LUI
serrée contre lui, dans la chambre froide où la lithographie d'Esther et. de Mardochée faisait pendant à Judith et Holopherne ; à présent, c'était ainsi.... Il se sentait, pour la première fois, jeté par une force presque aveugle dans une voie incertaine. Et ce malaise était si fort que, pour ne pas voir la nuque de Rastoil, il regardait le noir des rues, les ramilles des arbres sur le ciel —
Dans l'auto suivante, Claudine et Luc Populet débinaient, à tour de rôle, le dîner de l'amphitryon. C'était chez elle besoin morbide de rosserie, chez lui vengeance d'impuissant. Guy Arnaude, bon prince, leur donnait à la fois tort et raison.
— Et la façon dont il en pince pour Michelle, jeta Claudine, c'est à pouffer ! On ne m'ôtera pas de l'idée qu'il se passe quelque chose !
Ni Luc ni Arn tude ne pouffèrent, soudain méfiants : voulait-elle encore les faire, jaser ?
— Ah, vous croyez ? Je n'ai pas remarqué, dit Arnaude flegmatique.
Et Luc, avec un cynisme négligent :
— Nous ferions mieux, vous et moi, de surveiller Margot : m'est avis qu'elle nous pose un lapin.
Margot était avec Soriaud, dans la dernière voiture. Elle l'y avait poussé avec adresse, d'une main décidée ; ils roulaient, serrés dans le fond. Il souhaitait que ce côte-à-côte se prolongeàtet aussi qu'il prît fin. Le départ avait brisé, de son endettement, l'unité de sentiments et de sensations où, dans le hall lumineux, il vivait comme en rêve, écoutant Margot et lui parlant, enivré de cette beauté inattendue dont elle se parait et qu'il savait avoir fait naître. Comment eùt-il été insensible à l'adoration soudaine qu'il devinait en elle et qui sernblait donner à ses épaules blanches, à son corps gainé d'un fourreau Liberty rose, sous une tunique de tulle pailletée bleu lunaire, un éclat de puissante fleur nue ? Elle lui avait dit, dans la spontanéité de son « béguin » pour lui, des
phrases dont la simplicité l'émouvait, maintenant qu'il était sans défense, et qui, une heure auparavant, l'eussent choqué comme une impudeur :
— Vous avez de beaux yeux ; j'aime tant la couleur de vos yeux !
Elle avait ajouté :
— On sent que vous êtes brave, et c'est une qualité si rare ! J'ai lu votre journal hier, Le Garrec me l'a montré. On voit que vous n'avez peur de personne !
Et devenue mélancolique :
— Je n'ai causé qu'avec vous toute la soirée ; que doit-on penser de moi ? Oh ! ça m'est égal.... Mais que de regrets je me prépare !
Il avait répondu :
— Pourquoi ?
— Demain, vous m'aurez oubliée...
— Non.
— Je ne suis rien pour vous. Ce que vous m'avez raconté de votre existence... tout nous éloigne. Je vais retomber dans la misère de mon ennui. Ah 1 je regrette presque de vous avoir connu.
Tous ces mots qui, pour elle, n'étaient qu'un moyen presque sincère pour l'attendrir, Soriaud en avait goûté, comme d'une confession réticente, l'adjurante détresse. Au fond de lui, pourtant, persistait une méfiance envers elle et envers lui. Oui, tout les éloignait ; et comment pourrait-il faire du bien à cette malheureuse, victime de son luxe et de son oisiveté ? La reverrait-il seulement'.'... Pourrait-il, devrait-il la revoir ?... Elle avait passé auprès de lui ; une seconde leurs âmes s'étaient rencontrées, et il fallait l'abandonner à la perdition définitive. Avec une véhémente pitié, il la voyait, il la sentait déjà éloignée de lui, dansle noir qui les enveloppait et la trépidation de l'auto rapide. Cette pensée lui était d'une extrême amertume. Et puis, ce qu'il ne s'avouait pas,
c'est qu'elle lui plaisait par toute sa forme séduisante, sa chair périssable, ce corps et ce visage qu'il eût voulu purifiés par une régénération .
— Il faut que je descende, dit-il, mon hôtel est dans la rue voisine.
Mais elle ne fit rien pour arrêter l'auto, et il ne décrocha pas le cordon acoustique. Son humble chambre dans une petite pension de famille, la solitude qui l'attendait, d'avance, lui faisaient froid au cœur. . Elle répondit :
— Ne me quittez pas encore.
