escadre, quatre ou cinq généraux cornmandant les troupes de la région, un grand-duc russe, ou quelque grande personnalité d'affaires.
D'innombrables souscriptions, — en tête, les membres du Comité, — témoignaient de l'intérêt que les administrations, les commerçants, les hôteliers prenaient à
la réussite de la Saison. La ville donnait cent mille francs, la Société des bains de mer de Monaco trente mille; Sigrès munificent, avait signé un chèque de \ingt-cinq mille francs, ce pour quoi on l'avait traité de Mécène, de grand homme, de généreux et d'incomparable donateur.... Il figurait, cela va de soi, au premier rang du conseil d'administration, recruté parmi les hauts fonctionnaires, les Niçois riches, les hiverneurs de marque, tous rehaussant de leur notoriété le lustre de ces cérémonies joyeuses, qui ajoutaient, à de vieilles traditions populaires, tout ce que l'ingéniosité du plaisir peut trouver de plus tentateur. Car c'est au plaisir, à son enivrement croissant dans le bruit et le mouvement que Nice allait se livrer, comme une courtisane ou une bacchante, au plaisir multiplié qui vient de l'atttraction de l'or aux mains et aux yeux, de l'ivresse collective liée au magnélisme des foules, de l'enchantement du ciel et de la lumière, des instincts inassouvis du cerveau, de l'estomac et du bas-ventre.
On avait dîné chez Ségurance.
11 avait ennobli sa villa de Gimiez, avec un goût parfait, de vieilles tapisseries, de tableaux de maîtres modernes et de bibelots précieux. Aux murs de la salle à manger, sur des panneaux d'Anquetin, où une fougueuse harmonie exaltait les verts intenses, les bleus chaleureux, les patines de chairs dorées, on voyait des centaures cabrés ravir des nymphes, des satyres cornus dansant avec des chèvres au son des pipeaux, ou des adolescents et des vierges nues qui luttaient à la course. Dans le grand hall, les plus beaux tableaux d'Armand Point montraient, en des paysages d'Italie purs et graves, un Bacchus
jouir. :r
androgyne aux regards ensorceleurs, à côté de beaux enfants nostalgiques jouant sous les cyprès, et d'une Andromède interrogeant le mystère d'une vasque couleur de feuilles dissoutes. Une vitrine contenait des coffrets aux émaux chatoyants, sortis des fourneaux de Haute- Claire : des bagues et des pendentifs ciselés, dignes de Benvenuto Cellini. •
C'est dans cette pièce aux meubles rares, aux parquets feutrés de tapis persans que se tenaient les convives.
D'abord, selon l'engagement pris sur la route côtiôre du Var, Pierre et Michelle Rastoil, Margot et Claudine Sarquoy, Ja-Ja, Cuy Arnaude et Luc Populet. Marthe Caribe et Patrice Le Garrec étaient également conviés. Il y avait enfin Marc Audral et, à défaut de Courbaisse empêché, Jules de Soriaud, retenu à la dernière minute.
Il était venu s'excuser des méfaits de Vautruche, dont sa délicatesse se montrait fort émue. Ségurance avait eu grand'peine à le rasséréner, et, insistant pour le garder :
— Puisque tu dois passer la nuit à Nice, tu peux bien me donner cette soirée?
En vain Soriaud avait-il objecté son veston et sa cravate Lavallière :
— .K; resterai en jaquette, là! Tu ne vas pas te préoccuper de ces misères?
Soriaud n'en avait pas moins éprouvé quelque gêne en voyant arriver les hommes en smoking et les femmes décolletées. Puis, le mauvais ton de Pierre Rastoil l'avait choqué; et bien que Michelle Rastoil se réglât de son mieux sur sa sœur, Marthe Caribe, qui gardait une tenue correctement aisée, le relâchement intime de ces gens ne pouvait lui échapper, pas plus que leur franc-maçonnerie de secrets réciproques, car elle se trahissait à la nuance des sourires et à l'équivoque des regards. Il avait trop vécu, pour ne pas discerner qu'il avait devant lui des comparses de ce Tout Paris faisandé chez qui la richesse tient lieu de morale. Et s'il ne put définir immé-
diatement les emplois suspects d'une Claudine Sarquoy, d'un Populet, d'un Arnaude ou d'un Patrice Le Garrec, il en devina assez pour se trouver édifié au sortir de table....
La présence de Marc consolait son dépaysement : avec lui, il se sentait en sécurité. Comment eût-il pu prévoir, d'ailleurs, que le malaise instinctif éprouvé de prime abord, allait céder peu à peu à l'influence corrosive du milieu, à ce ton de scepticisme amusant, à cette audace de pensées et de mots, à l'atmosphère énervante des pièces surchauffées, aux parfums chaleureux des fleurs, des femmes, des mets fortement épicés et rehaussés de «rus bourguignons pleins de verdeur? Sobre, à demi végétarien, habitué à une vie de plein air, Jules de Soriaud se trouvait subitement plongé dans une serre de luxe et de bien-être anesthésiants comme ces gaz insidieux qui rendent peu à peu la tète lourde, le cœur lent, les regards indécis.
Certes, tout ce qu'il voyait et entendait était fait pour lui déplaire, rebrousser ses sentiments altiers et son sens chevaleresque. Comment se faisait-il donc qu'il subît l'envoûtement de ces heures chaudes et de ces •créatures parées avec un art si troublant, cette délicieuse magie de perdition? Etait-ce, chez ce combattif simple et droit, la vanité inconsciente de constater qu'il plaisait, — oui, pas d'erreur! — à Marguerite liasloil, cette Margot, comme on l'appelait, placée à côté de lui? Peut-être! Et il s'y mêlait d'autres ferments, dus à la crise qu'il traversait, aux sollicitations de Nice avec sa tiédeur voluptueuse, ses passantes tentatrices? La santé de sa femme, d'abord le poids de sa maternité, ensuite ses fonctions de nourrice lui imposaient un respect qui n'allait pas sans souffrance; pauvre Émilienne, si courageuse, si digne d'affection, mais si injustement fatiguée, vieillie déjà, alors qu'il était, lui, en pleine sève!... Et puis, il subissait l'inexplicable attrait qu'inspire, par le
contraste même, la femme la moins désignée aux préférences d'un homme. Car il savait très bien qu'aucune affinité n'existait entre lui et cette Margot, et elle ne l'en émouvait pas moins, avec ses seins découverts, ses yeux si doux, sa bouche un peu épaisse et ses souples contours.
A la voir si près de lui, à détourner ses yeux de ce visage et de cette gorge pétris pour les baisers, la sourde montée du désir rendait sa bouche sèche. Les arguties de la dialectique, soufflées par l'Esprit Malin, faisaient miroiter, dans son jugement obscurci, un fallacieux mirage. Cette jeune femme ne portait pas dans son regard, comme les autres, le stigmate invisible ; qui sait si, victime des mauvais exemples, elle n'était pas une de ces Madeleines prêtes au repentir qu'une tendresse haute relèverait? Il plaidait l'entourage, l'entraînement, cédant à l'éternelle illusion de croire qu'il serait le maître de ses sens, et ne se laisserait entraîner qu'aux limites assignées par sa volonté.
Ségurance venait de placer sur un guéridon, entre eux, un carton contenant des imageries de Mossa, jeune artiste dont à bon droit Nice pouvait s'enorgueillir. Ils se penchaient ensemble sur les délicates planches en couleurs chaque fois, Jules de Soriaud sentait le parfum émané de Margot, une suavité d'ambre et de fougère. Elle personnifiait pour lui, dans un grandissant empire, tout ce qu'il eût méprisé la veille, et qu'en cette minute, aimanté par un fluide inconnu, il appréciait, lui, métayer gentilhomme, rustique manieur de terre et âpre polémiste : les recherches coûteuses du luxe et raffinement des grâces civilisées. Il ne pouvait détacher ses yeux des mains de Margot, des mains pâles veinées de bleu, aux ongles pareils à de petits coquillages roses; et il se représentait les mains brunes d'Émilienne, où l'aiguille et les outils ménagers avaient rendu la peau sèche et le dessous des doigts râpeux.
— Ces images sont exquises, dit Margot.
— N'est-ce pas? dit-il, heureux qu'elle comprît le talent de cet artiste laborieux et sincère.
Elle le regarda, et il éprouva une émotion si neuve que tout autour de lui, pendant quelques secondes, fut aboli et qu'il ne remarqua pas l'imperceptible regard de moquerie amusée par lequel Claudine Sarquoy le désignait à Patrice Le Carrée...
[/exofficier de marine portait beau, sûr de lui. bombant le torse et cambrant le jarret, avec son air loyal ruflian. Il avait solidement dîné, bu sec, causé avec abondance : il jugeait la vie belle puisqu'elle lui avait départi une maîtresse selon son goût, et son entrée, grâce à elle, dans un monde de vanités et de profits, it-il pas bien plus le mari de Marthe que Caribe, avec les privilèges de l'amant?