Un réverbère lui jetait au visage sa clarté : il crut voir qu'elle avait deux larmes suspendues au bord des cils. Elle possédait en effet la faculté de s'émouvoir en surface, plus qu'en profondeur : un mélodrame inepte lui tirait des pleurs. Il fut bouleversé et murmura :
— - Pauvre petite —
Il chercha la main de Margot, frôla sa cuisse et frémit.
— Marguerite... munnura-t-il avec ferveur ; il est si doux votre nom de baptême, le nom que vous donnait votre mère !
Étonnée, elle n'en laissa rien voir ; on l'avait toujours appelée Margot ; mais ce Soriaud appartenait, elle le voyait bien, à la race des sentimentaux. Cela la reposait des cyniques ; si de tels êtres sont jobards, ce n'est pas sans douceur pour celles qu'ils émeuvent parfois de leur naïveté. Bonne fille, elle se fût prêtée à tout ce qu'il eût voulu, fût-ce delà catéchiser la nuitentière, pourassouvir finalement son espoir ; car entre ces immédiates envies qu'elle avait eues d'un homme, celle de Soriaud comptait pour une des plus irrésistibles.
L'auto stoppa, sous la voûte tournante du Fulgor. Un portier galonné s'avança.
— C'est l'instant de nous quitter, dit Soriaud.
— Un moment, un moment encore, vous ne pouvez partir ainsi ! Il me semble que j'ai tant de choses à vous dire.
KG JOUIIï.
Lui aussi... Il ne pensa pas a l'aider à descendre, mais il resta. Dans le large vestibule, ils aperçurent le groupe des premiers arrivés, et Patrice Le Carrée important, qui donnait des nouvelles de Ja-Ja, complètement remise.
A peine si Soriaud remarqua qu'on avait attribué tout à l'heure l'indisposition à Marthe Caribe : d'ailleurs ces dames allaient les rejoindre. Mais on les eût attendues vainement et personne n'en eut l'idée, chacun vivant pour soi. Pierre entraînait la bande vers une des petites salles du restaurant : on allait se remettre en appétit avec une soupe à l'oignon et des huîtres, pour commencer !...
Là-haut, dans la chambre de Marthe, l'explication s'achevait.
Marthe avait rapproché divers indices ; hier déjà, à 1' « Ensoleillée », Ja-Ja avaitrendu son déjeuner. Samine plombée, au matin, que déguisait ensuite le léger maquillage. Marthe venait de constater aussi dans l'auto le silencieux émoi de sa sœur ; quand l'ascenseur les eut hissées au quatrième, sitôt dans la chambre, elle l'attira sous la lumière crue d'une triple ampoule électrique :
— Voyons ! qu'est-ce que ça signifie ?
Ja-Ja essaya de lui faire face et, malgré son aplomb, baisse les yeux.
— Que veux-tu dire ? balbutia-t-elle.
— Hier, aujourd'hui... tu n'es pas dans un état naturel .
Et le regard de Marthe prit l'expression perçante qu'ont les proxénètes, examinant une fille malade ; tout son petit visage à la Faustine soudain dur et comme vieilli. Elle s'approcha tout contre sa sœur et baissant la voix, d'une voix changée, elle aussi :
— Dis-moi la vérité, tu n'es pas enceinte ?
— Je... je ne crois pas...
— Tu n'es pas sure .
Ja-Ja ébaucha la moue d'une enfant qui vient de tomber et s'est fait mal ; Marthe lui secoua le bras :
— Ah ! non, pas de giries ! Qui est-ce ? Guy Arnaude? Elle fit signe que oui ; Marthe sursauta, et la voix sifflante :
— Le salaud 1 Mais tu savais, toi, tu savais ce que tu risquais 1
— Il m'a juré qu'il avait pris des précautions !... Marthe haussa les épaules et dit :
— Nous voilà propres !
Cette fois, Ja-Ja eut des larmes, de courtes larmes de désespoir. Marthe, qui l'avait lâchée, s'était assise; elle se releva pou:1 r 'jeter nerveusement sa fourrure, remonter les épaulelh's le son corsage, et dit, presque calme :
— Comment ça s'est-il passé ?
Ja-Ja racontait... elle n'avait eu que cette seule faiblesse, à Paris, deux mois auparavant. Souffrant d'une dent, elle était restée seule à la maison ; sa mère et ses sœurs parties avec un coupon de loge donné, par les Caribe, à L'Opéra-Comique. Marthe eut l'air de chercher, se souvint, ses paupières battirent :
— Alors 7
Guy était venu, vers dix heures ; elle l'avait reçu. Il était resté d'abord très sage. Puis, assis sur le divan près d'elle... elle ne s'était pas méfiée.... L'habitude.... Il devenait pressant ; d'un baiser à l'autre... enfin voilà ! Il l'avait renversée, elle n'avait pas eu la force de résister. Une douleur déchirante, où elle perdait à demi conscience. Soudain, avec terreur, elle l'avait repoussé ! Trop tard !...