Sa satisfaction entière, et la perspective d'une pleine nuit d'amour, effaçaient la petite humiliation reçue aujourd'hui devant elle : son coup de chapeau à un lieutenant de vaisseau de V Ernest Renan, qui, pour ne pas le lui rendre, tournait brusquement la tète. Il avait Laissé chez ses anciens camarades d'assez fâcheux souvenirs.... Mais il saurait se venger. Caribe précisément éuùt au mieux avec le ministre de la maritie. En attendant, il s'efforçait de conquérir Séguranee en louant, avec une érudition d'emprunt, ses collections d'art japonais, bronzes et albums, mises en valeur dans un petit boudoir attenant au hall.
Marthe et Michel le, assises sur un canapé en point d'Aubusson, Ja-Ja sur une chaise, écoutaient leur hôte avec un intérêt flatteur. Patrice Le Carrée et Marthe étaient charmés de la distinction aimable du jeune homme. Ils avaient l'ait hier sa connaissance dans les salonsduFulgor, comme ils prenaient le thé avec l'équipe des îîasloil, mécontents de leurs chambres au Cristal- Palace, et à qui le départ inopiné d'une famille d'Américains du Sud permettait de trouver place au Fulgur.
JOUIR. t.:»
Très galant, Ségurance avait exprimé à Marthe le regret de ne pouvoir, pris de court, inviter sa mère et ses autres sœurs, et l'espoir de les réunir toutes bientôt. Il n'avait pas fallu moins que ce propos répété et l'envoi de deux magnifiques gerbes de roses, l'une à Mme Grèbe et l'autre à Katri Sangré, pour apaiser un peu l'envie de la première et l'amour-propre blessé de la seconde :
— Car enfin, Marthe, avait dit Katri, c'est moi que ton Ségurance aurait dû inviier la première! Claude l'a rencontré avant vous, et nous sommes ses locataires !
Madelinette et Clotte, à l'affût aussi bien du flirt que du mariage, avaient manifesté leur vive curiosité : comment était-il? Brun, blond?... Riche, très riche? Ah! vraiment.... Il fallait le leur faire connaître au plus tôt.
Mais Mme Grèbe, impartiale, avait dit :
— Vous êtes plus jeunes que Ja-Ja, vous pouvez attendre !
Tout Ue suite, l'espoir de la belle affaire lui avait sauté aux yeux. Si ce Ségurance était tel qu'on venait de le lui dépeindre, quelle revanche à prendre pour Ja-Ja: et quel parti brillant à côté de ce méprisable Bradol !
Affriandées, tels de jolis oiseaux voraces, Clotte et Madelinette avaient protesté:
« Pas d'i;:justice ! Chacune courait sa chance!... car si Ja-Ja n'avait pas l'heur de lui plaire, pourquoi i'une d'elles ne lui agréerait-elle pas?... »
Marthe, avec sa précoce sagesse, apaisait leur querelle : d'abord, on ne savait pas si ce monsieur svaiî l'intention de se marier... ensuite, elles ne devaient pas oublier : Clotte, que M. de Karfeck lui faisait une cour pressante....
— Oh ! ce que je le lâcherais, ce vieux museau, répondait Clotte.
— Et pour toi, Madelinette, Paul de Bouthéors est certainement amoureux fou de toi.
— Il n'est pas divorcé! objectait sèchement la jeune
fille. Il faut l'amener à y résoudre sa femme en douceur.... Tout ça prendra du temps.
Et lune et l'autre s'enflammaient d'avance pour Ségurance qui était l'inconnu, le mirage....
Quant à Ja-Ja, Marthe n'avait aucun besoin de la stimuler : les avantages de la combinaison lui étaient apparus avant même que sa sœur ne lui en parlât. Guy Arnaude, le premier, approuverait ce que la sagesse et l'intérêt dictaient si clairement. Il n'y avait qu'un léger obstacle : Michelle.
Ja-Ja, vis-à-vis de son beau-frère Rastoi!, couvrait de sa complicité l'équipée de Michelle à Fréjus. Léon, le chauffeur de Ségurance, était venu à toute allure les cueillir, elle et ses compagnons, sur la route et les remorquer à l'hôtel; là, Michelle leur avait conté ce qu'elle avait voulu, et chacun en avait pris ce qui lui avait convenu. Au soir, ils l'avaient chargée dans leur auto pour Nice et ramenée à son mari, sur convention expresse que Pierre ignorerait toujours la rencontre de sa femme avec Ségurance. Un billet bleu glissé au chauffeur déciderait cet homme à se taire; et pour Luc et Margot, leur silence ne faisait pas de doute; car ils témoignaient à tout ce qu'inspire l'amour, — ou ce qu'ils appelaient ainsi, — une indulgence sans réserves. Ils tenaient pour article de foi que, chacun étant libre de se donner et de se reprendre, Michelle et Ségurance avaient plus que le droit, s'il leur en venait fantaisie, de cocufier intensément Pierre Hastoil. Son infortune satisfaisait même certaines de leurs petites rancunes, Pierre étant souvent brutal avec sa sœur et ne dédaignant pas d'humilier son ami. Quanta Guy Arnaude, en sa qualité de débiteur il jugeait la chose du point de vue drolatique.
Ja-Ja qui, n'ayant pas encore eu le temps d'être ingrate, savait gré aux Hastoil de leur gentillesse à l'héberger, ne regrettait pas d'avoir agi en bonne sœur, fidèle aux principes de solidarité des Grèbe. Elle avait reçu, sous le
sceau du secret, les confidences de Michelle ; et sa perversité s'était divertie d'abord d'une aventure aussi osée; elii' y trouvait même un encouragement; car on appréciait bien là quelle part joue le hasard dans la vie des femmes.
Cette satisfaction désintéressée fit place à la vague conscience que l'imbroglio amoureux de Michelle contrariait ses propres visées. Aussi, les yeux dans les yeux, lavait-elle sondée pour savoir si elle tenait tellement à Ségurance ou si, en ainée généreuse, elle se désisterait en sa faveur? Michelle, sans hésitation, lui avait répliqué que, considérant sa proie de bonne prise, elle ne la lâcherait pas. Ja-Ja, résignée à ne compter que sur ses charmes, en jouait de son mieux. Mais, si bonne opinion qu'elle eût de soi, elle devait bien se l'avouer, Ségurance ne « rendait pas ».... Sans doute, il aimait Michelle et n'entendait nullement y renoncer. D'ailleurs, les deux amants jouaient serré ; leur entente ne se dénonçait imprudemment ni par regard ni par geste; ce qui n'avait pas empêché Ségurance de glisser tout à l'heure à Michelle, avec dextérité, un petit papier plié en triangle, lui fixant rendez-vous le lendemain.
Claudine Sarquoy les épiait en vain, à l'autre bout du hall. Ayant échoué à mettre en défaut, en les interrogeant séparément, les alliés de Michelle, elle n'avait rien pu tirer non plus de son chauffeur. En dépit de ses invites cauteleuses, il ne s'était pas coupé une seule fois, sachant bien qu'avec Madame, ce serait « peau de zébi », tandis qu'un type aussi chic que ce patron-là, si on savait te prendre, cracherait bien encore un ou deux billets de cent.
En vain Claudine avait-elle entrepris Pierre; il lavait envoyée promener, elle et ses insinuations. Il n'était pas venu « pour qu'on l'embêtât d'histoires de femmes ».... Une seule chose l'intéressait, Monte-Carlo! Il y avait couru aussitôt, gagné, reperdu; son après-midi venait de
l'enrichir de six mille francs, ce qui lui rendait l'humeur débonnaire et joyeuse. D'abord, il la connaissait, la roulette ! 11 combinait la méthode et l'inspiration, un système infaillible! Le tout était de pouvoir tenir assez longtemps. S'il avait seulement la fortune de Musroë ou ie Rothschild, en un mois il gagnerait des millions.
Ja-Ja s'était levée, jugeant qu'elle avait fait assez de frais pour Ségurance, et qu'il était temps d'en octroyer un peu à Marc. Ce n'est pas en vain qu'elle avait prêté l'oreille aux réflexions de sa mère.
Utilitaire, Mme Grèbe l'avait d'abord complimentée, avec ce mélange de considération et d'envie qui était leur cachet de famille :
« — Comment, vous n'êtes pas logées au Cristal?... Non? Oh! comme c'est fâcheux! Ah! vous êtes au Fulgor?... Aussi bien? Mieux? Oh! alors! On ne devait pourtant pas être mal au Cristal ! Nous nous en serions très bien accommodées, moi et les petites....