Un silence atterré. Ja-Ja répéta d'un ton plaintif et rancunier :
— Il m'avait tant rassurée.
Marthe répéta :
— Nous voilà propres !
La conscience sociale, à défaut d'une révolte intime,
se dressait ; elle entrevit la férocité du monde, les gorges chaudes, le scandale, des portes fermées, des visages de bois. Déjà son ménage à trois, trop afliclié, choquait ; que serait-ce si Ja-Ja accouchait ?
Elle eut une colère :
— Et tu n'as rien dit ? Pourquoi ne t'es-tu pas confiée à moi, tout de suite ?
— Je n'ai pas osé, je pensais que....
— Et tu n'as rien fait !
Si, elle avait pris aes mesures, anodines... et d'autres sur le conseil de Guy : bains bouillants, eau-de-vie allemande.
— Mais enfin, tes retards ont dû t'avertir !
Jusqu'à présent Ja-Ja s'était cramponnée à l'espérance, traversée de doutes, bourrelée d'angoisse, pensant à des choses folles. Maintenant enfin, elle craignait d'être sûre....
— Et Serge qui n'est pas là !
Marthe estimait le sens rassis de son mari. Dans les circonstances graves, on délibérait toujours à trois ; et si l'avis de Patrice Le Garrec prévalait, ce n'était qu'après qu'on eût écouté les objections de Serge.
— Arnaude sait? Tu lui as dit ?...
— Il sait, oui....
— C'est ignoble, ce qu'il a fait là ! Il savait bien cependant qu'il ne pouvait épouser....
De la chambre contiguë, on frappait à la porte de communication ; une tète passa :
— On peut entrer ?
Ja-Ja eut un geste de pudeur. Dans la famille Grèbe, on subissait Le Garrec, on ne l'aimait pas.
— Venez, Patrice ! dit Marthe. Ah ! il faut bien qu'il sache, intima-t-elle à Ja-Ja qui, pour se donner une contenance, se cacha la tête contre un coussin, le buste et 1rs hanches contournées dans une pose de désolation. Mis au fait, Le Garrec, qui n'avait pas bronché, déclara :
jouir. m
— Inutile, Ja-Ja, de vous rendre plus malade.... Le mal est fait. Il ne faut plus penser qu'à sortir de là.
Du coup, elle se redressa, le toisant intensément, comme s'il allait prononcer les paroles de salut. Le Garrec, qui en tout était péremptoire, déclara :
— À quoi bon vous faire les reproches que votre bon sens vous dicte? Passons! Vous jouiez un jeu dangereux, on est jeune, le sang parle. Et pan! ça y est! Qu'allonsnous décider?
— Si je télégraphiais à Serge? proposa Marthe.
— Est-il urgent de l'inquiéter? Ce qui importe, est de garder le secret absolu, même vis-à-vis de Michelle, tant qu'on pourra. Elle est comme toutes les femmes. elle ne saurait pas tenir sa langue vis-à-vis de Pierre; et Pierre au courant....
Ja-Ja revit sa sœur lui confiant son équipée à l'hôtel de Fréjus. Ce serait plus fort qu'elle. Les chuchotements du groupe, Claudine, Luc, Margot, les commentaires désobligeants tintèrent à ses oreilles. Michelle parlerait.
Le Garrec reprit :
— Surtout, il ne faut en souffler mot ni à Mme Grèbe. qui perdrait la tète, ni à vos jeunes sœurs, qui s'alarmeraient pour leur avenir, dans un égoïsme excusable; et rien surtout à Katri, qui ferait la femme orchestre : lamentations, imprécations, flûte et grosse caisse !
Bien qu'accablées, Marthe et Ja-Ja s'égayèrent, et redevinrent aussitôt, l'une sérieuse, l'autre plus triste.
Le Garrec. renversé dans un fauteuil, une jambe croisée, l'index levé élégamment, proféra, avec une expression de brutale astuce qui le plus souvent restait intérieure, mais qui dans les grandes circonstances lui sortait des pores :
— Je crois tenir la solution. Voyons!... Faire filer le mioche?...
Marthe et Ja-Ja levèrent sur lui des yeux d'effroi,