Puis, les questions sur leur voyage et l'épisode Ségurance épuisées :
— A propos, Ja-Ja, tu vas revoir Audral... il est venu me soigner hier, j'avais peur de m'être enrhumée. Il a beaucoup gagné. Jolie situation, et de l'avenir! Si Clotte ou Madelinette en voulaient... pourquoi pas?... Car enfin il ne m'emballe pas, moi, ce raplati de Karfeck et il est un peu dégoûtant, ce vieux qui guigne tout le temps les mollets de Clotte! Quant aux Bouthéors, quelle situation fausse!... Et divorcera-t-il seulement, pour épouser Madelinette?
Audral, oui... Ja-Ja, en le revoyant tout à l'heure, lui avait tendu la main avec ce sourire qu'il connaissait tant, son air de chatte séduisante. Elle avait senti tout de suite qu'elle ne lui était pas indifférente : et son léger trouble ne lui avait pas échappé.
C'est vrai qu'il était assez bien, bien même!... Au timide soupirant d'autrefois succédait un homme déter-
miné, que des succès de femmes ont affranchi de ses doutes et libéré de certains scrupules. Oui, peut-être Audral pourrait-il être réservé comme une poire, une bonne poire pour la soif.... Mais si se faire désirer était une chose, — car elle ne doutait pas qu'il ne la désirât si elle voulait s'en donner la peine, — autre chose était qu'il pensât de nouveau au mariage.
Marc la vit s'avancer : il reconnut son pouvoir de séduction, et se raidit pour y résister. Son cerveau et son cœur n'étaient pas dupes de ses sens. Le manège de coquetterie de la jeune fille ne lui avait pas échappé. Décidément, toujours la même; en chasse pour la conquête, avide de luxe et de vanité ! Comme elle semblait familière avec cet Arnaude! Allait-il en être jaloux? Non! Il savait que Ja-Ja ne sacrifiait jamais, pour l'agrément, l'utile. Un Ségurance, voilà qui vaut la peine.... Mais, malgré les œillades qu'elle lui coulait, s'éprendrait-il d'elle?
Il se répondit :
« Non. Il répugne, d'instinct, à ce type de jeune fille. Pour lui comme pour tous les séducteurs, c'est l'innocence convenue, la virginité pudique qui prête aux jeunes filles leur prix. Trop malin pour épouser une Ja-Ja !... Il préfère les femmes mariées, plaisir sans risques. »
Tout en causant avec elle, il observait le visage de son ami :
« Est-ce donc une de celles-ci qu'il a remarquées? Lui, si franc en amitié, prend, dans les entreprises sourdes de l'amour, un air faussement détaché, un regard voilé et scrutateur. Tels que je connais ses goûts, cette facile Margot, — oui, facile, je le devine, — ne tente pas son goût d'obstacles, car cela le fouette de se jouer avec les complications.... Marthe Caribe ne vit que pour Le Garrec... Reste Michelle Rastoil.... Comme le mariage l'a formée, ou déformée! Elle est belle ce soir, inquiétante
même. Intelligente'.' Non. De celles à qui l'instinct tient lieu de tout!
i Mais quelle apparence qu'une Michelle représente pour un Ségurance plus qu'une griserie fugitive, le brusque coup de soleil d'une passade? Il est trop sensible, de trop fine culture pour se complaire longtemps à un charme aussi purement animal. À moins que, attiré précisément par ce mystère de la volupté qui naît des apparences plastiques beaucoup plus que des mérites intellectuels et moraux, il ne subisse le sortilège? On a vu des hommes de haute valeur subjugués par des créatures indignes d'eux: la courtisane Aquilina chevauchant le vieux sénateur à quatre pattes, dans la Venise Sauvée d'Ottvfsrj, est un spectacle de tous les temps. Bah! d'où me vient une crainte aussi chimérique? Est-ce de l'ambiance, et parce que je diagnostique, — sans difficultés, — l'étiage de ces êtres ambigus, les tares d'une Claudine, d'une Margot, d'un Populet avec son fard de Mlle, les tares même d'une Michelle? »
Cette supposition le ramena à Ja-Ja qui, le sentant distrait, brusquementleplantait là, pour lui apprendre.... L'irritant charme de son corps cambré, la ligue incurvée qui de sa nuque descendait aux rein?, s'y modelait et fuyait jusqu'aux talons, réveilla son inquiétude : il comprit qu'il n'avait pas renoncé à elle; mais, présente, elle lui semblait plus lointaine que lorsqu'il l'évoquait, absente. D'abord, d'autres traits, — et qui n'étaient pas ceux de Noémi — le hantaient : le gracieux visage de Jeanne Boërit. Ensuite, il ne savait quelle inexplicable disparate lui faisait découvrir Ja-Ja autre qu'il ne se l'était imaginée. Il faut si peu de chose pour craqueler la cristallisation du désir. Elle avait les ioues plus grasses, et davantage d'embonpoint. Ses yeux n'avaient pas non plus, du moins se l'imaginait-il, la même expression....
Tandis qu'il lui parlait, elle autrefois si sûre d'elle.
si moqueusement alerte, semblait par secondes traversée de lassitudes qui la pâlissaient, marquaient son visage d'une soudaine anxiété. Surmenage de l'hiver, trop de soirées, ou fatigue naturelle dont il ne retrouverait plus trace la semaine prochaine ? Il se rapprocha du groupe formé par Guy Arnaude, Luc Populet et Claudine Sarquoy. Il tournait le dos au petit boudoir où Ja-Ja était allée rejoindre Marthe et Ségurance.
Alors eut lieu un bref incident que l'adresse de Ségurance, prévenu d'un mot par Le Garrec, escamota. Une porte poussée, une tenture qui retombe, laissèrent passer inaperçue la fuite de Ja-Ja, soudain livide, son mouchoir aux lèvres, dans un cabinet de toilette où Marthe lui tint la tête, s'écartant pour ne pas recevoir d'éclaboussures, et ensuite lui frictionna les tempes d'eau de Cologne.
Ségurance et Michelle en avaient profité, dans la chambre voisine, pour se baiser furieusement sur la bouche ; elle le tenait aux épaules, cramponnée comme une noyée, et lui, les mains nouées sur elle à la tombée du dos, l'étreignait comme en une possession. Brusquement ils s'étaient séparés, et Michelle rejoignait ses sœurs....
Quelques instants après elle reparut, tranquille, dans le hall, dit quelques mots à son mari. On apprenait ainsi que Marthe, un peu fatiguée, avait filé à l'anglaise, avec Le Garrec et sa sœur. Elle avait dit : Marthe.... Personne ne supposa qu'il s'agissait de Ja-Ja ; Marc pas plus que les autres.
Une demi-heure après, Ségurance et ses hôtes descendaient à vive allure les rampes de Cimiez. Pourquoi se quitter si vite ? On déposerait au coin de la place Masséna Audral qui, en raison de son fatigant métier, dési-
rait ne pas veiller trop tard, et on prolongerait la soirée" au Fulgor, où le bar avec ses boissons d'alcools glacés, le restaurant avec ses soupers par petites tables, la salle de jeux, sans même parler de la fumerie d'opium clandestine, leur épargneraient de se coucber avant trois heures du matin.
Ségurance avec tact invitait Mieheile, puis Pierre à monter dans son auto, se plaçait discrètement derrière eux. Marc avait préféré s'asseoir devant ; à côté de Léon, il respirait l'air vif de la nuit. Deux visages dans sa mémoire se confondaient, si diiïérents : Jeanne Boërit, Ja-Ja... et pour celui de JN'oémi, il semblait avoir fondu dans la ténèbre.
Derrière lui, les Rastoil causaient tranquillement, réconciliés. Ségurance contemplait la nuque mate de Mieheile et l'ombre de ses cheveux follets. C'était un coin de blancheur sous la végétation noire, un coin de nature qui évoquait d'autres replis secrets, au creux des aisselles, et plus bas encore.... Fasciné par cette nuque, il résistait à l'envie poignante de coller ses lèvres au uœud vital par où les félins carnassiers maintiennent, immobile entre leurs dents, la femelle domptée.
Par comparaison, la nuque de Pierre l'obséda : les cheveux noirs coupés ras en dégageaient le contour massif : elle était d'un blanc gras et mou. Qu'elle s'opposât ainsi à celle de Mieheile, rappelant leur intimité conjugale, prenait une signification choquante et presque obscène. >égurance en souffrait comme de la pollution, sous ses yeux, de cette femme qui le tenait si impérieusement esclave, déjà. Il comprit, bouleversé de stupeur, les soifs de meurtre qui peuvent, dans une répulsion toute physique, brandir un poing ou armer un revolver. S'il n'était pas absolument jaloux de Hastoil, il l'était de l'autorité que, maitre légal, il exerçait sur elle : et puis non, le soupçon qu'elle pût encore lui appartenir lui était intolérable ! Une l'aurait pas cruavanl delà tenir